CHAPITRE III
dire , matériellement en aide à ces insurgents , ne comptait pas à leurs yeux. Ils ne comprenaient rien aux influences de ces expéditions, au bon résultat des efforts de leurs alliés, en dehors de leur propre guerre et ailleurs que chez eux. Le premier feu de l’enthousiasme épuisé dans les difficultés de l’entreprise, des gênes cruelles , les lenteurs du triomphe , rendaient chaque jour les Américains plus injustes envers la France. Washington seul acquittait par ses sentiments la dette de sa patrie; lui seul avait soustrait sa grande âme à cette contagion d’ingratitude répandue dans son pays; lui seul n’accusait pas, ne se plaignait pas, et, sans impatience comme sans reproche, était toujours prêt à s’appuyer sur ce bras que vint lui offrir Rochambeau et que d’Estaing ne lui avait pas retiré.
Du reste, plus que jamais l’Amérique avait besoin de la France. Depuis Savannah, on n’avait éprouvé que des revers : Cornwallis avait battu Lincoln , et avait pris la ville de Charles-Town , où le général américain s’était réfugié. La Caroline avait été dévastée; à Cambden, le vainqueur deSaratoga , Gates, avait expié douloureusement son ancienne victoire. Et pour comble , avant que l’armée de Rochambeau eût pu agir, la trahison du général Arnold, heureusement découverte, n’en avait pas moins été pour la cause un échec moral considérable; car cette trahison montrait bien que les plus braves etlespluséprouvés pouvaient cesser d’être fidèles.
Tous ces événements, qui rendaient l’intervention de la France plus nécessaire que jamais, donnèrent une grande importance à la mission armée du comte de Rochambeau . L’envoi des troupes qu’il commandait était peut-être le dernier témoignage de la bonne volonté du cabinet de Versailles, le dernier effort en faveur d’une cause jusque-là plus juste qu’heureuse. Si les âmes les plus résolues , en Amérique , doutaient du triomphe , si les sombres anxiétés d’un avenir compromis passaient de temps à autre sur l’esprit ferme de Washington , quelle ne devait pas être la disposition d’un cabinet allié, trop peu convaincu, trop peu sûr de lui-même pour n’avoir pas besoin de ces succès qui font la persévérance! Sans la présence de Franklin, sans cet ascendant de grandeur morale qui imposait à Louis XVI et qui lui interdisait l’idée d’une défection, on ne saurait dire si la politique de Vergennes n’eût pas révélé, par un complet abandon , ses promptes et secrètes lassitudes. On avait mal fait la guerre, et, par une triste conséquence des fautes commises, c’était la guerre même qu’on accusait. Au lieu de penser à faire mieux, on pensait à ne plus faire, ou si on agissait encore, c’était dans le sens des premières opérations, des premiers choix et des premières fautes : si Necker, par exemple, fit renvoyer Sartines , ce fut pour un fait de concussion et pour se débarrasser d’un ennemi dans le conseil , mais point pour le punir de la molle direction qu’il avait don-