‹ Louis XVI et sa courChapitre 65 sur 172 · C H A P I T II E III · texte numérisé non relu

C H A P I T II E III

faut pas davantage pour compromettre les plus grandes causes. On vit le fier d’Estaing, obligé de commander à sa fougue, recourir à la prudence pour se réconcilier «les populations aigries surtout par Sullivan. Ce général avait abandonné Rbode-lsland et renoncé à un suc- » • • ' • ' * !

cès possible, afin de perdre mieux les Français dans l’esprit de ses compatriotes. Quand le bruit de toutes ces manœuvres parvint en Europe, il y eut des plaintes amères; l’opinion , si favorable, si confiante naguère, resta fidèle aux principes de la cause américaine, mais l’enthousiasme pour la nation perdit de sa flamme : un peu de froid se glissa entre les deux peuples. Sans doute, les hommes furent pour beaucoup dans ce retour des sentiments publics, mais les choses s’y mêlèrent. En France, encore plus qu’ailleurs , l’enthousiasme a besoin d’être soutenu par la réussite; et il faut le dire : de réussite sérieuse, éclatante , il n’y en eut point dans cette campagne de 1778. D’abord, les vents empêchèrent d’Estaing d’agir dans le sens de son impétuosité naturelle et du genre de talent qu’il avait. Puis, quand il eut répare scs avaries à Boston , il s’élança à la poursuite des Anglais dans les Antilles, excité par deux nouvelles bien différentes, mais qui agissaient avec une double énergie sur sou âme orgueilleuse et pleine de haine pour les Anglais : ce furent la prise de Saint- Domingue par le marquis de Houillé , gouverneur de la Martinique, et celle des îles Saint-Pierre et Miqne-

Ion.; qui tombèrent aux mains de l’ennemi. Quelque ardent qu’il fut, il ne put atteindre les Anglais à Antigoa. Déjà ils s’étaient emparés de Sainte-Lucie, et ils ne lâchèrent pas leur conquête ; il y eut là un combat affreux et vain. Les Anglais, protégés par des retranchements solides, massacrèrent à leur aise quinze cents Français, presque tous matelots, qui, d’Estaingcn tête, sautèrent dans les batteries comme à l’abordage, et furent ramenés trois fois à l’assaut.

Ainsi, pertes et avantages s’équilibraient ; mais de succès définitif ou même très-marqué, il n’y en avait pas. De part et d’autre on avait gardé tous les vaisseaux. Cette espèce d’égalité entre l’Angleterre et la France dans les chances d’une guerre qu’on avait crue devoir être prompte et décisive, suggéra au cabinet de Madrid la pensée d’un arrangement, et il proposa sa médiation. A l’ouverture de la campagne , Louis XVI avait eu , comme on sait, beaucoup de peine à entraîner l’Espagne dans le sens de sa politique de guerre; il avait écrit luimême à Charles III (i). Mais en cédant à des influences de famille plus que de cabinet , le roi d’Espagne voyait d’un œil inquiet cette insurrection coloniale, qu’on imiterait peut-être un jour dans ses possessions. Aussi revint-il en toute bâte à l’idée d’en finir avec cette guerre d’un exemple qu’il redoutait. Il parla d’une trêve, qui

( 1 ) Voir la Correspondance de Louis XVI, du 8 janvier 1778 . — Flassan, Hist. de la Diptom., p. 177 .

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