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d’angoisses que ces trois marines d’Espagne , de France et de Hollande réunies contre elle, au moment où l’Amérique lui échappait. Avec ce quadruple ennemi face à face , elle pouvait vaincre une fois , plusieurs fois même ; mais vaincrait-elle toujours? Elle avait l’instinct des coalitions, elle qui plus tard devait en faire de si puissantes; et elle sentait que tirant sa vie de son commerce, plus vite qu’aucune nation du monde elle pouvait périr par une coalition. Le sentiment de son danger l’oppressait; scs plus nobles enfants, ses plus fiers esprits, Slielburne, Roekingham , Richemond , et tant d’autres, avaient voulu la paix. Il fallait un intérêt de parti pour que Fox , avec sa mobilité d’opposition et l’immobile préjugé de son pays, fermât les yeux au besoin d’en finir avec cette guerre qui exposait à des périls croissants. Sur ce point, le jeune Pitt lui-même semblait infidèle à la tradition du vieux ühatam ; son esprit était plus fort en lui que le sang de son père. Il voulait la paix pour son pays. Etait-ce à nous de l’accorder? Etait-ce à nous d’écarter ce danger de l’Angleterre? à nous de conclure en sa faveur comme Richemond, Shelburne et ses meilleurs citoyens? Si Pitt avait occupé la place de Vergennes, qu’aurait-il fait (i)?
(1) On pourrait objecter ici que la paix de 1783 rencontra des adversaires en Angleterre , mais il faut se demander si ces adversaires étaient les amis les plus éclairés de leur pays. Le ministère perdit sa majorité , mais il la perdit par le fait d'une coalition qu'on a ap-
Mais si les grandes conséquences de la guerre né {liront point ce qu’elles promettaient d’étre avec une plus mâle politique , il y en eut d’autres , indirectes il est vrai, qui furent pour nous d’un profit réel. L’affranclûsseinent des traités de i ^63 avec l’Angleterre amena une autre délivrance , celle des traités de i^5G et 1758 avec l’Autriche. Ces seconds traités n’impliquaient pas , comme les premiers , un outrage à l’honneur du gouvernement qui les souffrait , mais ils blessaient profondément son indépendance; et d’un jour à l’autre ils l’exposaient à la perdre. Ils étaient comme la pierre d’attente des projets ambitieux de l’Autriche. Malgré son amour pour la belle archiduchesse qu’il avait épousée, Louis XVI tenait de son père une juste défiance pour tout ce qui venait du cabinet autrichien, et son ministre , M. de Vergennes, partageait ses sentiments. Los nécessités de la guerre , de cette guerre d’Amérique à laquelle Joseph 11 avait refusé son adhésion, forcèrent le roi et son ministre à se dégager du lacet de cette politique que l’empereur croyait serrer davantage dans le voyage qu’il fit, en 1777, «à Paris. 11 en était parti, il est vrai , avec une preuve de plus de l’inconséquente faiblesse du cabinet de Versailles, qui lui permit d’établir une souveraineté sur la frontière de la France. En élevant Par-
pelée monstrueuse en Angleterre. On vit Fox et North siéger au même banc ministériel ; lord North n'avait rien à perdre, mais Fox ce jour- là s'est déshonoré.
CMAI'IT U K lit.
chiduc Maximilien à l'électorat de Cologne , Joseph laissait percer la pensée qu’on essayait de dissimuler encore; mais cette pensée se fit jour lors de la paix de Teschen ; la patience échappa alors au gouvernement français , quand on vit Joseph jeter sur la succession de Bavière le dévolu de sa remuante ambition.
C’était une idée traditionnelle pour le cabinet autrichien que de diviser les fiefs de l’empire pour mieux les envahir. Quand Joseph voulut , à propos de l’électorat de Bavière, réaliser cette idée à main armée, l’impératrice Marie-Thérèse se prêta peu aux projets de son fils; mais ni elle ni Kaunitz ne se mirent en travers. Une armée considérable entra en Bavière; on avait, par le traitéde Munich (i) , arraché à l’électeur la donation de son Etat. Son héritier, le prince de Deux-Ponts, qui n’avait pas cinq cents hommes, ne pouvait même faire acte de résistance , quand Frédéric, vieux d’âge et de fatigue, mais jeune d’un immortel génie, se porta protecteur du faible , et se fit le chevalier non-seulement de la cause germanique , mais de la cause européenne. En effet , c’était l’Europe entière qui se trouvait attaquée par la démonstration de Joseph IL. La Russie devait s’en effrayer; car elle était alors occupée du coté des Turcs , et l’Autriche était la seule puissance qu’elle eiità redouter. D’autre part, toute l’Allemagne, qui avait regardé froide-
(I) Soulavie , Aient, du règne de Louis ATI, t. IV, page ;i!7.
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mçat couper ia Pologne par morceaux v sentit bien que c’était sur sa poitrine que l’Autriche posait sa main. La Sardaigne, déjà pressée d’un côté, se voyait menacée de l’autre, et fit appel à tout le monde pour échapper à l’étreinte autrichienne. Enfin la France trouvait sa cou-
duite indiquée par un root du grand Frédéric : « Que la Bavière était pour l' ’A ut riche la galerie lie l’ Alsace et de la Lorraine . » L’oppositiou très-ferme et trèsimposante du roi do Prusse aux plans d’iavasion d.e Joscphll, était donc un acte de la plus haute et de la plus pure politique. Jamais les troupes de celuj qui avait écrit Y A nti- Machiavel, et qui ue le pratiquait pas toujours, ne marchèrent pour une cause meilleure et plus juste.
Mais ces troupes ne combattirent point; la France qui avait compris le mot de Frédéric, lui épargna la peine de vaincre. Le cabinet de Versailles eut pour la première fois le courage de ses antipathies autrichiennes , de scs ressentiments fondés, et appuya non par des troupes, mais par sa diplomatie, la démonstration militaire du roi de Prusse. Il proposa sa médiation ; qui fut acceptée ainsi que celle du cabinet de Saint-Pétersbourg. Dans le cours des négociations, on tenta de séduire le vieux Frédéric par des dédommagements de province; niais Thugut, qui lui fit secrètement ces propositions n’était pas propre à juger le genre d’ambition d’un pareil homme, et Frédéric resta fidèle à la cause européenne et a lui-même. Joseph néanmoins faisait toujours mar-
f. HA PI TU E III.
cher ses régiments; mais quand il vit que toute défection parmi les puissances opposées à scs vues n’était plus possible, et que Vergennes, l’ancien ambassadeur à Constantinople, ayant négocié la paix entre la Turquie et les Russes, beux-ci allaient appuyer Frédéric de leurs armes , il céda en frémissant. La paix de Teschen fut conclue le io mai 1779, sous la garantie de la France (1). Par cette paix, la France gardait toute son attention et toutes ses forces pour sa guerre d’Amérique et des Indes ; de plus , elle limitait les prétentions de l’Autriche, qui, dès lors, ne garda plus de mesure, et sc tourna toujours plus ou moins ouvertement du côté de nos ennemis (2).
Ce succès très-honorable pour Vergennes , et qui le rendit presque populaire, fut bientôt suivi d’un autre
(1) Ce fut le baron de Breteuil qui fit cette paix avec beaucoup de dignité et de talent. Voir ses belles dépêches , dans Flassan , Histoire de la diplomatie , t. VII, p. 187 et suiv. Pour le traité, voir Flassan, idem, p. 252.
(2) La politique de Joseph II fut plus contraire à nos intérêts que celle même de Marie-Thérèse. Il a été accusé, dit Soulavie, assez informé en général des affaires étrangères, d’avoir voulu détacher l'Espagne de notre alliance par l’appât de Gibraltar, que lui offrait l’Angleterre si elle voulait traiter de la paix séparément avec Loudres. Voir Mémoires du régne de Louis .Y 77, t. IV, p. 337. Un intrigant, plus haut alors par le talent que par la considération , le baron de Thugut, si grandi depuis par sa position, fut envoyé à Paris, pour proposer à la France une ligue contre Catherine II. Comme on ne l’écouta pas , Joseph se lia avec Catherine contre les Turcs, nos alliés ordinaires
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LOIIS XVI ET SA f.Ol R.
moins éclatant, il est vrai, d'une moindre portée, niais qui n’en fut pas moins un succès. Ce fut l’apaisement des troubles de Genève, et la garantie d’une constitution, acceptée en 1^38 sous les influences du gouvernement deLoui&XV.Des factieux, en 1 779, avaient voulu la renverser ; une lutte acharnée et sanglante s’en était suivie. Poussés à bout et craignant pour leur État, les syndics de la république demandèrent l’intervention de la France. Ils invoquèrent les engagements contractés à une autre époque, et le cabinet de Versailles négocia un plan d’opérations avec la cour de Turin et le gouvernement de Berne dans l’intérêt des Génevois et de leur constitution. Des troupes marchèrent, et ce fut le marquis de Jaucourt qui les commanda (27 juin 1783). L'insurrection fut comprimée sans coup férir; et, le 1 3 de novembre 1782, les puissances intervenantes signèrent une déclaration de neutralité et de garantie concernant la ville de Genève (1). Ce qui donnait une importance réelle à cette répression ferme et rapide de la sédition génevoisc, c’est que la politique anglaise 11’y était point étrangère. Nous étions alors au plus fort de la guerre d’Amérique; en soulevant une opposition violente contre le parti français qui gouvernait la république , la politique anglaise postait un ennemi à nos portes , et cherchait à nous susciter
(t) XoirFlassan, l/ht. 1 le la ili/j/omalie , t. Vit, p. 299.
i; Il A I» I T H K III.
une diversion de petits èmbarras ; mais, grâce à l’àpropos des mesures de Vergeunes, elle fut trompée dans son dessein.
Ce ministre prenait chaque jour plus de crédit sur le roi ; son esprit clair, laborieux, appliqué , un peu pesant dans sa marche, mais sûr, plaisait à Louis XYI, qui n’avait pas la jalousie des hommes plus grands que lui , mais qui en avait promptement la fatigue. Louis XVI trouvait dans le comte de Vergennes des sentiments qui répondaient aux siens et presque dans la même mesure. C’était la même défiance contre l’Autriche, la même haine plus prudente que courageuse , la même probité incertaine qui n’aurait pas ose secouer et briser les traités de 1766, mais qui ne craignait pas de ruser contre leurs conséquences. Quand le roi, placé entre ses sentiments pour Marie-Antoinette et les traditions de son père , se sentait pris par le charme qui , à la fin , le subjugua , il s’appuyait sur son ministre , et ils résistaient tous les deux à l’influence de la reine , toujours trop archiduchesse ; mais ils résistaient comme deux hommes faibles pouvaient résister. Certes , il y avait un beau rôle à jouer pour Vergennes; mais il aurait fallu à ce ministre un caractère qu’il n’avait pas : c’était d’avoir raison , au nom de la France et du bon sens , de ces séductions toutes-puissantes de la beauté, de la jeunesse et jusque de la maternité que possédait Marie-Antoinette; c’était d’opposer à un tel adversaire autre chose qu’une
LOUIS XVI F. T SA court.
vie réfléchie el F assiduité à ses devoirs (r). Mais la tête du comte de Yergenacs ne contenait point de si grandes et de si dangereuses pensées; son ambition n’était que de mourir ministre; il le disait souvent, et il agissait en vue de cette convenance personnelle plus qu’en vue des intérêts généraux. Quand un homme public en est là, il perd tout droit au respect du monde, et s’il a des facultés d’un certain ordre, elles ne servent qu’à faire mieux remarquer, par le contraste, le rang infime où l’histoire ne manque pas de le placer. Ces facultés étaient, chez Vergcnncs, plus d’expérience que de nature. Il s’était rompu , pat* cinquante ans d’exercice, à une méthode diplomatique qui consistait à biaiser avec bienséance devant toutes les difficultés. Mais ni ses études, ni ses efforts , ni son genre d’esprit rie le rendaient propre à autre chose qu’aux soins de son département. Quand, après la mort de Mau repas, il eut la pensée de devenir premier ministre, ce fut une méprise qu’il commit sur lui-même, et (pie lui suggéra sa faveur auprès du roi; si Louis XVI l’eût écouté, le cabinet n’eût rien gagné au remplacement de Maurepas, car négocier et temporiser en toute affaire, comme le faisait M. de Vergcnncs, quand il fallait décider et agir, ne saurait constituer un gouvernement.
Une preuve frappante du crédit de Vcrgennes avait (l) Flassan; Histoire delà dlptom., t. VII, p. 441.
CIIAI'ITIli: 111.
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clé la disgrâce et le renvoi do M. Nccker. Plus qu'aucun autre ministre, .Vcrgcimes avait indisposé Louis XVI contre l'homme qui l’avait si bien servi. Attaché aux
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idées de la vieille mqnarchic ^ parce qu’il n’en avait pas d’autres, Vergcmies avait eu l’art d’inquiéter Ixmis XVL sur l'indépendance de son pouvoir,, menacé par l’esprit réformateur de Neckcr ; il avait rçdigé un long mémoire «à ce sujet, et il avait adroitement donné à son hostilité jalouse des formes modérées et décentes, Necker tombé,
le comte de Vergennes, auquel personne, dans le ministère, ne portait ombrage, et à qui le manque d’hommes influents dignes d’y entrer donnait une grande sécurité , se détourna de l’administration intérieure, pour laquelle il n’était pas fait, et laissa son collègue Hue de Miromesnil désigner un successeur à l’illustre disgracié de Saint-Ouen.
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De tels spectacles étaient bien de nature à faire prendre en pitié un gouvernement. On disgraciait un homme merveilleusement entendu aux finances, et ou le remplaçait par lin magistrat choisi par un garde des sceaux. Kt qu’était-ce encore que ce garde des sceaux ? Un homme inactif et médiocre, qui avait Ciit de l’inaction une sorte de théorie ministérielle à laquelle il conformait sa conduite. Le choix de Miromesnil tomba sur Joly de Fleury ; il se hâta de le placer aux finances, de peur que ce conseiller d’Etat , à «pii on avait déjà , sous le règne précédent 4 proposé un ministère, ne lui enlevât
l.OLIS XVI ET SA cota.
un jour les sceaux . Fleury, qui avait assez d'esprit pour se reconnaître incapable en finances, et dont les projets d’ambition n’étaient pas tournés de ce côté, .montra d’abord peu d’empressement à accepter. Mais Mauropas lui parla, et le pressa au nom du roi; le Parlement , d’un, autre côté, l’encourageait sous main , et lui promettait pour, ses operations une grande condescendance (i). Fleury céda à des instances ainsi exprimées; mais il ne prit point le titre de contrôleur général , il ne demeura point à l’bôtcl du contrôle , voulant marquer par là qu’il ne prenait cette voie que pour une traversée vers un autre but qui lui convenait mieux.
Ses idées, du reste, étaient fort simples : elles consistaient à ruiner ou à délaisser les meilleurs établissements de Necker. Ainsi, les tentatives deNecker, comme celles deïurgot, devaient être suivies des plus ignorantes réactions. Fleury était plus grave, il est vrai, dans un si grand poste , que ne l’était Clugny ; mais il était encore plus étranger aux procédés de la finance que l’ancien intendant de Bordeaux. Il s’attacha aux vieux usages, nonseulement parce qu’il n’avait pas d’idées à lui, et qu’en finances on n’improvise pas ; mais aussi parce que telles étaient les tendances de ses parrains ministériels, Ilue de Miromcsnil et Vergennes, Il fallut en revenir à l’augmentation d’impôts, ce moyen financier facile et bar-
(\) Ministres des finances de France, par M. de Monthvon , p;ij;e 270.