CHAPITRE III
furent égaux des deux côtes. Mais le vent qui tourna et qui mit le désordre dans les deux lignes donna la victoire au plus habile : c’était Suflren ; nul ne l’égalait dans le jeu des voiles, dans la tactique avec les éléments; il couvrit ses vaisseaux brisés avec les vaisseaux qui n’avaient pas souffert, et, maître du champ de bataille, il liàta par une pluie de boulets la retraite de l’escadre anglaise (i).
Quand il arriva à Cuddalore , Suffren s’occupa de la réparation de sa flotte , car sa victoire lui avait coûté cher. Cet homme, dont l’obésité était si grande que les souverains orientaux, contrairement à tous les usages, le faisaient asseoir devant eux, n’avait pas besoin de l’électricité des batailles pour montrer la fougueuse activité d’un jeune homme. Ce n’était pas seulement la vue de l’ennemi, sous le pavillon, qui lui donnait cette ardeur : partout ailleurs, sur le rivage, il se montrait comme à son bord. Il avait une âme si ardente qu’elle aurait soulevé et animé un corps plus pesant que le sien. A Cuddalore, il se fit constructeur de navires; il devint charpentier comme Pierre le Grand; son empire à lui, c’étaient ses vaisseaux. Il allait et venait dans Cuddalore, visitant les maisons, les établissements publics pour avoir du bois de charpente , démolissant une maison, a dit un historien, pour prendre une poutre qui lui
(I) Barehou de Penhoèn , Histoire de t'inde, t. IM, p. 341
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convenait. Tousses officiers, qui pourtant ne manquaient pas de courage , qui avaient coopéré à ses succès, lui disaient le mauvais état de la flotte, le manque d’approvisionnements , la nécessité de partir pour File de France ou Bourbon. Mais lui , avec la confiance de César dans la tempête, répondait à ses officiers : « Jusqu’à ce que j’aie conquis un port dans l’Inde, je ne veux d’autre port que l’Océan; » et il se remit en mer. L’effroi se répandit à Trinquctnale et à Négapatain ; on dit à sir Hugues de se presser; mais Hugues, blessé de ces instances dans son amour-propre d’officier, répondit qu’il prendrait la mer quand il le jugerait convenable. Vingt jours se passèrent; le 25 d’août, Suffren faisait tomber son ancre dans la baie, débarquait les troupes, élevait, le 29, les batteries, éteignait sous son feu le feu de la garnison , et forçait le lendemain la ville à se rendre. L’amiral anglais arriva, ayant au cœur sa défaite de Trinquemale, et furieux de ce nouveau triomphe qu’il n’avait pas deviné. SulTren pouvait ne pas combattre, il avait un port, il était couvert, mais le danger le fascinait. Il l’aimait jusqu’à l’égarement, et l’audace chez lui maî- * Irisait le génie; il combattit. On se massacra pendant t rois heures , et il n’y eut pas de victoire. J^a nuit vint , et les Anglais se retirèrent à Madras, les Français à Trinquemale. Suffren avait failli périr, exposé seul au feu de six vaisseaux ennemis; trois de ses capitaines le délivrèrent. lin ennemi, un Anglais s’est étonné qu’il n’eût
pas été sauve à la fois [Kir tous les capitaines de son escadre. Ils n’étaient pas dignes, dit-il dans son admiration passionnée , de servir sous un si grand homme de mer (i).
Cependant la guerre se faisait heureusement sur terre. Hyder-Aly s’était rendu maître du Carnatique. A sa mort et vers les premiers jours de l’année 1783, les Anglais, affaiblis, étaient en danger de perdre l’Inde ; mais il aurait fallu donner à Tippoo ce que la politique française avait refusé à Hyder, un appui plus généreux et plus fort. On lui avait envoyé M. de Bussy avec trois vaisseaux et un convoi cliargé de troupes et de munitions. Suffren s’était réuni à ce renfort, avait débarqué les troupes, distribué les munitions ; puis il était rentré, malgré les Anglais, dans le port de Trinquemale. D’après les instructions ministérielles , Bussy devait être le supérieur de Suffren : ce qui était encore une preuve de la profonde inintelligence du cabinet de Versailles en tout ce qui touchait aux affaires de l’Inde, car Bussy était l'homme de la guerre défensive, tandis que Suffren, au contraire, donnait pleinement les mains au système de Hyder-Aly, le seul qui pût arracher l’Inde aux Anglais. Quoi qu’il en soit, ils s’entendirent : Bussy, poussé par le général Stuart jusque sous les murs de Gondelour, s’y était renfermé, et, dans sa détresse, avait appelé à lui
(I) Barchou de Penhoèu, Histoire de T Inde, t. 111, p. 3-18.
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l'irrésistible tuniral du côté de la mer; dix-huit vaisseaux bloquaient Bussy. Quand on parla de res dix-huit vaisseaux à Suffren, dont les forces étaient inférieures, l’audacieux marin passa à bord de lu Cléopâtre et alla luimême observer l’ennemi. A peine sut-on, sur les vaisseaux anglais, la présence deSuffren, qu’on leva l’autre et en même temps le blocus ; mais cela ne suffisait pas à cette soif de batailles qui dévorait le bailli. Par une manœuvre qui rappelait celle de l’amiral Ilood devant Saint-Christophe, Suffren mouilla à la place que les Anglais avaient quittée, les poussant au large en face de lui. Sir Hugues s’éloignait et ne voulait pas du combat; ce furent des manœuvres infinies. Le bailli avait fait embarquer des soldats de Gondelour sur sa flotte , et il poursuivait les Anglais avec son opiniâtreté accoutumée. Il était le moins fort par le nombre, mais il avait confiance en lui-inêine. 11 arriva sur la flotte anglaise jusqu’à portée de pistolet, et alors l’action s’engagea. On se battait depuis deux heures , quand tout à coup le feu prit au Fendant , ce qui amena un désordre, bientôt réparé par Suffren. On continua de se battre ; la nuit vint , on ne cessa pas. Il fallut pourtant s’interrompre; seulement Suffren se promettait bien de recommencer la lutte dès le point du jour. Mais au jour, l’escadre anglaise avait filé dans les brumes, et les courants l’avaient fait dériver sous le vent de Pondicliéri. Déterminé à ne pas donner prise sur lui à l’amiral Hugues,