CHAPITRE NI
paradèrent deux mois dans la Manche, et ne purent seulement empêcher Charles Hardi d’entrer dans la rade de Plymoutli; on revint à Brest, vaincu par le scorbut. Depuis la construction du premier radeau de sauvage , rien de plus honteux ne s’était vu pour des hommes de mer. D’Orvilliers , cjui avait eu le commandement , en répondit seul devant la France. En Angleterre, on l’eût cité devant un conseil de guerre et peut-être dégradé. En France, le gouvernement le laissa sous le poids de son cordon rouge et de ses épaulettes d’amiral ; mais , averti par l’opinion , il se jugea mieux lui-même, et alla mourir dans un couvent (i).
Sans d’Estaing, on peut le dire, un tel mécompte eût accablé le sentiment public , mais on apprit la conquête de l’îlc de Saint-Vincent et de la Grenade, et la joie fut d’autant plus vive qu’on avait besoin d’un succès pour faire oublier l’humiliation. Dieu merci, le succès fut aussi beau que l’humiliation avait été grande. 11 en résultait la domination dès Français sur la mer des Antilles. D’Estaing avait été renforcé des divisions Lamotte-Picquel et de Grasse. Saint-Vincent ne lui coûta que l’en-
(I) 11 y eut pourtant dans cette promenade de nos vaisseaux quelques engagements de bord à bord qui tirent beaucoup d’honneur à plusieurs capitaines de frégates : ainsi le combat de la Surveillante et du Québec, dans lequel il fut déployé de port et d'autre une grande bravoure. Le capitaine du Couëdic, qui commandait la Surveillante, mourut de ses glorieuses blessures. Voir les Etrennes de la Marine, pour l'année 1780.
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voi de quelques frégates ; mais la Grenade, bien défendue, fut plus difficile à conquérir. Ce fut un superbe fait d’armes , accompli avant l’arrivée de l’amiral Byron. D’Estaing fut le premier Français qui mit le pied dans les retranchements ennemis; l’Irlandais Dillon et de Noailles le soutinrent à la tête de leurs colonnes, et tout fut pris, tout fut. emporté. Quand Byron arriva, il n’y avait plus rien à faire. D’Estaing, remonté sur son bord, le poursuivit jusqu’à Saint-Christophe, et lui offrit un combat qu’il n’accepta pas. Cela valait bien la rentrée à Plymouth de Charles Hardi.
Vainqueur dans les Antilles, d’Estaing , qui n’avait pu se rallier encore l’opinion américaine , alla mettre le siège devant Savannah, capitale de la Géorgie. Un a prétendu qu’il avait l’intention de clore la guerre par la prise de cette place et celle de New-York; mais si ce fut là son dessein, la fortune ne lui permit pas de l’effectuer. Le général anglaisPrévost, qui commandait dans Savannah, avait à peu près promis de capituler; mais quand il eut reçu le renfort qu’il attendait, il changea de langage. D’Estaing, furieux, fit bombarder la ville : il n’avait pas pour cette cité américaine les entrailles de Washington pour Boston, quand ce grand homme ne voulut pas brûler une ville qui appartenait à sa patrie. D’Estaing ne vit dans Savannah que des Anglais et des redoutes anglaises, et il les couvrit d’un déluge de feu. Comme son mouillage n’était pas sûr et que l’ennemi comptait sur la