‹ Louis XVI [Texte imprimé]Chapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les affaires étrangères à la mort de Louis XV. — Le duc d' Aiguillon. — Le cabinet secret du comte de Broglie. — Questions pendantes: le partage de la Pologne.— Guerre de la Turquie contre la Russie. — Autriche. — Angleterre. — Prusse. — Allemagne. — Suisse. — Avènement de Louis XVI. — Son caractère et ses ministres. — Les premiers actes de son gouvernement.

Les affaires étrangères, à la dernière époque de Louis XV, étaient confiées au duc d’Aiguillon, qui réunissait à ce déparlement le portefeuille de la guerre. Armand Vignerot-Duplessis-Riehelieu, duc d’Aiguillon, issu de la race du grand cardinal, avait hérité de la fermeté et de la puissance de sa politique. Il avait été comme l’épée du roi dans la répression des parlements, et l’honneur du ministère Maupeou fut toujours d’avoir débarrassé la monarchie des mutineries respectueuses et héréditaires de ces corps d’une gravité tracassière.

Le roi Louis XV, suivant en ceci les habitudes de Louis XIV, avait organisé d’abord sous le prince de Conti, puis sous le comte de Broglie, un cabinet

de correspondance secrète, afin de rester au courant des questions de l’Europe et de contrôler le département des affaires étrangères. Les agents de cette correspondance étaient les hommes les plus forts de là diplomatie ; le comte de Vergennes, le chevalier de Saint-Priestj le comte de Bceteuil et, ert sous-Hirdre, M. Hennin, premier commis, le colonel Du mouriez, depuis si célèbre , Favier, remarquable écrivain, et l’équivoque chevalier d’Éon, un des agents secrets les plus actifs de la politique de Louis XV.

La diplomatie de la fin de ce règne comptait donc les hommes les plus habiles , les plus forts ; mais elle avait pour ennemie implacable la coterie active, je dirais presque intrigante, du duc de Choiseui; et l’on ne sait pas tout ce que peut une coterie qui a pour elle l’opinion des gens de lettres, écrivains de toute espèce. Chaque acte du cabinet du ' duc d’Aiguillon était soumis 4 la plus ardente, à la plus railleuse censure^ et le grand mensonge que le salon de Chanteloüp propagea, ce fut d’accüser le ministère du petit-neveu du cardinal de Richelieu d’avoir laissé s’accomplir le premier partage de la Pologne sans y prendre un intérêt sérieux , sans faire tdus ses efforts pour l’empêcher. Ceux qui parlent ainsi connaissenb-ils la correspondance active du cabinet de Versailles avec les cours de Vienne et de Berlin, de 1770 à 1773? les offres que

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lit le duc d’Aiguillon à ce roi de Prusse, Frédéric II, si plein de duplicité, à l’Impératrice, reine de Hongrie, et à son fils, Joseph II, qui, d’accord avec la Russie, faisait le semblant d’être très-hostile au projet de Catherine II? Savent-ils que MM. de Vergennes et Saint-Priest, à Constantinople, poussèrent les Turcs à la guerre contre les Russes, afin d’aider les Polonais dans leur héroïque agitation ; que des subsides furent fournis à la Suède dans le même but ; qu’enfin ce qui attrista profondément le duc d’Aiguillon ce fut de trouver l’Angleterre si indifférente sur le sort des Polonais, qu’elle les sacrifia facilement à son alliance avec Frédéric II? Ce qui perdit la Pologne ce fut d’abord son propre caractère, son esprit d’incessante révolution, sa turbulence, noble résultat de l’esprit gentilhomme, si l’on veut, mais insupportable pour ses voisins ; et enfin le concert parfaitement entendu dès l’origine, malgré les dénégations de Frédérie II et de l’Impératrice-reine, entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, pour un premier partage de la Pologne ou, pour parler leur langage, pour une reprise de possession de leurs anciennes provinces. Dès que ces trois grands cabinets, disposant de six cent mille hommes, furent d’accord pour dépecer ces terres si exactement enclavées dans leur territoire , tout secours de la France devint impossible.

La situation de l’Europe à i’avénement de • Louis XV est curieuse à étudier. A Rome, la source de toute pensée religieuse, de toute grandeur catholique, Clément XIV, Vincent - Antoine Ganganelli, occupait le trône pontifical; pauvre moine de Saint-François couvert de bure, il s’était élevé à la papauté par un mérite incontestable. La tâche de Clément XIV était immense dans la lutte engagée avec l’esprit du temps; son caractère faible , incertain, ne lui laissait ni la force , ni la capacité suffisante pour lutter contre une génération qui débordait par les mauvaises doctrines. Ce caractère trop italien de Ganganelli était en opposition avec cette fermeté, cette puissance, cette inflexibilité même que l’Église doit montrer en toutes les choses sacrées. Le pontife venait de supprimer l’ordre des jésuites, à la sollicitation des couronnes, et cet acte injuste, impolitique, lui avait tellement bouleversé les entrailles, que la mort arrivait rapide , violente ; il fut comme bourrelé de remords : Questa suppressions mi darà la morte, disait -il sans cesse, et sa prédiction s’accomplit. La papauté céda devant une intrigue de ministres philosophes.

Alors la renommée de Marie-Thérèse était dans tout son éclat ; la fille de l’empereur Charles VI , la femme de François , duc de Lorraine , avait été cou-

ronnée reine de Hongrie dans le vieux Presbourg, Cette reine, qui craignait de n’avoir pas une ville pour faire ses couches, portait au front la triple couronne d’Autriche, de Bohème et de Hongrie. La vie de Marie-Thérèse fut toute politique et militaire; elle aima sa famille, mais plus encore la gloire que sa famille : autour d’elle, ses enfants formaient son plus beau diadème. Dans les galeries de ScbœnbTünn on peut voir cette jeune famille d’archiducs et d’archiduchesses qui l’entourent de ses jeux : celui-ci sera empereur, celle-là reine de France ou de Naples ; la grandeur de sa lignée formait sa préoccupation incessante. Intimement liée à la maison de Bourbon par les deux archiduchesses, à Versailles et à Naples, Marie- 1 Thérèse s’était rapprochée de Frédéric de Prusse et de Catherine de Russie pour le partage de la Pologne. Elle exerçait le pouvoir avec son fils Joseph II, dont le caractère étrange et dur inllua singulièrement sur la diplomatie de cette époque. A trente-trois ans déjà , l’empereur romain n’avait qu’une part de souveraineté avec Marie -Thérèse d’Autriche, sa mère. Celle tutelle était pour lui un bienfait, car l’éducation de Joseph II le poussait vers des idées innovatrices, capables de bouleverser les traditions antiques de la monarchie autrichienne.

Le plus long règne que présente l’Angleterre est

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évidemment celui de George 11 1, qui gouvernait scs trois royaumes depuis quatorze ans déjà, lorsque Louis XV descendait aux caveaux de Samt-'-Denis. A son avènement, le comte de Butte avait pris le pouvoir avec les tories , et soiis ce ministre avait été signée la paix de 1763. Depuis, l’Angleterre s’élait conservée dans une situation paciGquc qui tenait surtout à l’état financier du pays t fort obéré par les dernièrés guerres ; la destinée du crédit n’était point alors entièrement fixée ! En pleine paix, néanmoins, des difficultés considérables avaient agité son gouvernement, à l’occasion de la révolte des colonies. La fatale maladie n’avait pas encore ébranlé la raison de George III ; tendre époux de la princesse Charlotte de Mecklembourg-Strélite, les douleurs paternelles n’avaient point flétri cette admirable vie domestique. L’Europe, attentive, suivait avec sollicitude les débats du parlement, où brillait déjà l’opposition du duc de Cumberland , du duc de Ncw-Castle , du premier Pilt, créé lord Chalam , sorti plusieurs fois du ministère; l'insurrection de l’Amérique grondait sourdement. Le ministère du duc d’Aiguillon était plus favorable que celui du duc de Choiseul à un état de paix avec la Grande-Bretagne. Dès que le cabinet de Versailles apprit l’union des hautes puissances pour le partage de la Pologne , il avait compris qu’il fallait opposer un rapprochement avec

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l’Angleterre aux forces combinées de la Russie , de la Prusse et de l’Autriche ; et c’est ce qui avait motivé les négociations plus amicales de lord North et du duc d’ Aiguillon. La guerre des Russes contre les Turcs n’avait pas été étrangère à ce mouvement diplomatique qui avait son principe dans un intérêt commun, celui d’empêcher les Russes de tout envahir, car au nord brillait, comme une étoile du pôle , Catherine II. Issue de simple origine princière , elle s’était élevée à la couronne impériale comme femme de Charles-Pierre-Ulric > duc de Holstein-Gottorp , 'proclamé empereur des Russies. Tête puissante et politique, elle avait vaincu les conspirations, sans respecter le vieux sang russe des Iwan ; maîtresse de la couronne, elle voulut par la majesté souveraine de son règne faire oublier la modestie de son origine. Elle tend la main aux Grecs , pour populariser sa cause dans la chrétienté, et son but n’est que la conquête de la mer Noire et des populations de la Crimée ; puis, comme elle sait tout ce que la renommée protège et grandit , Catherine descend jusqu’à correspondre avec les philosophes du siècle : elle fait des pensions aux uns, jette des décorations et des médailles aux autres ; partout elle veut qu’on parle de la grande Catherine, qu’on l’exalte comme la Sémiramis du Nord. La czarine réussit, car la classe des philosophes, tristement abaissée, la proclame

l’astre resplendissant : Voltaire écrit cette platitude ,

« Que du Nord désormais nous viendra la lumière. »

Quand on veut se faire une idée de tout le mal que les encyclopédistes firept à la puissance de la France, il faut lire la correspondance si rampante de Voltaire avec Catherine 11; non -seulement il soutient dans les termes les plus caressants ses projets ambitieux contre la Pologne , mais encore il la flatte dans ses conquêtes contre la Porte-

Ottomane. Qu’importe à Voltaire que la belle et antique politique de la France soit d’empêcher le progrès moscovite en Orient ? Qu’importe encore que le commerce de la Méditerranée soit profondément ébranlé par la présence d’une flotte russe? Ces considérations, les encyclopédistes les font céder devant la philosophie railleuse et bien jouée de Catherine II ; la czarine marche à ses desseins, en se servant de la main de Voltaire, de Diderot et de d’Alembert, pour accomplir ses hautes pensées, que les encyclopédistes soutiennent au détriment de la politique et de la gran-

deur de leur pays. Historiquement, ce fut le parti encyclopédique qui prépara par ses opinions et ses flatteries le triomphe de Catherine II. La paix de Kainardji (1774), dans ses vingt-huit articles, assure définitivement la prépondérance russe sur l’empire ottoman : stipulation de l'indépendance absolue des kans de la Crimée , souveraineté sur la mer d’Azow,

liberté de navigation pour le pavillon russe dails la mer Noire , administration de la Moldavie et de la Valachie , sous la surveillance morale de la Russie ; construction d’une église grecque à Péra , protectorat de la religion orthodoxe grecqué. Ge traité mêlait tellement la politique rùsse à tons les acte s, à toute l’administration turque, qu’il rte restait plus aucune indépendance à la Porte-Ottomane ; et pourtant, à l’occasion de ce traité, Voltaire, d’À*lembert, Diderot, écrivent des lettres de félicitation si abaissées , non - seulement à l’impératrice Catherine , mais encore au comte de Romanzow, le négociateur habile et heureüx , que c’est à faire honte. Ce fut une immense joie dans les académies de Paris, un triomphe parmi les encyclopédistes, qüe le traité de Kainardji si favorable. aux Russes! Il faut reconnaître cette triste vérité , que si un gouvernement veut se perdre, il n’a qu’à suivre l’opinion des écrivains, gens de lettres, sociétés savantes et littéraires : là est toujours la cause de décadence dans les empires : ces sociétés, n’ayant pas le courage de l’opposition ouverte , démolissent les pensées et les projets du gouvernement par des jeux d’esprit et de mots. Elles font de l’anarchie intellectuelle.

Maintenant s’ofïre à l’hîstoire le roi le plus égoïste, le plus rude conquérant du xvm" siècle, Frédéric 11 , vieilli avec les philosophes contemporains qu’il a

appelés auprès de lui, àPolsdam, à Sans-Souci. Ainsi que Catherine II , il flatte les encyclopédistes tout en les raillant ; il se sert de Voltaire , son maître , son guide , tout en le méprisant en secret, comme une plume facile, qui trahit son pays pour l’étranger. Ces écrivains du xvm* siècle vendent leur patrie pour Genève, la Hollande ou la Prusse, objets de leur admiration exclusive. Frédéric II en profite; avec son habileté ordinaire il a compris que dans la politique il ne suffit pas do conquérir, mais qu’il faut encore avoir l’opinion pour soi, afin de conserver; et cette opinion * il veut l’obtenir par les gens de lettres. Frédéric n’a aucune foi , aucune loi supérieure à son intérêt; il fait la guerre sans droit, et néanmoins il a intérêt à laisser croire que la justice est de son côté/ A cet effet il lui faut l’appui des écrivains sceptiques, et il me Dieu pour leur faire plaisir. Frédéric II , désormais le héros du xvm* siècle , fait des vers en mauvais français pour se poser l’égal des poètes ; il essayera même au besoin une tragédie ; et comment ne pas admirer un roi qui envoie la clef de chambellan à Voltaire , au marquis d’Argens , aux encyclopédistes dont l’opinion est si puissante eu France ? Quand il sera constaté que le roi de Prusse est un philosophe, comment désormais pourra-t-on lui faire la guerre? Les soldats qui conquièrent la Silésie, la Pologne, sont presque des propa-

gandistes humanitaires aux yeux de d’Alembert , d’Helvétius et de Voltaire , alors même qu’ils combattent la France.

La Suède venait d’éprouver une de ces grandes révolutions qui changent la forme et l’esprit des Etats. Gustave III, prince d’honneur et d’énergie, avait voulu se débarrasser des oppositions politiques vendues aux partis russes ou anglais, et il s’était adressé directement à la France de Richelieu, la vieille amie de Gustave-Adolphe. Pendant cette période de crise, l’ambassade de M. de Vergennes(l) avait été marquée d’une habileté incontestable , et il s’était fait le plus grand honneur à Stockholm par la fermeté de son caractère et sa modération après le succès. Dans une dépêche que j’ai sous les yeux, l’ambassadeur rend ainsi compte à sa cour d’une conversation qu’il a eue avec Gustave III après la victoire : M. de Vergennes avait dit au roi : « J’ai admiré, sire, avec un respectueux effroi, mais avec confiance, le courage, la prudence et la sagesse de Votre Majesté; le calme de votre âme était celui d’un héros. — Le succès dépendait beaucoup de la tranquillité de l’esprit, répondit Gustave. — Alors, continua M. de Vergennes, le bonheur de votre règne dépend de cette première journée et des grandes dé-

L fl avait quitté celle de Constantinople. Voy. mon Louis XV.

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terminations de Votre Majesté : elle s’est expliquée avec moi sur ses intentions. — Je veux mettre la Suède dans un tel état de bonheur intérieur et de tranquillité , que je puisse aller en personne remercier votre maître de toutes ses sollicitudes et de sa

tendre amitié. Je veux voir M. le duc d’ Aiguillon, et le remercier avec tendresse d'avoir opéré en France et en Suède deux révolutions qui délivrent deux couronnes amies, des entraves, des ambitions particulières. Voilà l’ensemble de mes intentions; ne manquez point de procurer au plus tôt à votre maître le plaisir qu’il aura d’eu entendre les détails et les succès. »

A Constantinople, la vieille alliée de la France, un nouveau sultan venait d’ètre proclamé au milieu de la guerre des Russes contre la Porte-Ottomane; Abdul-Hamid, tiré d’une prison fatale, était proclamé, dans la mosquée d’Ayoub , le successeur de Mustapha. On ne saurait dire à cette époque tout le soin que mettait la cour de France à garder sa prépondérance à Constantinople ; elle y avait à la fois un intérêt de commerce et d’influence politique : nous étions les maîtres des transactions dans les Échelles , sans concurrence; le nom de France était partout respecté, et en outre, comme influence politique , étaitil quelque chose de,comparable à la puissance de nos capitulations avec la Porte , qui nous laissaientil’ex*

clusive surveillance des échelles du Levant? La Turquie écoutait nos conseils et suivait notre impulsion ; chaque fois que la Porte avait des pensées de paix oti de guerre, elle les communiquait au cabinet de Versailles, son ami et son allié naturel. Ce9 relations n’étaient pas sans obstacles parce qu’il y avait, sous plus d’un point de vue, des précautions à prendre, des ménagements à garder : deux puissances, la Russie cl l’Autriche, convoitaient également la Turquie d’Europe. Depuis le xvnr siècle les intérêts étaient bien autrement compliqués, et la question était devenue plus difficile , car nous avions besoin de ménager l’Autriche dans nos relations continentales. Le duc d’Aiguillon avait donc pensé que le véritable rôle de la France était désormais celui d’une médiation pour garantir la paix. La diplomatie des rois de France n’avait point changé depuis Richelieu; si le traité de 1757 avait modifié le système anliautrichich , la politique du cardinal restait la môme, c’est-à-dire que lé cabinet de Versailles se préoccupait incessamment de rattacher autour de lui les États de la confédération germanique : la Saxe, par des liens de famille ; quant à la Bavière, la France n’ignorait pas les projets dé l’Autriche sur l’électorat, et en révélant au cabinet de Munich les ambitions de Vienne, on offrait protection à Maximilien-Josepb, alors sans postérité! Cette succession

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allait nécessairement donner lieu à des querelles entre les maisons souveraines d’Allemagne , et, quels qu'en fussent les résultats , la France se réservait de faire de la Bavière un sujet de compensation pour obtenir les Pays-Bas autrichiens*

Ce principe de pondération avait donné une importance sérieuse à notre système do protection et de bonne amitié envers les cantons suisses; la mêtnc pensée qui faisait soutenir par la maison de Bourbon la démocratie dans les Pays-Bas contre le stathoudérat , la plaçait en opposition avec les influences qui pouvaient nous disputer la suprématie diplomatique à Berne. De toutes les maisons souveraines < les Bourbons seuls capitulaient des Suisses , à Naples , en Espagne, en France; et ce . n’était pas pour le stérile résultat d’avoir quelques Suisses dans la garde ; les capitulations nous assuraient les bons compères et amis qui gardaient la frontière de l’est par leurs hautes montagnes, en cas d’une guerre européenne. Si dans le canton de Berne, siège et centre de l’aris^tocralic suisse, il y avait toujours eu un certain caractère de gravité dans les rapports diplomatiques, il n’en était pas ainsi de Genève, la ville active * turbulente, qui désormais allait jouer un grand rôle dans le mouvement d’esprit public. Certes, 9i l’on avait considéré Genève en elle-même, elle n’offrait rien dans ses éléments intimes qui pût troubler le inonde ;

ville de banque, elle avait de l’argent; ville de science, calviniste , elle offrait à l’Europe quelques noms célèbres. Mais sa turbulence ne venait pas de ces deux causes ; elle résultait surtout de son esprit d’intrigue, de son besoin de s’épancher et de s’étendre. Voltaire n’avait-il pas dit de sa révolution : « qu’elle était une

tempête dans un verre d’eau?» Rome du protestan-

tisme, elle était le siège d'une école appelée à bouleverser les idées de la vieille France. La Suisse allait produire, par une Filiation successive, Necker, Clavières et Marat. A voir de haut, la France ne se trouvait point, à la fin du règne de Louis XV, dans une mauvaise situation diplomatique. Le système du duc d’Aiguillon, en créant une dictature au profit de la royauté débarrassée des parlements , avait imprimé plus d’énergie aux négociations de l’extérieur. Un pouvoir fort est plus facilement respecté dans ses relations avec l’étranger ; il ne faut jamais séparer en politique les deux conditions d’autorité : s’il y a faiblesse d’administration, comment voulez- vous que l’Europe vous respecte? La diplomatie de Louis XV était pacifique sans doute, la vieillesse d’un roi ne peut pas ressembler à ses jeunes années ; mais elle préparait activement des forces pour de plus sérieux événements.

Il serait impossible de connaître le caractère, l’esprit de la politique de Louis XVI , si l’on ne re-

montait à l’enfance, à l’éducation du nouveau roi. Louis XVI était fils de Louis, dauphin de France, et de Marie-Josèphe de Saxe, tous les deux morts déjà depuis près de dix années; caractères nobles, sérieux au milieu de la cour licencieuse de Louis XV. La conduite de M. le dauphin fut de demeurer austère dans une société dissolue ; il s’était formé des idées considérables sur le principe monarchique et la marche de l’esprit humain ; ami et protecteur des jésuites , il était resté avec eux partisan de l’autorité. Avec cela, un désir immense d’assurer le bien-être des classes pauvres, l’émancipation des corporations ouvrières , la liberté de commerce:’ de sorte que la puissance royale aurait été la source de tout le bien public dont le siècle était avide. Ces idées , M. le dauphin les avait développées dans des cahiers destinés par lui-même à l’éducation des fils qu’il faisait élever sous ses yeux. Pendant tout le ministère du duc de Choiseul , le dauphin fut laissé à l’écart avec une rigueur qui tenait à la légèreté dédaigneuse du ministre. C’était dans les écrits du dauphin, son père, que Louis XVI avait étudié les premiers éléments de l’administration publique; il avait gardé de lui un tendre souvenir. Sa mère avait ajouté quelque chose de sa vertu , de son intelligence, à cette éducation, qui fut pour elle une mission si noble. Reléguée au fond du palais de

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Versailles, dans les appartements particuliers, cetle mère affligée demeurait tout à fait en dehors de la cour de Louis XV, épuisant ce qui lui restait de force pour enseigner à ses fils les langues étrangères, les chefs-d’œuvre de l’antiquité dont elle possédait le génie ; cette sainte mission de mère , la grande dauphine l'accomplit jusqu’au tombeau qui la réunit bientôt au dauphin sous le marbre de la cathédrale de Sens. En présence d’un enseignement si grave, Louis, d’abord duc de Berry, puis dauphin de France, avait contracté des habitudes de travail et de réflexion ; brusque de caractère , facile à se laisser emporter, son premier instinct était juste , son premier aperçu vrai ; il aurait bien jugé , parfaitement exécuté un plan, une idée ; toujours hésitant, sur la moindre observation, il doutait de luirnèine. Peut-être l’éducation émanée d’une femme , quelque puissante et forte qu’on la suppose, conserve-t-elle encore une empreinte de faiblesse et d’infirmité ; enfin l'absence de toute distraction agitée dans les caractères humains, la vie de solitude et d’isolement , le trop grand amour du foyer domestique, favorisent cette faiblesse de nature. 11 faut le monde aux âmes qui veulent exercer un empire sur le monde, et un peu de passion est nécessaire pour mieux comprendre et dominer l’état social. Le jeune dauphin , comme sa mère, tout retiré de la cour, n’y

paraissait qu’aux ^soleuni tés mémorables, sous prétexte du deuil profond et de la douleur filiale. Le besoin de se créer des distractions en dehors du gouvernement avait porté le dauphin , duc de Berry, vers l’élude ; nul ne dessinait mieux une carte géographique et ne reproduisait plus exactement un modèle; son goût pour les voyages, les ports de mer et la marine , était poussé bien loin ; sa prodigieuse mémoire lui fournissait tous les noms des colonies et des comptoirs français. Quant aux arts manuels, ce goût était héréditaire dans sa famille J . Louis XV tournait admirablement de petits bijoux en ivoire, de petites tabatières qu’il distribuait à ses courtisans en loterie. Le roi eut les mômes fanlaisies pour ces charmants riens, marquetés d’ivoire, de nacre ou d’ébène, délices de la toilette; et comme tout se changeait dans l’esprit du dauphin en choses sérieuses, il s’était adonné à la serrurerie. Dans les vieilles traditions de la famille il avait lu qu’un grand nombre de secrets d’État avaient été livrés par des ministres et des agents infidèles. Il voulait donc s’assurer, par des serrures et des clefs particulières, certaines pièces secrètes que lui seul connaîtrait, et pour cela il travaillait dans les nié-

tiers de la menuiserie.

Cet esprit un peu .minutieux se révèle dans le jeune prince tout enfant. A peine son père, le grand

dauphin, est-il mort, qu’il commence un tout petit journal pour se rendre compte de sa vie : dans cette œuvre il n’y a pas de pensée, c’est un carnet où sont recueillies, jour par jour, ses impressions de chasse, de jeux, de plaisirs. Ce journal précieux, parce qu’il est entièrement écrit de la main du roi (depuis l’âge de douze ans jusqu’à la fatale journée du 10 août, et sans que l’écriture ait beaucoup varié au milieu de tant de vicissitudes), indique la vie la plus sereine et la plus uniforme pendant vingt ans. L’enfant royal assiste à un service pour la mémoire de son père, aux Récollets, et il en consigne la mémoire; il reçoit les cendres, puis il fait une promenade en voiture dans la forêt , une prière à Notre-Dame, une visite à Trianon. Le jeune prince vient d’assister à l’audience de l’envoyé de Pologne ou du prince héréditaire de Brunswick , et il va présider l’ordre de Saint-Lazare, ou une revue des gardes françaises et suisses. Il a reçu l’ambassadeur d’Espagne, ensuite il a joué aux barres; il a chassé aux cerfs dans les bois de Compïègne ou passé la revue du régiment de Navarre; il a baptisé les cloches des Carmélites ou assisté aux états du Languedoc. Voici un bien beau jour pour un enfant pieux : « Mercredi 24 décembre, j’ai fait ma première communion , j’ai été confirmé , et pour la première fois, le 31 , j’ai soupé dans le cabinet du roi; j’ai

été reçu dans l’ordre du Saint-Esprit. » Ensuite vient toujours la ehasse : à Compiègne, c’est le sanglier , à Fontainebleau, Je loup et le daim; à Marly, le perdreau, le faisan et le faucon. Déjà se développe dans le jeune prince ce goût vif pour la chasse, et qui peut lui en faire un reproche?

Rien de plus gracieux que Marie-Antoinette de quatorze à dix-sept ans. Il existe à Schœnbrünn comme à Versailles des portraits de la jeune princesse au front haut de Lorraine, au nez aquilin et à la bouche autrichienne de Marie-Thérèse, aux yeux bleus d’Allemagne, avec ce teint si blanc et si beau qu’il efface le salin de ses vêtements d’archiduchesse. Quel enthousiasme n’excita pas Marie-Antoinette, quand elle vint s’unir à notre jeune dauphin? On aimait à contempler cette physionomie d’innocence et de candeur qui fit dire au chevaleresque duc de Brissac : « Autour de vous, madame, il y a cent mille amoureux de votre personne. » Les conseils et la direction de Marie - Thérèse avaient exercé une grande influence sur l’esprit, les manières de l’archiduchesse Marie-Antoinette. La vie agitée, héroïque de l’impératrice l’avait entraînée à placer le courage comme la première des vertus, et Marie- Antoinette en hérita de sa mère. Dès qu’elle fut destinée à épouser M. le dauphin, elle reçut une éducation toute française , sous l’abbé de -Vermont , un

des hommes les plus distingués, les plus spirituels de ce temps; sa mère voulut faire de la jeune archiduchesse un lien permanent pour assurer l’alliance entre la France et l’empereur. De nobles instincts se montrent dans le caractère de Marie-Antoinette : l’amitié tendre et affectueuse, une gaieté d’enfant, un besoin de plaisirs naïfs, l’absence de forme, d’étiquette, et ces habitudes allemandes si belles et si bonnes partout. On aurait dit qu’elle était appelée à compléter les portions défectueuses du caractère de Louis XVI, cette empreinte trop grave, trop sérieuse pour une cour de gentilshommes. La jeune princesse ne dominait pas son mari d’une manière violente ou fausse ; seulement , comme tous les esprits timides, Louis XVI avait besoin de quelqu’un qui le poussât incessamment. La nature des goûts était diverse entre eux, et cependant ils s’entendaient ; car il y avait dans Marie-Antoinette quelque chose de délicat qui la faisait obéir môme à ce qu’elle ne croyait ni vrai ni juste. Néanmoins elle se créa de vives inimitiés dans cette cour. Marie- Antoinette, étrangère au milieu de tant de princes , obligée de plaire à Louis XV, jeune femme parmi tant d’autres qui ne l’étaient plus; assez belle, assez majestueuse, pour corriger et ennoblir un laisser-aller trop audessous d’elle pour ne pas la compromettre, quelle vengeance pouvait-elle garder au cœur , si ce n’est

quelques petits mots contre l’étiquette et les formes qui l’ennuyaient? Gette étiquette était pour elle comme un vêtement étroit et serré sur le corps d’un enfant qui aime à s’agiter dans des jeux folâtres. On peut s’imaginer la haine des vieilles douairières de la cour contre la dauphine, et ce besoin qu’elle eut de conquérir l’amitié de quelques jeunes femmes , bonnes et aimantes comme elles , la princesse Lamballe, les duchesses Polignac, les comtesses Vaudreuil, corbeille de fleurs jetée autour de la plus belle , la rose de Trianon, de Versailles. Mon Dieü! qu’elle est douce et tendre cette correspondance de Marie-Antoinette avec la princesse de Lamballe! qu’elles sont gracieuses ses lettres à madame de Polighac! et pourquoi ne vouliez-vous pas que la dauphine de France à seize ans recherchât quelque joie d’intimité, quelque entrainement de sensibilité exquise, que la calomnie venue môme de très-haut et de ses parents les plus proches ne sut point épargner ?

Le premier des princes de la famille royale qui prit le titre de Monsieur à l’avénement de Louis XVI, était Un jeune homme fort gras, avec des prétentions au bel esprit, un peu jaloux de son frère et se croyant plus apte à régner. Les pieds sur les chenets, le soir avec sa femme, un peu maigre, un peu noire, Marie-Josépftine-Louise de Savoie, il passait les Soirées d’hiver à réciter les œuvres d’Horace, â beatt-

coup écrire et même à composer des vers, des madrigaux, des épigrammes. On eût cherché en vain au cœur de Charles-Philippe de France , oomte d’Artois, une méchante pensée ; lui , le bon jeune homme, l’aimable cavalier, n’avait ni le gros ventre de son frère Stanislas-Xavier, ni sa science d’État, ni son érudition classique ; mais en échange Dieu lui avait réparti une âme chaude et bonne. Élégant comme un prince de dix-sept ans, avec le cordon bleu sur son uniforme des chevau-légers et plus tard de colonel des Suisses, et par-dessus tout avec sa figure ouverte et franche, lui n’est pas jaloux de Marie-Antoinette ; s’il est mari d’une fille de Savoie comme son frère Stanislas-Xavier, il n’en a pas tellement la préoccupation qu’il la proclame avec enthousiasme la plus belle de toutes; elle n’est pas jolie et il le dit ; petit moqueur, il contrefait à ravir même la défectuosité de sa femme : comme elle a le nez un peu long, il la crayonne par enfantillage dans de jolies caricatures ; galant cavalier, il apprécie ce qui est beau , noble et généreüx ; gentilhomme, il voit la reine et la proclame la belle incomparable. Ces deux caractères, de la reine et du comte d’Artois, se conviennent et se prennent d’une bonne et tendre amitié, depuis si déplorablement calomniée.

A côté de cette cour jeune et toute renouvelée, se trouve le vieux monde des temps de Louis XV :

Marie-Adélaïde et Victoire-Louise de France, Sophie- Philippine et Louise-Marie, toutes quatre filles encore. Parmi elles, Louise-Marie, la dernière, était éminemment capable d’un conseil ferme, décisif. Simple religieuse, sous le titre de sœur de Saint- Joseph, elle garda néanmoins son crédit, sa puissance de cour, pour les mesures de fermeté et de coups d’État sous le chancelier Maupeou. Le défaut de ces vieilles filles était un peu de bavardage , et comme elles avaient conçu trop de préventions contre les mœurs et les légèretés de la jeune reine de France, hélas ! sans le vouloir, et plus d’une fois, elles compromirent Marie-Antoinette par la médisance, le défaut hélas ! de la vertu. Sous leur surveillance étaient deux belles enfants, sœurs bien-aimées du jeune roi qui allait ceindre la couronne. L’une, du nom de Marie-Adélaïde-Clotilde , et à quinze ans à peine, était destinée à porter le diadème, de Sardaigne et la palme des saintes. L’autre gracieuse, si. folâtre, si enjouée, la sœur cadette de Clotilde fut cette Élisabeth, Madame, dont la destinée fut de suivre son frère à l’échafaud. Oh ! que de mélancoliques pensées vous arrivent lorsqu’on jette les yeux sur cette noble fille de France, ^clle qu’on la voit sur son portrait de Versailles à dix ans ! qui dirait que tant de malheur s’amoncelle sur son front virginal, et qu’une nation, si fière de son histoire, livrera aux mains du

bourreau cetle jeune tôle qtii n'a commis d’autre crime que d’aimer ardemment un frère vertueux ? Puis dans la hiérarchie, les princes dii sang, Louis- Philippe duc d'Orléans* petit-fils du régent, prince fort sérieux ; tout absorbé dans son mariage de la rnaih gauche avec madame de Montesson, il goûtait des plaisirs intimes et domestiques au Raincy; son fils, le duc de Chartres, était alors à vingt-sept ans, fou de plaisirs, dissipateur de toute fortune, avec les habitudes anglaises, et fort lié au reste avec le comte d’Artois. Que Dieu fait à l’homme d’étranges avenirs ! qui aurait jamais dit que le duc de Chartres serait entraîné vers la plus violente démocratie par la nécessité de quelque fausse et première démarche ? 11 n’y .1 rien de plus fatal dans la vie qu’une mauvaise situation ; elle vous presse, elle vous entraîne, ainsi qu’une impérative fatalité, vers les concessions et les fautes inséparables. Sur les genoux de la jetlne duchesse d’Orléans, fille de M. de Penthiévrc, voyez cet enfartt de huit mois à peine, à l’avénement de Louis XVI, tout Hoqueté de rubans comme un gracieux poupon de la cour de Louis XIV : il porte le nom de son père, c’est Louis-Philippe, aîné de la race. Quand on parcourt ces galeries de Versailles, où les portraits de famille, suspendus dans les Vieu* cadres, reproduisent ces enfants si radieux de joié, si frais, si vermeils, on se dit : Que d’étranges choses

leur sont réservées J Aux uns, l’exil ; aux autres, l’échafaud. Qui aurait jamais pensé que la blanche des Coudé pouvait s’éteindre, lorsqu’une tri-* pie génération sortait de son puissant rameau ? Le chef de la lignée, Louis-Joseph de Bourbon, grand’père déjà à trente-huit ans, était l’époux d’une Rohan-Sdübise. Les Conti, cadets des Cofldé, troisièmes princes du sang, avaient pour chef le grandprieur de France,, à plus de cinquante ans déjà , faiseur d’opposition, impie et libertin par goût et par ton. Quelle renommée n’avaient point les soupers do rile-Àdam, dans ses fêtes de nuit et de jour, ses chasses aux flambeaux, ses pêcheries dans les étangs? Au reste, amateur d’antiquailles, bizarre pour les arts, on lui trouva deux mille tabatières travaillées, quinze cents éventails aux miniatures ravissantes, dont on se disputerait aujourd’hui les débris.

Ainsi, la lignée des Bourbons à l’avénemcnt de Louis XVI était- forte et répandue : partout les fleurs de lis rayonnaient sur les blasons ; là, au centre de l’écu ; ici, à côté des tourelles et du lion de Castille ou de la croix de Savoie. Était -il étonnant que cette maison inspirât de grandes jalousies, lorsqu’elle dominait toutes les autres ? En Angleterre, elle avait soutenu les Stuarts, et la maison de Hanovre ne lui pardonnait pas ses négociations secrètes pour amener son renversement. Dans sa longue lutte avec la

maison d’Autriche, elle lui avait arraché plus de quatre millions de population, en Flandre, en Lorraine, en Alsace ; elle avait découronné les archiducs du beau fleuron d’Espagne et de Naples. On ne pouvait négocier en Europe sans rencontrer partout la maison de Bourbon avec son plan politique invariable de grandeur et de puissance souveraine, et les dernières luttes du règne de Louis XV n’avaient pas effacé cette prépondérance; car, enfin, c’était ce règne qui avait donné la Lorraine et la Corse à la France !

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