CHAPITRE III
bare. Ou àp|>esantit les charges publiques, et sans y appeler cette précaution , cette réserve, qui devraient accompagner toujours de pareilles opérations. Trente millions arrivèrent au trésor, mais on ne les trouva qu’en forçant tous les systèmes de taxation connus jusqu’alors. Ces mesures fiscales ne tinrent compte d’aucune différence de province, ne firent « aucune distinction de ce qui était déjà excessif ou de ce qui pouvait être exhaussé (î). »
Joly de Fleury administra à la manière turque; tout ce qui rappelait les anciennes formes du pouvoir absolu plaisait à ce ministre. La France sentit douloureusement ce changement demain directrice; mais le Parlement se sépara de l’opinion publique, en mettant une reconnaissance docile aux ordres de Joly de Fleury. Il enregistra sans hésiter toutes les mesures que le controleur général soumit à sa sanction. Il se rappelait que ce ministre lui appartenait par ses alliances, et surtout que le premier «le scs actes avait été dirigé contre les assemblera provinciales. Il y eut cependant des parlements de province qui opposèrent beaucoup de fermeté aux actes du ministre , et qui n’y souscrivirent ([lie forcés et à la dernière extrémité. On cite le parlement de llesançon, cpii n’entendit enregistrer le troisième vingtième, que l’on établit alors, que pour la durée de la guerre (G dé-
(I) Mouthyon, Ministres (tes finances, p. 271.
octobre 1 782). On cassa ses arretés; le roi les fit apporter à Versai Iles par une députation, et biffer solennellement en sa présence. Mais tout ce bruit se termina par des concessions mutuelles, par ces transactions que les pouvoirs politiques affaiblis estiment être de l’habileté. 1 lies résistances de plusieurs parlements firent voir que la réaction provoquée par Miromesnil et Yergennes, était encore plus politique qu’administrative. Dans ce long débat qui eut lieu entre le parlement de Besançon et le ministère, on fit dire au roi, dans son discours à la députation : « Que tout ce qui se faisait en son nom se faisait par ses ordres. » Après ce premier pas dans la doctrine de la suprématie ministérielle, on voulut en essayer un second, en exigeant des députés de Bretagne une autorisation du gouverneur de la province pour surveiller les intérêts de leur état à la cour. C’était , selon les hommes de Bretagne , une atteinte à leur prérogative ; et ils écrivirent à Louis XVI une lettre qu’Anielot refusa de placer sous les yeux du roi. Les esprits étaient tellement irrités de part et d’autre , que des troupes entrèrent à Rennes, l’arme au bras, ce qui était une violation nouvelle et plus flagrante du droit de la province, et qu’il fallut corrompre les gentilshommes pauvres pour avoir la majorité aux Etats.
Ainsi, et de pareils actes le disaient assez, toute la question pour les hommes du gouvernement était une question de pouvoir absolu, une question de couronne et
Cil A I* 1T R K III.
non d'État. L’esprit monarchique se défendait, mais il se défendait en blessant la France. Louis XYI laissait faire ses ministres, croyant sans doute, selon l’idée traditionnelle dans sa maison, que restituer violemment au roi un pouvoir qui s’échappait de plus en plus constituait de grands avantages au royaume. Avec cette fainéantise de bonne conscience qui le faisait s’endormir au sein des meilleures intentions, il supportait cette augmentation d’impôt comme une nécessité attachée au recouvrement de son pouvoir. Il aurait pu juger combien diffèrent l'incapacité et l’aptitude, quand il vit Joly de Fleury, malgré les garanties offertes aux prêteurs par l’augmentation forcée des revenus, emprunter à des intérêts bien plus élevés queM. Necker. Mais ce qui était, aux yeux de Louis XVI, d’une plus sérieuse considération , c’était le raffermissement de son autorité , que ses conseillers accusaient Necker et Turgot d’avoir compromise. Vergennes, dont l’ambition empiétait de jour en jour, était un de ceux qui l’entretenaient le plus dans ces illusions funestes. Aussi, quand les préliminaires de la paix furent signés , le roi le nomma chef du conseil des finances, et le gratifia d’une pension de soixante mille livres. Vergennes composa ce conseil du garde des sceaux, Miroinesnil, et du contrôleur général. Pour arrivera cette création dont il avait longtemps nourri la pensée, il s’était rapproché assez cauteleuse ment de la reine , et avait donné l’ambassade d’Angleterre au comte
218 LOUIS XVI ET SA COUIt.
d’Adhéinar, un des favoris de Trialioii. Nonobstant toutes les finesses d’une intrigue qui fait peu d’honneur à Vergennes, le conseil créé fut bientôt supprime , car les maréchaux de Ségur et Castries murmurèrent de se trouver dans un rapport de subordination vis-à-vis de Vergennes. la; diplomate i, embarrassé de sa nouvelle position, plia son ambition à la circonstance et céda; mais ce fut une raison de plus pour Louis XVI de faire estime d’un homme qui savait sesacrifier à propos, et qui ne le forçait pas à lutter contre les résistances de sa cour.
Ainsi , Vergennes s’affermissait plus que jamais dans l’esprit du roi ; Joly de Fleury prenait ses ordres pour la finance, et n’était qu’un commis dont l’ignorance se soumettait à la sienne. Ils firent de telles fautes, qu’à la fin , celui des fieux qui répondait officiellement des décisions de l’autre dut tomber. Ils autorisèrent le trésor à suspendre le payement dos lettres de change qui venaient des colonies : c’était la ruine de ceux qui avaient avancé tics fonds pour la guerre. Mais ce ne fut pas tout : la signature d’un pareil acte appartenait à M. do Castries, le ministre de la marine; on signa pour lui et sans le provenir. Castries hlessé éleva la voix justement. Fleury osa lui répondre par un mensonge odieux : il parla de déprédations (i). Un cri universel s’éleva contre cette calomnie, et l’indignation fut si grande que Ver*
(I) Voir L)roz, Histoire de Louis Xt t, 1. 1, p. 31)2.
ClIAl'ITllE 111.
gcancs , compromis , retira sa main à sa créature , qui tomba. Fleury fut forcé de se démettre. On l’avait placé au pouvoir malgré lui; on y avait administré pour lui et sous son nom, et on le laissa tomber sans plus de scrupules. :l. \ ... < |l
Après Fleury, il fallait un homme qui eût la même soumission aux plans de Vergenues et de Miromesnil. Le garde des sceaux, qui n’avait jamais tant agi dans sa vie, découvrit M. d’Ormesson. C’était un très-jeune conseiller d’Etat, neveu d’une femme (i) liée de cœur avec M. de Miromesnil, et bien digne par là de devenir contrôleur général dans une monarchie où les hommes ont dû si souvent leur fortune politique aux femmes. Nous n’insistons sur ce détail intime que pour mieux montrer la gravité des hommes chargés de la conduite du royaume. On a beaucoup parlé de la probité de d’Ormesson; mais c’était une probité sans force, comme celle de Louis XVI, vertu délicate, mais qui 11e savaitni se préserver ni sedéfendre. Quant à sa capacité, elle était nulle : un contemporain, M. de Monthyon , qui s’est exprimé sur son compte avec bienveillance (a), dit « qu’il avait la tête étroite et qu’il voyait les affaires sous les plus petits rapports. » Il refusa longtemps la place qu’on lui offrit, objectant sa jeunesse, s’objectant lui-même. Mais consciencieux dans lin premier refus ,
(1) Voir M. de Monthyon, Ministres des finances, p. 272.
(2) Idem, ibid.
la continence lui manqua dès que la ]>ersévérance fut nécessaire. Louis XVI luiditpour le décider : Je suis plus jeune que vous , et ma place est plus difficile que la votre, En effet, mais c’était là une ironie cruellcdont le malheureux, roi se frappait lui-même . i ■ < i
L’un des traits qui honorèrent la courte administration de d’Ormesson fut son refusde payer les dettes de Monsieur et du comte d’Artois avec les deniers de l’Etat. Il n’ajouta pas du moins cet abus a tous les autres qu’il consacrait. Il s’éleva aussi contre un engagement de Louis XVI qui avait promis d’acheter, pour quatorze millions, Rambouillet au duc de Pcnthièvre. Il menaça d’envoyer sa démission , et s’il céda , ce fut un malheur pour sa dignité, car il devait tomber; de moins liaut. Lui, qui ne pouvait succomber grandement sur un système, ne pouvait périr avec honneur que sur une question de droiture et d’intégrité; et peut-être qu’il le comprenait. Mais, comme M. de Maurcpas, il se laissait guider par sa femme; elle avait plus d’autorité sur lui que sa conscience même ; et elle le condamna à rester ministre. C’était le dévouer aux moqueries de toute la France. En effet, peu d’hommes publics se virent l'objet de la dérision universelle autant que d’Ormesson (i) ;
(1) On cite comme exemple cette plaisante facétie qui fut variée de cent manières. — Voulez-vous venir dîner chez moi ? j’ai un très-mauvais cuisinier, mais c’est un bien honnête homme. — J'ai un cheval fougueux ; je cherche pour le dompter un palefrenier plein -de probité, etc.