‹ Louis XVI et sa courChapitre 72 sur 172 · CHAP1THE · texte numérisé non relu

CHAP1THE

scène, vide de talents supérieurs, de grands caractères, et même de grands événements. Il s’y montrait tour à tour, et presque en même temps, général, citoyen, homme d’Etat : fortune immense qu’un tel homme pour un pays dans scs jours de détresse! immense encore dans ses jours de prospérité !

Au commencement de cette année 1781 , tout semblait perdu de fatigue, d’embarras, de misères; cette mâle insurrection d’Amérique , qui avait si bien commencé à Lexington, et qui avait eu son plus beau jour à Saratoga, était, non vaincue, mais usée. Elle n’avait point l’éclat des grandes défaites; elle n’était point rudement , souverainement comprimée : elle succombait sous les choses les plus vulgaires de la vie, les besoins matériels et l’amollissement des courages; mais Washington lui restait. Il ranima l’ardeur du congrès, étouffa et calma la révolte des troupes de Pensylvanie, du New- Jersey, et envoya le colonel Laurens à Versailles, avec une lettre de sa main, dans laquelle il exposai tà Louis XVI les gênes cruelles d’une situation qui 11e pouvait plus s’aggraver. Tous les sentiments de cet homme admirable avaient sans doute passé dans cette lettre , car Louis XVI, malgré la fatigue des premiers sacrifices , accorda le subside que Washington demandait. Cette mission du colonel Laurens, que l’esprit de Washington animait, eut assez d’influence pour déterminer un nouvel effort «le la part du cabinet français, et le plus grand qu’on eût fait

encore. D’un autre côté , bien qu’attachés à Necker, hostile à la guerre, Castrics et Ségur étaient deux militaires plus aptes à diriger l’expédition de l’Amérique qu’un ancien lieutenant de police comme Sarti nés, et un ministre d’antichambre comme le prince de Montbarrey.

Les préparatifs delà nouvelle campagne furent donc , il faut le reconnaître, assez dignes de la France; on les avait mesurés sur la grandeur des périls. Le départ malencontreux du comte de Guichen pour l’Europe , après ses combats de 1780 , avait livré à Rodncy les possessions hollandaises, Saint-Eustache , Saint-Matin, Saba , et il les avait horriblement ravagées. Mais, par bonheur, Lamotte-Picquet rencontra l’immense butin de l’amiral anglais, et le captura. Forte de cette double circonstance, la politique de Versailles poussa les Hollandais sur leurs vaisseaux. On pressa aussi les Espagnols , en leur montrant cette Floride qu’ils avaient sous la main : on leur parla de la Jamaïque , promise déjà , et on en combina l’attaque. La France s’engagea à les aider dans leur éternel blocus de Gibraltar. Enfin, on résolut de nouveau, en opérant la jonction des deux flottes dans la Manche , l’entreprise sur les côtes d’Angleterre , que d’Orvilüers avait fait échouer. Les camps de la Normandie et de la Picardie n’avaient point été levés, et ils étaient prêts à embarquer , quand besoin serait , leurs quarante mille hommes. Une escadre devait porter en Amérique huit millions de livres tournois, des armes ,

CHAMTItF. III.

tics munitions et clos troupes, qui permettraient à Rochainbeau d’agir en toute sécurité. C’étaient là des préparatifs imposants, sans nul doute; mais jusque-là cette guerre n’avait eu de grand que les préparatifs.

Et telle parut devoir être encore la nouvelle campagne, car elle s’ouvrit par l’expédition du baron de Rulecourt sur Jersey, dans laquelle Rulecourt se fit tuer, lui et ses braves , espèce de guérillas de mer, qu’il avait levées à ses frais. Ce n’était là qu’un échec isolé et de peu de place dans l’ensemble des vastes plans delà cour de France , et cependant cet échec eut d’autant plus de portée sur l’opinion , que c’était le début de la campagnes comme le premier essai de débarquement en Angleterre. 11 ne fallut rien moins que les premiers succès du comte de Grasse pour effacer l’impression de cette tentative malheureuse. 11 était parti de Brest avec vingt et un vaisseaux de ligne et un fort convoi. Le vent, qui avait manqué à d’Estaing, lui fut plus favorable; aussi était-il en vue de Fort-Royal de la Martinique au bout de trente jours. C’était encore un de ces hommes comme il y en eut tant dans cette guerre, glorieuse surtout pour les capitaines de vaisseau. 11 passait pour un officier excellent à son bord, et superbe au feu, car les matelots disaient, pour caractériser sa bravoure, qu’il avait six pieds en temps ordinaire , mais qu’il avait six pieds un pouce les jours de combat. Il manœuvrait bien , mais seulement sur son bord ; son regard ne porta

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tait pas beaucoup plus loin ; et d’ailleurs la guerre ne se compose pas seulement de manœuvres ; elle a quelque chose de plus mystérieux et de plus puissant que les traditions de la science cl les routines des champs de bataille.

A son arrivée dans les Antilles , le comte de Grasse rencontra le vice-amiral Hood, à qui Rodney avait donne l’ordre d’attaquer les Français. De Grasse soutint le combat, et, malgré l’ennemi, fit entrer son convoi dans la rade. C’est de là qu’il partit pour aller appuyer le marquis de Rouillé dans ses opérations contre Tabago, et favoriser celte conquête coloniale, que les vaisseaux anglais, grâce à sa résistance, ne purent empêcher. ,

Mais les instructions du comte de Grasse lui prescrivaient de quitter les Antilles ; il devait se diriger vers l’Amérique septentrionale , au point central d’une guerre que Roehainbeau , bloqué dans Rhode-Island, n’avançait pas. Profitant des fautes de Rodney, qui avait imité Guiclien et ramené plusieurs vaisseaux en Europe , de Grasse entra dans la baie de Chesapeakc. Cette baie avait été le théâtre de désastres d’autant plus cruels qu’on les devait au traître Arnold. Cet homme à l’âme corrompue , que tous les vices poussèrent à la trahison , et qui ne put parvenir à cacher sa honte dans la gloire , semblait redoubler de talent militaire et de bravoure depuis qu’il était aux Anglais. A la tête de seize cents hommes, il avait brûlé Richeinond et ravagé une

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