‹ Louis XVI et sa courChapitre 68 sur 172 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mauvaise saison qui s’avancait, le bouillant amiral résolut de mettre pied à terre et de livrer assaut. Il avait tout oublié de son échec de Sainte-Lucie, et il le recommença avec un malheur d’audace encore plus grand. 11 marcha sous la mitraille anglaise , y fut blessé avec ses amis et ses officiers Fontanges et Béthisi , perdit onze cents hommes (i), et se retira l’épée au poing, apres avoir laissé de ses grenadiers jusque dans le cœur de la place. Ainsiaffaibli, il ne pouvait continuer le siège; aussi retourna-t-il aux Antilles (a), où il laissa une partie de ses vaisseaux, et de là il revint en France. L’opinion lui fut assez favorable pour accuser de sa mauvaise for-

(1) Marshall ne porte ce nombre qu’à sept cents. Vie de f Washington, t. IV, p. 178.

(2) Un coup de vent dispersa encore la flotte aussitôt quelle eut appareillé. Marshall, Vie de l Washington , t. IV, p. 180.

Le bouillant d’Estaing eut, aux Antilles, de violents démêlés avec le marquis de Bouillé. Nous trouvons, dans une de ses lettres manuscrites, le passage suivant, qui a trait à leurs différends : « Voici, écritil , une lettre pour le marquis de Bouillé; elle est uniquement dictée par le désir qui me domine , celui de le modérer, et de vivre avec lui avec toute l’honesteté, mais avec toute la franchise militaire ; ces deux sentiments que vous possédez si bien trouveront un bon organe en vous. Si vous ne réussissez pas , il se battra les flancs tout seul , car je ne préviendrai , ny le ministre , ny les généraux d’armées sur rien ; mon projet est , s’il fait un plédoycr, de ne pas y répondre. Si vous aprenez des nouvelles de France ou d'ailleurs , mandez-Ics moi, je vous prie. Cecy est une Thébayde, et je ne descends pas plus à terre qu’à l’ordinaire....

« En rade du Fort lloyal , le 7 février 1779. »

{Colt, d'autographes de l'auteur.)

11)8 LOUIS XVI ET SA COlin.

tnnc dos ministres imprévoyants ou des officiels jaloux. La magie du courage pei*sonnel, si puissante en France, l’entoura de son auréole, et le gouvernement, qui n’avait pas puni d’Orvilliers , mit le comble à cette faveur du public , en honorant d’Estaing d’une disgrâce. De telles choses avaient dû mettre dans le cœur de Nortli lui-même de bien insolentes sécurités.

En effet, il semblait avéré que le cabinet de Versailles ne savait pas conduire la guerre, ou du moins choisir les hommes qui l’auraient menée à bonne fin. Ses généraux n’obtenaient que des succès de détail ; et c’était là le meilleur de cette expédition sans ensemble, qui péchait surtout par l’abscncede concentration etd’unilé. Ainsi, dans cette année 1779, le Sénégal fut conquis par Lauzun et Vaudreuil (1); et quoique cette prise dût être comptée, elle influa peu sur les dcstinéesdelaguerre. Cette guerre répondait mal à l’attente de l’Europe; elle n’avait forcé la main à personne. C’était tout bas que les cabinets formaient des vœux en faveur de la France. Aussi , malgré l’adhésion donnée par Versailles à l’acte de neutralité année des puissances du Nord (2), l’Angleterre n’avaitelle rien perdu de son crédit politique , de son autorité morale. Elle l’avait augmentée, tout au contraire, en déclarant fièrement la guerre à la Hollande pour avoir accédé à l’acte de neutralité, et cela dans un moment où

(1) Voir les Mémoires de Lauzun, éd. in-8°, 1822, p. 323.

(2) Voir Flassan, Uist. de la diplom. française , t. VII, p. 275.

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