‹ Louis XVI et sa courChapitre 83 sur 172 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Suffren revint mouiller devant Gondelour, et il attendit, mèches allumées et sur petite ancre, les Anglais, qui le virent de loin si fièrement campé qu’ils n’approchèrent pas. Jamais dans leurs plus néfastes campagnes, les marins anglais n’avaient tant refusé de combats (i).

La délivrance de Gondelour, qui valut un triomphe pompeux (2) au bailli de Suffren, fut le dernier et le grand événement de cette campagne, qui devait se clore au moment où elle allait devenir fructueuse. Ainsi tout se fit mal à propos clans cette guerre , même sa fin. Lue frégate anglaise annonça, le 29 juin , que les préliminaires de paix avaient été signés à Versailles. Suffren ne fut point laissé dansles Indes, où il s’était fait une popularité si grande et où il eût pu rendre à son pays de notables services en attendant les éventualités ; son gouvernement le rappela. On le reçut à Versailles avec un enthousiasme mêlé de curiosité; car c’était un homme qui parlait à l’imagination de plus d’une manière, et qui ne surprenait pas seulement par la gloire. Il avait.

(I ) Nous trouvons dans une lettre inédite de Suffren quelques mots sur ce dernier combat , qu’il fixe au 20 juin, et qui précéda de peu de jours la nouvelle du traité : «.. I.a paix étant faite, écrit-il à un ami, et ayant enterré la synagogue avec honneur, puisque , le 20 juin , nous avons combattu M. Hugues quinze contre dix-huit , tous cuivrés, et qu'il s'en est aHé à Madras, et nous au secours de Gondelour... » {Co/l. de lettres autogr. de l’auteur.)

(2) Voir, pour les détails de ce triomphe, la lliograitliie universelle, art. Suffren . t. XLIV , p. 174

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dit-on, une originalité naturelle assez analogue, quoique moins tranchée, à celle qui frappa plus tard dans Suwarow. Les fêtes qu’on lui donna ne durent pas beaucoup le troubler, lui que les prosternements orientaux, les triomphes en palanquin avec cortège d’éléphants, avaient endurci aux ovations. Leroi le fit cordon bleu ; déjà , pendant la guerre, il avait été nommé bailli de son Ordre. Cette ancienne nourrice de marins, Malte pouvait être fière d’un tel chevalier, et elle lui avait envoyé les insignes de sa dignité nouvelle jusque dans les mers lointaines où il donnait ses batailles.

Cesbatailles, nous l’a' vonsdit, n’influèrent pas, dansla mesure de leur importance, sur les conditions de la paix avec l’Angleterre. Depuis quelque temps déjà, des négociations étaient commencées sur des bases qu’on discuta beaucoup, mais qui varièrent peu. La correspondance diplomatique de M. de Vergennes ne laisse, sur ce point, aucun doute. En Angleterre on était arrivé, à propos de l’Amérique , à la politique de Chatam , mais ce (pie Chatam combattait en mourant comme un opprobre, la paix avec la France, le ministère whigyavait toujours donné la main. C’étaient Rockingham, Richeinond et Fox qui étaient aux affaires ; Rockingham mourut, et Fox sortit du ministère , mais la reconnaissance de l’indépendance américaine n’en fut pas moins consentie. Seulement, Franklin, parmi sentiment digne de lui, ne voulut pas que cette indépendance

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fût proclamée avant la signature «les préliminaires de paix entre l’Angleterre et la France (i).

Cette paix, qui fut conclue le 3 septembre, consacrait de nombreux échanges et équivalents entre les puissances signataires. Mais ce qui dominait, pour la France, tous les petits articles de l’arrangement, c’était le rachat des traités de 1763, l’affranchissement de cette honteuse inspection d’un commissaire anglais à Dunkerque, l’acquisition de Tabago, puis la cession à l’Espagne de Minorque et des deux Florides, qui furent le prix de Gibraltar.

C’était là des avantages, qui le nierait ? Mais que 11’avait pas coûté la guerre en hommes, en travaux, surtout en argent! On discuta beaucoup en France cette balance de gain et de perte consacrée par le traité, mais le sentiment public, qui voit mieux que le détail , emporta dans sa joie tous ces petits calculs. Et, en effet, le grand but de cette guerre était atteint, l’indépendance de l’Amérique et notre délivrance de traités blessants pour notre honneur; c’était pour elles que nous avions pris les armes. Nous l’avions obtenu, malgré beaucoup de fautes, mais enfin il y avait un résultat. La guerre avait été souvent molle, mal dirigée ; on l’avait trop confiée à des mains secondaires ou malhabiles, trop peu aux hommes

(1) Les préliminaires turent signés à Versailles, le 20 janvier 1 783 , et le traité définitif, qui se composa de vingt articles fut signé le 3 septembre 1783; Flassnn, Histoire de la diplomatie , t. VII, p. 355.

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qui l’auraient poussée grandement ; mais si cette guerre n’avait pas la solution que bien conduite elle aurait eue, elle avait du moins le dénoûment de rigueur. Nous avions notre nécessaire en succès, si nous n’avions pas le superflu. La paix , qui vint trop tôt, car elle arrêta Suffren dans ses victoires , fut bien négociée , une fois résolue. Vergennes y employa les qualités qu’il possédait : il n’avait ni grandeur, ni vue perçante, ni rien de viril ; mais il avait une clarté calme dans l’esprit, et dans la main assez de précaution diplomatique pour écarter sans blesser jamais. C’est ainsi qu’il repoussa les ouvertures des cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne, qui offrirent leur médiation pour la paix. Il la fit seul, en tête-à-tête avec l’Angleterre, stipulant pour la France et pour ses alliés. Telle est la vérité que doit reconnaître l’bistoire ; malheureusement pour Vergennes et pour le cabinet dont il était membre, ce que l’histoire doit ajouter encore , c’est que les gouvernements sont coupables quand ils laissent échapper une moitié des avantages qu’ils pouvaient donner au pays. Et ce qu’il eût été possible d’obtenir en continuant la guerre, ce traité qui vint trop vite après la victoire de Rodney le disait bien. Cette grande victoire n’avait pas refoulé au cœur du gouvernement britannique les désirs de paix qui s’y agitaient ; l’Angleterre n’avait plus confiance ; qu’était-il donc arrivé? C’avait été pour elle un spectacle nouveau et plein

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