‹ Louis XVI [Texte imprimé]Chapitre 3 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les premiers actes du roi Louis XVI après son avènement. — Ses rapports avec les ministres de Louis XV. — Leur remplacement. — Les nouveaux secrétaires d’Êtat. — Caractère de M. de Vergennes. — Les affaires étrangères. — Mémoire du comte de Broglie adressé au roi. — Les ministres encyclopédistes. — Économistes. — Rappel du parlement. — La réforme. — Les novateurs systématiques.— Malesherbes.— Turgot. Le comte de Saint-Germain. — Conséquence de leur système. — Émeutes.

Pour la première fois peut-être dans l’histoire de France, un roi orphelin, sans guide, majeur de dix- neuf ans, prenait le gouvernement de l’État au milieu de la vive action des partis ou des ardentes ambitions de cour. Ce prince, pénétré d’un zèle religieux pour les obligations de la couronne, avait nourri sa jeune vie de fortes études, et s’élait fait ainsi certaines opinions sur les hommes et les principes du gouvernement. La nuit du 10 mai 1774 fut fatalement agitée pour le jeune monarque, qui prit le nom de Louis XVI. Dès que le matin fut venu, les ministres du feu roi réunis résolurent d’adresser au jeune monarque une série de questions auxquelles il était supplié de répondre :

« 1° L’intention de Sa Majesté est-elle que l’on se conforme à ce qui s’est pratiqué à la mort de Louis XIV, par rapport aux cours souveraines, la ville de Paris, les gouverneurs des provinces, évêques et intendants, pour leur ordonner de continuer leurs fonctions? — Réponse du roi : Oui. — 2° La volonté du roi est-elle que l’on ordonne aux évêques, commandants de provinces et intendants, de se rendre chacun au lieu de leur résidence? — Après que je les aurai vus. — 3° Les ministres ayant vu le feu roi pendant sa maladie , peuvent-ils se présenter devant Sa Majesté avant les quatre jouis, après avoir changé toute espèce de vêtement? — Après les neuf jours. — 4* Tous les ministres ayant vu le feu roi, Sa Majesté assemblera -t- elle le Conseil? Quand je verrai les ministres. — 5° Sa Majesté m’ordonne-t-elle de prendre les clefë des bureaux , cassettes et armoires qui sont dans l’Intérieur de l’appartement du roi où il peut y avoir des papiers importants pour l’État et des effets précieux? — Je crois que ma tante m’a fait demander si je voulais qu’elle les prtt , et j’ai répondu dlti ; mais s’il en restait encore, oui, cl il faut mettre lès scellés* — 6° La famille royale quittera-t-elle Versailles, et en ce cas, où Sa Majesté juge-t-elle h propos d’aller? — Je vais à Choisij. — 7° Mesdames ayant été chez le roi pendant toute sa maladie, irottt-

elles dans le même endroit que Sa Majesté? — A u Petit-Château. — 8° Les expéditions en commandement seront-elles signées Louis seulement ou Louis- Auguste? — Louis. — 9° Si Sa Majesté ne voit pas ses ministres , comme il y a lieu de le présumer, . ne jugerait-elle pas à propos d’ordonner qu’ils s’assemblent en comité ; on cachèlerait ensuite les délibérations qui seront remises entre les mains de Sa Majesté? — S’il y avait quelques affaires importantes , on rrC enverrait les délibérations et j'y répondrais. » Telles furent les réponses courtes et brèves du nouveau roi, qui annonçaient, pour ainsi dire, une disgrâce ministérielle. Toute conscience pénétrée de la pensée d’un devoir est inquiète, et dans ce cœur honnête de Louis XVI, le sentiment de la puissance se mêlait à l’idée de la responsabilité. Un curieux travail se fit même au conseil du roi; beaucoup d’ordonnances étaient restées en suspens durant quelques jours ; écrites par les secrétaires d’État, elles portaient la date du règne de Louis XV ; on voit dans les registres de la sccrétairerie d’État , cette date effacée de la main du roi même, qui substitue le premier de notre règne à la date de l’ancien. Du château de la Muette, d’autres lettres, furent adressées aux ambassadeurs pour leur annoncer l’avénement du nouveau roi , et le duc d’Aiguillon les scella comme secrétaire d’État au dé- -

parlement des affaires étrangères. M. de La Vrillière demanda au roi s’il voulait recevoir les corps des marchands , pour le complimenter ; il répondit qu’il l’ordonnait, parce que cette fraction du peuple est utile à l’État, et que le commerce enrichit les nations. Même réponse pour les dames de la halle , que le roi. affectionne , parce que leur expression est plus sincère et leur joie plus naïve. Tout cela est écrit de la main du roi, expliqué, développé. Et comme enfin M. de La Vrillière lui demande s’il recevra l’Académie française, il répond : « Oui ; je désire même que ce soit M. Gresset, l’auteur de Vert-Vert qui a fait tant rire la reine, qui fasse le discours, et je veux également que M. de Buffon me soit immédiatement présenté, parce que c’est un homme dont le nom illustrera mon règne. »

Cependant il fallait que l’autorité du roi se résumât dans le choix d’un nouveau ministère ; l’état de l’opinion publique, l’irritation des esprits ne permettaient pas à M. de Maupcou ni au duc d’ Aiguillon de rester à la tête des affaires. Tout avènement de roi pour une nation doit être une nouveauté populaire. En cet état, la question n’était plus que .dans le choix des successeurs. M. le duc d’ Aiguillon une fois sacrifié comme chef du parti Richelieu, devait-on aller à M. de Choiseul, et avec lui aux parlementaires, coterie active, agissante, qui par-

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tout gardait des ramifications? Le duc de Choiseul avait contre lui toute la vieille famille royale , les tantes du roi, parti essentiellement français, empreint des traditions de Louis XIV ; tandis que la reine Marie-Antoinette soutenait M. de Choiseul comme l’expression de l’alliance autrichienne. Le parti janséniste, honnête et puritain, portail M. de Machault, qui avait surtout ce qui plaisait à Louis XVI : la probité inaltérable; il n’était point l’ami du clergé , les encyclopédistes avaient même loué plusieurs de ses actes, et, le premier entre les ministres, il avait essayé, sous Louis XV, d’abolir déjà les corporations religieuses, en confisquant leurs biens au profit de l’État. M. de Machault, sans appartenir à la secte des économistes, avait leur incessante impatience de réforme, aimant à porter la hache de droite et de gauche. Le roi avait toujours sous les yeux la note intime que M. de Nicolaï lui avait donnée au nom de son père le grand dauphin, sur le caractère et la valeur dés hommes, à qui, une fois roi , il pouvait accorder le pouvoir. En tête de cette liste était M. de Maurepas , « qui avait conservé, dit le dauphin, les vrais principes de la politique, » et il représentait M. de Machault comme un homme roide , avec des erreurs dans l’esprit ; M. de Trudaine, comme ùn caractère d’intelligence et de probité ; le cardinal de Bernis , comme un partisan

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de M. de Choiseul corrigé; on pouvait placer M. de Nivernois dans les ambassades , le duc de Caslries à la guerre. Tout l’amour, toute l’exaltation du grand dauphin était pour le comte du Muy, la vertu personnifiée ; les Saint-Priest avaient de la capacité ; le comte de Broglie , de l’activité et de l’esprit; le maréchal, des talents; M. de Vergennes possédait un esprit d’ordre et de sagesse capable de conduire une longue affaire.

Le choix donc de M. de Maurepas fut déterminé par la lecture attentive des papiers secrets de M. le dauphin. M. de Maurepas était de tous les Phélippeaux le plus doux, le plus facile dans le maniement des affaires ; avec les dehors d’une extrême légèreté, il avait un esprit juste et droit, mais incapable de résister à ce grand torrent d’opinion publique qui emporte tout. M. de Maurepas ne prit la place de personne dans le conseil ; il fut nommé ministre d’État , ce qui embrassait plus spécialement la présidence du ministère, et le roi se livra avec tout l’abandon et la candeur du jeune âge à ce vieillard qui parlait d’affaires sans déclamation , traitant les questions d’État sans ennui et sans pédantisme. Louis XVI voulut qu’il logeât dans les appartements de Versailles , et il fit construire tout exprès un petit escalier pour se rendre chaque matin chez M. de Maurepas, et y recevoir scs conseils. Toutefois il aurait

fallu à l’avénemcnt de Louis XVI un ministre d’ex-, périence et de fermeté , un guide sûr , qui aurait pu, sinon arrêter la marche du siècle, au moins la diriger de manière à préserver encore ce qu’il y avait de prestige et de force dans la couronne de France. M. de Maurepas n’avait rien de cela : aimant les flatteurs, les gens d’esprit et de raillerie, pires que les flatteurs , les intrigants surtout qui le faisaient rire, Beaumarchais fut le grand faiseur de son cabinet particulier et l’homme de son amitié,

La position du duc d’Aiguillon devint désormais intolérable , et , malgré la conviction profonde des services qu’il avait rendus , il sentit que sa démission était inévitahle. Ce n’est pas que M. de Maurepas n’eût beaucoup d’estime pour le duc d’Aiguillon, son neveu ; mais , avec son esprit habituellement juste, le premier ministre jugea qu’il fallait populariser l’avénement de Louis XVI par la retraite de l’ancien ministère. Aucun de ses membres ne pouvait être conservé, pas plus le duc d’Aiguillon que M de Maupeou et l’abbé Terray. Le duc d’Aiguillon réunissait deux ministères ; M. de Maurepas dut s’occuper à lui donner deux successeurs pour les affaires étrangères et la guerre. Bien des fois, sous Louis XV, on avait offert le ministère de la guerre au comte du Muy. Ce fut cet homme probe et candide que M. de Maurepas désigna au choix de Louis XVI. Le

choix du ministre des affaires étrangères fut également fixé dans les premières conférences du roi et de M. de Maurepas. Luuis XVI avait apprécié les qualités diverses des membres du corps diplomatique. Quatre des ambassadeurs principaux l’avaient frappé par leur correspondance : 1° le cardinal de Bernis, autrefois l’abbé si léger dans des poésies de boudoir, depuis diplomate de premier ordre, et la tète la plus forte des ambassades à Venise et à Rome, disgracié pour son attachement exclusif à l’alliance autrichienne; 2° M. de Saint- Aignan (des Beauvilliers), esprit froid qui devait plaire à Louis XVI par le souvenir du grand dauphin; 3° le marquis de Fénelon , neveu de l’archevêque de Cambrai , capacité d’élite qui avait conduit avec habileté les dernières délibérations des états généraux si favorables au système français ; 4° le plus remarquable de tous par son ambassade à Constantinople, le comte Gravier de Vergennes, alors encore à Stockholm, le conseiller, le bras droit de Gustave III. Ce que le jeune prince avait remarqué et aimé dans M. de Vergennes, c’était la pratique des affaires; avec un esprit sérieux , une aptitude indéfinie pour les négociations de toute espèce, M. de Vergennes n’avait pas de système théorique, mais une intelligence spéciale poür chaque affaire ; avec certaines idées très-ferines et personnelles, il était assez habilement humble

pour avoir toujours l’air de recevoir les pensées des autres : avec assez d’esprit pour être au premier rang, il laissait croire qii’il n’était jamais qu’au second ; caractères toujours sûrs de se maintenir, parce qu’ils sauvent les amours-propres. Le système diplomatique du comte de Yergennes tenait un milieu entre le duc de Choiseul et le duc d’ Aiguillon. M. de Vcrgennes et le comte du Muy devaient s’entendre parfaitement sur la direction simultanée de la force militaire et des négociations extérieures. Ambassadeur à Stockholm, on trouve dans le livre rouge qu’une somme de 150 000 livres lui fut accordée pour les frais de son voyage et de son installation.

Deux coteries alors profondément influentes se présentaient pour envahir la pensée du nouveau règne : les économistes et les parlementaires. Les économistes se caressaient mutuellement avec tant de complaisance ! Nulle popularité ne pouvait se comparer à celle de M. Turgot, le dieu de la nouvelle secte; sorti d’une famille de magistrature et d’intendance, on ne pouvait contester son talent comme administrateur; il l’avait montré dans son intendance de Limoges. M. Turgot n’était pas seulement un homme, mais une coterie, et c’est une force ; chef de parti, soutenu par une grande masse d’opinions, en échange de cet appui, il devait faire pénétrer les idées économistes dans l’administration

de la monarchie. Toutefois , comme on avait peur de faire immédiatement dominer ces principes , M. de Maurepas ne présenta pas M. Turgot pour le contrôle général des finances. M. de Boyncs ayant donné sa démission , M. Turgot fut appelé au ministère de la marine pour lequel il n’avait aucune spécialité, avec la conviction profonde qu’il aurait le contrôle général. Toutefois le nouveau ministre avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que le parti économiste n’aürait de force que s’il était soutenu par les encyclopédistes, et il fallait nécessairement un représentant de cette idée dans le ministère ; les partis ne prêtent appui qu’à cette condition.

M. Turgot jetait les yeux depuis longtemps sur M. de Malesherbes, président de la cour des aides : on louait à l’envi sa probité, on se plaisait à lui reconnaître une candeur de sentiment souvent jouée, car M. de Malesherbes était caustique, partial, passionné jusqu’à la persécution la plus odieuse contre ceux qui, ne partageant pas ses principes, n’adoraient pas sa vanité et sa capacité. On espérait donc que par M. de Malesherbes , les idées encyclopédiques feraient invasion dans le pouvoir. M. de Malesherbes était trop lié avec le parti philosophique pour le surveiller attentivement et le comprimer avec vigueur. Partisan avoué des idées de d’Alembert , de Voltaire et dé Rousseau, dont les éloges l’enivraient,

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comment agirait-il dans un système de répression ? Préférant un tout petit billet des encyclopédistes à la loi sévère de ses devoirs, M. de Malesherbes fermerait les yeux sur les publications les plus insensées. Or , pour un magistrat , fermer les yeux , c’est prévariquer, se soumettre à la plus fatale responsabilité, et ces faiblesses se plaçaient sous l’égide de la vertu , le plus grand danger peut-être pour un État !

On avait donné aux philosophes et aux encyclopédistes une pleine satisfaction; il existait une troisième école, celle des parlementaires, aigrie et profondément irritée. On désigna d’abord un parlementaire modéré , M. Hue de Miromesnil , sorte de terme moyen entre le vieux et le nouveau parlement. M. de Maurepas lui destinait d’abord la place de chancelier et la simarre que portait encore M. de Maupeou ; mais, avec la fermeté qui le caractérisait, celuici soutint avec justice que la charge de chancelier étant inamovible , nul ne pouvait la lui enlever, pas même l’ingratitude du roi : il ne craignit pas l’exil , qui pouvait être la conséquence tic sa fermeté. Il est même à croire que le roi conserva une estime personnelle pour les services du chancelier Maupeou, car, sur le livre rouge, il est porté pour une pension fort considérable; un esprit juste et positif tel que celui de Louis XVI devait Comprendre la portée politique des actes du chancelier Maupeou.

L’instinct du pouvoir lui fait deviner ceux qui le sauvent, comme ceux qui le perdent; seulement il n’a pas toujours la force de la résistance , et les fails l’entraînent malgré lui. Ainsi, au système d’autorité on substituait la faiblesse décousue et la tolérance ; à l’exil des parlements , leur rappel nécessaire ; à la répression des idées matérielles et impies, un système de tout laisser dire et de tout laisser passer.

Louis XVI signa ces premiers actes à la Muette , à Choisy , à Compïègne , château royal que la couronne se proposait d’agrandir. Plus d’une fois le roi avait été frappé de l’aspect de cette magnifique forêt, au point surtout où elle s’élève aux ruines de. l’antique abbaye , et au château de Pierrefonds , vieux débris du temps de la Ligue, nobles tours brisées par Richelieu , et qui ressemblaient au géant de la féodalité, dont l’armure est rongée par le temps! Compiègne devint depuis une des résidences favorites de Louis XVI !

C’est au château de la Muette que s’organisèrent les divers bureauxdesaffairesétrangèresaux quels Louis XVI portait un si puissant intérêt. M. de Vergennes, ainsi qu’on l’a dit, immédiatement mandé de Stockholm, arriva tout aussitôt à Paris. Ce fut sous les taillis profonds du parc, aujourd’hui défigurés, que les premières entrevues eurent lieu entre Louis XVI etM. de Vergennes.

La conversation s’engagea sur la situation des affaires de l’Europe : la plus haute confiance s’établit entre le roi et le ministre. La première condition que M. de Vergennes supplia Louis XVI d’accepter, ce fut qu’il n’y aurait plus de politique particulière et secrète en dehors de son ministère, et que la correspondance de M. de Broglie à l’étranger serait entièrement supprimée. Longtemps initié lui-même aux secrets de cette correspondance, M. de Vergennes avait pu en reconnaître les avantages d’information , mais il savait aussi les inconvénients d’un double service qui ne permettait ni l’unité ni la sincérité. Le caractère bien connu du roi Louis XVI répugnait à ces dissimulations en dehors du ministre secrétaire d’État , et il renonça sans peine à la correspondance personnelle que Louis XV avait suivie avec une si vive sollicitude.

A cette occasion il s’établit entre le comte de Broglie, chef de la correspondance exilé à Rufïec, et le roi, un échange de communications par l’intermédiaire de comte de Maurepas : le comte de Broglie tenait à parfaitement justifier sa correspondance secrète, d’abord parce qu’il n’avait agi que d’après les ordres du roi et sur sa demande formelle , et qu’ensuite cette correspondance avait présenté un haut caractère d’utilité pratique dans les négociations avec le cabinet. Presque toutes les grandes affaires y avaient été pré-

id

parées et traitées. Le roi Louis XVI , par exemple , apprit une circonstance qui excita sa plus vive curiosité , c'est qu’à la fin de ses jours , Louis XV avait voulu se marier avec une princesse bavaroise, en 1771 , c’est-à-dire à plus de soixante ans.

Toutes les grandes questions diplomatiques avaiént été suivies et engagées par la correspondance avec un soin particulier : les affaires de ia Pologne , de la Turquie, de la Russie, de la Grèce, les alliances de l’Autriche et de la Prusse. « Sire, disait le comte de Broglie au jeune roi Louis XVI, je supplie Votre Majesté de trouver bon que celui qui a eü l’honneur d’obtenir la confiance du roi Louis XV, pendant quinze ans, puisse espérer l’avantage de finir décemment le travail dont il était chargé. Le comte de Broglie d’abord n’a pas écrit un mot depuis la mort du roi par la correspondance secrète , parce qu’il ne s’est jamais permis pendant sa vie de rien mander par celte voie qui ne fût soumis au feu roi, et il en usera de même à l’avenir. Il supplie le roi de trouver bon que les chiffrés tant anciens que modernes dont on se servait actuellement, soient remis à M. de Vergennes et brûlés par lui ; le comte de Broglie supplie le roi de faire examiner par trois hommes d’État de haute moralité, et de confiance, toute la correspondance secrète; par exemple, par les maréchaux du Muy et Soubise, et le comte de Maurepas lui-même, afin

d’apprécier les actes et l'importance des faits et des informations de la correspondance. »

Louis XVI répond au comte de Broglie :

« Versailles, l* r mai 1775.

« Monsieur le comte de Broglie , après avoir fait examiner et m’être fait rendre le compte le plus exact de la correspondance secrète que vous avez eue pendant dix-huit années avec le roi, mon seigneur et aïeul , j’ai reconnu que vous vous étiez comporté avec tout le zèle et la fidélité que vous lui deviez, et que vous vous étiez acquitté de cette commission de la manière la plus sage et la plus conforme aux vues du feu roi ; je vous fais cette lettre pour vous assurer que je n’ai aucune mauvaise impression sur votre compte, et qu’au contraire, j’ai reconnu dans toute votre conduite le zèle d’un bon et fidèle serviteur» Sur ce je prie Dieu, monsieur le comte de Broglie, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde. »

» Loüis. »

Cependant , quelle que fût l’importance reconnue de la correspondance secrète , dès que le roi nommait un secrétaire d’État des affaires étrangères revêtu de sa confiance , il ne voulait pas , il ne devait pas conserver un cabinet secret pour contrarier et contrôler la marche régulière du ministère de ce

département. M. de Vergennes, de son côté, n’aurait pas accepté une double direction politique et nécessairement subordonnée. Le roi Louis XVI déclara que tout serait communiqué au département régulier des affaires étrangères , et soumis au ministre de sa confiance. M. de Vergennes , admis autrefois à la correspondance secrète, dès son départ pour l’ambassade de Constantinople ( 1759 ) , en connaissait * tous les membres : le chevalier de Saint- Priest , le baron de Breteuil, M. Durand, longtemps envoyé en Pologne ; M. Hennin, secrétaire d’ambassade du marquis de Paulmy , maintenant envoyé à Genève ; Durivaux , avec le môme titre en Suède ; le baron de Bombelly, attaché au baron de Breteuil ; les officiers supérieurs Monoresky , Monnet , Dumouriez , etc. , chargés de la partie militaire. Tous ces agents secrets, M. de Vergennes les connaissait bien, et sans difficulté aucune il les avait rattachés au département des affaires étrangères dès qu’il en eut pris la direction. C’était donc un excellent choix que celui de M. de Vergennes : il méritait la haute confiance de Louis XVI par ses antécédents. Malheureusement le roi était sous l’impression de très-fausses idées pour l’administration intérieure , et les principes économistes allaient dominer sa raison droite et ferme. Dès que le roi Louis XVI appelait M. Turgot au ministère , le pontife des économistes devait

nécessairement appliquer les principes de cette école à l’administration publique. Toute coterie, par sa nature absolue, ne reçoit pas de lois, elle en impose ; et dans la joie de la victoire que les économistes venaient de remporter, ils éclatèrent avec une sorte de frénésie. L’abbé Roubaud, Condorcet, l’abbé Morellet , le marquis de Mirabeau , firent retentir leurs feuilles publiques d’éloges sans limites décernés à M. Turgot, esprit à système , et l’on se jeta dans les expédients. Aux temps paisibles et réguliers, la liberté du commerce des grains est une chose utile, indispensable, car elle rétablit l’égalité de produits sur toute la surface de la terre. Supposez , au contraire, une époque de craintes, d’hésitations, où les peuples tremblent devant la pensée de manquer de pain , alors l’émeute grondera violemment pour défendre les subsistances , comme son bien et sa chose. Sans aller à ces extrémités , n’était-ce pas le bas prix du pain qui avait créé la popularité royale ? Si , de l’aveu de M. Turgot , il devait s’ensuivre un renchérissement momentané , n’était-il pas imprudent de le tenter dans un nouveau règne et comme pour en absorber la popularité ? Ces considérations n’arrêtèrent pas les novateurs. « Sa Majesté s’est résolue , dit M. Turgot , à rendre au commerce des grains , dans l’intérieur de son royaume , la liberté qu’elle regarde commê l’unique moyen de

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prévenir , autant qu’il est possible , les inégalités excessives dans le prix. » La liberté du commerce des grains était donc permise dans toute l’étendue du royaume , avec faculté dç les vendre ou de les acheter sur tous les marchés. Tout d’un coup on passait ainsi à un système d’émancipation absolue pour le commerce des blés; le cultivateur pouvait en élever le prix , sans tenir compte du peuple des cités , que les accapareurs allaient affamer par la spéculation. Quand le blé était trop cher, la couronne faisait des achats pour elle-même, afin de maintenir le grain à son taux le plus bas , vieille préoccupation du roi et du lieutenant de police de Paris : « Auronsnous le pain à bon marché ? » tel était le cri du peuple ; et les dames de la balle jugeaient les règnes d’après les prix des subsistances.

Un second mémoire fut présenté au roi par M. Turgot, nouveau développement de la pensée économiste. Avec la liberté du commerce , il fallait nécessairement l’affranchissement des corporations , et par conséquent l’abolition des maîtrises , des jurandes , véritable garantie imposée par la coutume et les antiques ordonnances. La vieille monarchie ne reposait pas seulement sur la distinction des rangs et des propriétés , mais encore sur un certain classement de personnes et d’étals , de provinces et de privilèges , dont l’ensemble constituait la force , la

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durée de la royauté ; et parmi ces éléments, les corporations tenaient une place considérable.

Avec l’abolition des jurandes, on décidait au conseil le rappel des parlements. En politique, il faut bien réfléchir avant de se décider à un coup d’État ; mais lorsqu’il est résolu et accompli , lorsque la foudre a éclaté bruyante , c’est un tort funeste que de revenir sur la mesure prise , et de céder ainsi faiblement devant une opinion plus audacieuse encore après une première concession. Que signifiait donc le rétablissement des anciennes cours de justice ! Est-ce qu’on croyait qu’après le triomphe des idées parlementaires on pourrait les contenir dans certaines limites ? Plus les parlements avaient subi l’humiliation de l’exil, plus ils seraient portés à ressaisir leurs prérogatives : les partis et les corps ne se corrigent pas. N’était-ce pas également mécontenter, et sans motif, les membres du parlement Maupeou , hommes dévoués , les Nicolaï , les Berthier de Sauvigny , qui , pour le service du pouvoir , avaient sacrifié même leur popularité , ce dont le pouvoir doit toujours savoir gré? Deux partis s’étaient formés au sein de la cour de Versailles. Le parlement de M. Maupeou , soutenu par les débris du conseil de Louis XV, avait pour appui un prince qui , plus tard , adopta l’idée des notables avec une certaine énergie : je veux parler de Monsieur, comte

de Provence; ensuite Mme Louise (la carmélite), tête d’une grande force. Ajoutez à cette opposition de cour la minorité des pairs sous la conduite du maréchal de Richelieu et du duc d’Aiguillon : le duc de La Vrillière, M. Berlin, le prince de Rohan - Soubise , le maréchal du Muy et le comte de Vergennes. Tous les esprits sérieux de gouvernement étaient favorables à M. de Maupeou. Au contraire , le rappel des parlements avait pour soutien la noble Marie-Antoinette , alors toute préoccupée d’un vif et profond désir de popularité. Elle espérait le ministère de M. de Choiseul , si activement poussé par sa mère. Dans ces sentiments de la reine , favorables à la magistrature , s’était jeté à l’étourdie le comte d’Artois. La plus grande union régnait entre la reine , le comte d’Artois , les ducs d’Orléans et de Chartres , et tous quatre s’étaient liés pour aider le retour du parlement. Le prince de Çonti marchait de concert avec eux d’une ardeur plus vive encore. Les pairs , en grande majorité , voulaient le rappel de l’ancienne magistrature , afin de donner plus d’éclat à leur hermine. Enfin M. de Maurepas, le premier ministre, s’était prononcé pour les parlementaires : par quel motif? on ne le sait; voulait-il faire quelque chose en dehors des opinions de M. de Maupeou? Les membres de ce parlement , presque abandonnés par le pouvoir,

n’osaient plus se montrer en public ; ils s’en plaignirent au premier ministre , et celui-ci , avec son ton léger et badin , leur répondit : « Si vous ne pouvez plus vous montrer en public , prenez des dominos , et vous ne serez plus insultés ni reconnus. » Était-ce là de la dignité avec des magistrats qui s’étaient sacrifiés pour sauver le pouvoir? Il existe un dernier acte de ces magistrats Maupcou, admirable de résignation : ce fut la supplique que cette compagnie adressa au roi Louis XVI en se dissolvant ; elle demandait de se retirer en pays étranger, pour se soustraire à l’opprobre et aux injures, devenus la récompense de ses services et de son dévouement à l’autorité. Enfin Monsieur adressa au roi son frère un mémoire très-remarquable par sa prévoyance et sa haute raison. « Vous demandez le retour de la magistrature, disait-il, comme un lien de paix. Quelle paix, que celle qui serait achetée au prix de l’autorité royale ! Si le roi rétablissait les parlements exilés, la France verrait bientôt des sénateurs républicains , comparables aux sénats de Gênes, de Venise ou de Berne, s’établir dans son sein, et le roi en deviendrait à peine le doge. »

Ce mémoire de Monsieur n’arrêta rien, quoiqu’il fût le résumé des idées de MM. de Vergennes, du Muy , et de toute la partie conservatrice de la cour. Après plusieurs conseils, longtemps et sérieuse-

ment tenus, le rappel des anciens parlements fut arrêté comme une mesure de gouvernement ; le négociateur principal de cette affaire fut M. Hue de Miromesnil qui appartenait par ses antécédents à la magistrature. Le roi écrivait à chaque membre du parlement une lettre close : « Monsieur , ayant jugé h propos de révoquer les ordres, qui vous avaient été donnés , je vous fais cette lettre pour vous dire de vous rendre h Paris le 9 du mois de novembre prochain préfix dans votre maison pour y attendre mes ordres. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, monsieur, en sa sainte garde. Écrit à Fontainebleau, le 9 octobre 1774. »

Comme il pouvait y avoir quelques symptômes de résistance parmi les magistrats , le jeune prince exigea que dans l’ordonnance constitutive du parlement il fût inséré certaines expressions susceptibles d’arrêter dans l’avenir les empiétements de la magistrature. Le roi remettait tous les parlementaires dans leurs charges , telles qu’elles existaient à leur suppression en 1771. Lés avocats généraux Séguier et Barenlirt, le procureur général Joly de Fleury, reprenaient leurs sièges, ainsi que les greffiers et huissiers de la cour.

Maintenant la concession faite à l’opinion vulgaire, le roi délaisserait-il les magistrats du parlement Maupeou, et n’aurait-on aucun ménagement pour

ceux-là qui avaient fait tant de sacritices? Le roi ordonna que la majorité formerait le grand conseil , tribunal administratif, placé à côté de l’autorité royale , composé de cinquante-huit conseillers , de huit présidents et d’un premier président. Toutes les matières contentieuses et administratives devaient y être décidées. On ne peut dire la joie fougueuse , rayonnante , qui accueillit la nouvelle du retour du parlement ; la bourgeoisie se croyait solidaire de tout ce qui touchait à son parlement, au Châtelet ! Le roi fut caressé par les couplets les plus élogieux , et Collé , le faiseur de vaudevilles , secrétaire du diic d’Orléans, essaya sa verve dans une chanson sur les revenants ; il est si rare que la victoire des partis ne soit platement chantée! Versailles, le 1*2 novembre 1774, offrit le nouveau spectacle d’un lit de justice, tenu avec éclat par le roi en personne , pour l’enregistrement des édits sur lé rétablissement des corps judiciaires; à côté du roi étaient Monsieur, comte de Provence, le comte d’Artois, le duc d’Orléans , le duc de Chartres, le prince de Conti, si radieux du triomphe parlementaire; puis tout le cortège des chevaliers de l’ordre, et audessous d’eux, sur un pliant, M. Hue de Miromesnil , garde des sceaux. Le roi dit : « Messieurs , le roi , mon très-honoré seigneur et aïeul , forcé par votre résistance à ses ordres réitérés, a fait ce que le

maintien de son autorité et l’obligation de rendre la justice à ses sujets exigeaient de sa sagesse. Je vous rappelle aujourd’hui à des fonctions que vous n’auriez dû jamais quitter ; sentez le prix de mes bontés, et ne les oubliez jamais. »

Ces paroles étaient presque dures. Quand les magistrats furent ainsi constitués , M. d’Aligre demanda la parole pour exprimer le contentement de toute la cour sur le rétablissement de la magistrature. Ainsi s’accomplissait cette véritable révolution dans la magistrature qui donnait au parlement une immense force de popularité , conséquence inflexible , naturelle des changements dans le personnel du ministère , car il n’y a pas de mutation d’hommes qui n’amène un changement dans les choses. Dès que M. Turgot, M. Hue de Miromesnil étaient appelés au conseil du roi , ils devaient nécessairement entraîner avec eux une modification dans le système tout entier de la monarchie : rétablir les parlements était une pensée permanente dans certains esprits, comme les principes des écoles économiques étaient dans la tête de M. Turgot. Telle était la préoccupation des chefs de l’école économiste , qu’à peine le parlement rétabli, le contrôleur général lui présenta l’édit sur le libre commerce des grains, afin d’en obtenir l’enregistrement. Encore n’essaya-t-il que des remontrances intimes, individuelles, qui

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n’allèrent pas au delà du garde des sceaux. Les vieux magistrats remarqùêrent que l’édit sur le libre commerce des grains était en opposition avec la jurisprudence précautionneuse et attentive du parlement, depuis qu’ils avaient pris part à l’administration publique. Toutefois, je le répète, comme le ✓

parlement à peine rétabli craignait de se mettre en opposition immédiate avec la couronne , l’édit fut enregistré. Immédiatement, des instructions furent envoyées aux intendances afin que les principes proclamés par les économistes fussent mis à l’œuvre, et tous les journaux dirigés par les amis du contrôleur, exaltèrent les bienfaits du nouvel édit, qui surprit et effraya profondément les provinces. Tout à coup les grains se resserrèrent. La récolte avait été bonne ; jusqu’au mois de février tout marcha dans Tordre ; mais comme le’ paysan , avec sa finesse habituelle, s’aperçut qu’en cessant d’approvisionner les marchés, le blé augmenterait de prix, il garda dans son grenier le résidu de sa récolte. Aussitôt la crainte d’une famine se répandit, et la rareté des grains s’en accrut. Le peuple , qui s’effraye avec tant de facilité, voulut contraindre le laboureur à porter son blé dans les halles; de là des pillages, des désordres infinis, un trodble fatal dans la société : et ces désordres, qui les avait produits? Évidemment l’édit de M. Turgot. Dans les environs de Paris, on

pilla des moulins, des fermes, et les malintentionnés, les brigands même qui se mêlent à toutes les agitations, vinrent grossir la troupe des affamés. A l’aspect de ces émeutes ardentes , une question fort délicate se présenta pour le roi Louis XVI : devait-on revenir sur les principes posés dans les édits de M. Turgot, faire des concessions à ce peuple violemment agité? En d’autres termes, forcerait-on les laboureurs à conduire leurs grains daus les balles à un prix courant ou bien, en tenant avec fermeté aux principes de l’édit, devait-on réprimer tout obstacle par la force militaire? Le premier parti, plus populaire, mieux en rapport avec l’avéneraent, répugnait au roi, loyalement associé à l’idée de M. Turgot. Le maréchal de Biron reçut le commandement militaire de Paris et toutes les forces de la maison du roi furent mises sous ses ordres ; le système municipal fut suspendu. « Nous sommes informés , disait le roi , que depuis plusieurs jours des brigands attroupés se répandent dans les campagnes pour piller les moulins et les maisons des laboureurs; que ces brigands se sont introduits, les jours de marché, dans les villes, et môme dans celle de Versailles et notre bonne ville de Paris; de pareils crimes doivent être uéprimés et punis, afin d’en imposer à ceux qui échapperont à la punition , ou qui seraient capables d’augmenter le désordre. »

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Dans ce système de répression , le roi s’associe complètement à M. Turgot. » Je viens de recevoir votre lettre, monsieur, lui écrit-il, par M. de Beauvau. Versailles est attaqué, et ce sont les mêmes gens qu’à Saint-Germain. Je vais me concerter avec M. le maréchal du Muy et M. d’Affry pour ce que nous aurons à faire. Comptez sur ma fermeté. Je vais faire marcher la garde au marché. Vous ferez bien de faire arrêter les personnes dont vous me parlez , mais surtout, quand on les tiendra, point de précipitation et beaucoup de questions. Je viens de donner les ordres pour ce qu’il y a à faire ici, tant pour les marchés que pour les moulins voisins. J’ai recommandé à M. l’intendant de tâcher de trouver ceux qüi payaient, que je regarde comme la meilleure capture. Je ne sors pas aujourd’hui, non pas de peur, mais pour tranquilliser tout. Louis. »

Dans une proclamation publiée contre les attroupements : de parle roi, il est ordonné ; « que toutes les personnes, de quelque qualité qu’elles soient, qui , étant entrées dans les attroupements , par séduction, ou par l’effet de l’exemple des principaux séditieux , s’en sépareront d’abord, après la publication du présent ban et ordonnance de Sa Majesté, ne pourront être arrêtées , poursuivies et punies pour raison des attroupements. » On mit une si grande importance à préparer l’exécution de l’édit, que le

roi écrit aux évêques , en leur envoyant une circulaire destinée aux curés pour exhorter leurs paroissiens à laisser libre le commerce des grains, selon la pensée des économistes.

Puis, le bienfaisant M. Turgot fit pendre sans pitié en Grève ceux qui avaient crié trop haut qu’ils avaient faim ! La répression fut complète. Il resta des traces sanglantes de l’édit sur le libre commerce des grains ; comme le caractère français est de tourner tout à la plaisanterie , le maréchal de Biron fut longtemps appelé le général Farine pour avoir vaincu le peuple couvert et protégé par des sacs de blé. Hélas ! il resta sur l’avénement une tache ineffaçable par ces violences. Louis XVI, si jeune, compromit déjà la popularité de son règne ! Cette popularité , la plus vive des préoccupations du roi, pourrait-on la reconquérir par l’antique cérémonie du sacre ? Les idées philosophiques commençaient à démolir la croyance dans la sainteté du sacre : les superbes parmi les encyclopédistes soutenaient môme que ces vieux oripeaux n’étaient en rapport ni avec les idées ni avec les principes de la civilisation nouvelle. Pour amener Louis XVI à renoncer aux idées d’un sacre splendide, M. Turgot devait employer ses arguments habituels, l’économie et le soulagement des masses; mais il s’adressait à une conscience pieuse et droite , capable de grands sacrifices dans

LOUIS XVI. — CHANTRE II. Cl

l’intérêt du peuple , et conservant néanmoins un puissant attrait pour les choses saintes et les traditions révérées. Aussi , malgré les observions de M. Turgot et des encyclopédistes , le sacre fut résolu avec toutes les pompes des vieux temps de royauté et de chevalerie : l’époque en fût fixée au mois de juin, par ces chaudes et belles journées qui permettaient de déployer tout le luxe de l’antique monarchie. Le texte du serment royal au sacre avait été l’objet des plus sérieuses difficultés; le parti des novateurs et M. Turgot, du haut de son orgueil philosophique, n’admellaienl pas l’engagement traditionnel contre les hérétiques; le clergé dut convaincre le roi que les termes mêmes de cet acte rie touchaient que les doctrines et jamais les personnes : d’ailleurs le parti protestant, considéré comme opinion politique, avait toujours été dangereux par ses alliances avec l’étranger. Il se fit de grands récifs des magnificences et des pompes du sacre de Reims; la peinture et la gravure en reproduisirent les détails , afin de donner un peu de ferveur aux peuples , et de reconquérir la popularité par la religion. A son retour de Reims , le roi , bien accueilli à Paris , où le souvenir des émeutes était déjà effacé , s’empressa de détruire le régime militaire que les circonstances avaient imposé; les cours prévôtales reçurent l’ordre de se dissoudre.

Ce fut en invoquant le sentiment si exquis de la popularité dans la majesté royale, que M. Turgot parla poit* la première fois à Louis XYI de faire entrer au conseil M. de Malesherbes, qui n’avait jusqu’ici que la censure. Nul n’avait reçu plus d’éloges du parti philosophique que M. de Malesherbes, esprit médiocre, vaniteux, partial, rondelet de corps, haut en couleur , sous sa perruque , mais fort adulé par le parti sceptique qu’il protégeait; quelque temps maître et directeur de la librairie, quelle impulsion étrange ne lui avait-il pas donnée ? Lui-même appartenait tout entier au parti des encyclopédistes, se vantant avec puérilité de ne point aller à la messe, de dédaigner les petits préjugés chrétiens. Mais M. de . Malesherbes , c’était plus qu’une personne ; comme M- Turgot , il représentait un système , et l’encyclopédie avec lui allait tenir sa place dans le gouvernement. M. de Malesherbes ne résistait pas à l’éloge des philosophes ; quand on le proclamait le sage , le vertueux, il s’épanouissait dans l’orgueil de luimême et dans le petit dédain de ceux qui remplissaient leur devoir religieux. La première fois qu’il fut question au conseil d’y appeler M. de Malesherbes, le roi n’y mit aucun obstacle. Après quarante-cinq ans d’un ministère , qui dataüt du cardinal de Fleury , M. de La Vrillière avait manifesté le désir de se retirer. Par ce moyen , le portefeuille du

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département de Paris devint vacant , et on le confia à M. de Malesherbes, l’hoitime le moins propre , certes, à le parfaitement exercer. Ce qu’on appelait alors le département de Paris dans le ministère embrassait la police, la maison civile du roi, les lettres de cachet et l’intendance supérieure des spectacles. En même temps, M. de Sartines, qui avait remplacé M. Turgot au département de la marine , Tut fait ministre d’État; c’était un magistrat fort connu déjà que M. de Sartines, pour la police générale de Paris. Le choix d’un ministre de la guerre était fort important, parce qu’il fallait maintenir l’esprit de la noblesse et la fidélité du soldat envers la monarchie. MM. Turgot et Malesherbes prenaient un grand ascendant sur l’esprit du roi , et en parcourant la liste des lieutenants généraux, ils fixèrent l’attention du prince sur le nom du comte de Saint-Germain , aventurier distingué , et signalé par le maréchal de Belle-Isle comme un des plus habiles lieutenants généraux; mais en même temps le plus bizarre caractère , le plus étrange et le plus inquiet des novateurs. Avide d’argent et d’ambition , il avait cherché fortune , et la fortune l’ayant mal servi , il s’était condamné à la retraite dans une terre d’Alsace , où il jouait le phi* losophe, l’économiste, s’occupant de charrue comme un simple cultivateur ; vanité qu’on trouve souvent dans les disgraciés , sorte d’orgueil qui veut se faire

remarquer à tout prix par la singularité même de la modestie. En Alsace, le comte de Saint-Germain jouait donc le Cincinnatus dans la solitude des champs, et il fut préféré, comme le seul capable de donner une bonne direction à l’armée de France , avec la double condition de l’économie et de l’égalité, symbole des nouvelles écoles. Louis XYI avait un irrésistible penchant pour tout ce qu’il croyait pur et incorruptible ; la vertu même dans ses excès était assurée de le séduire. MM. Turgot et de Malesherbes persuadèrent au roi qu’il fallait solliciter le comte de Saint-Germain pour qu’il acceptât le portefeuille de la guerre. Cette promotion inattendue alla chercher le comte dans sa terre d’Alsace; on ne manqua pas de réciter pour sa glorification que le messager l’avait trouvé vêtu comme un paysan , avec un bonnet de coton sur la tête. Il n’y a rien de dangereux pour un État comme un mécontent qui arrive subitement au pouvoir ! Le comte de Saint-Germain , habitué aux formes prussiennes et danoises , ne connaissait pas le sentiment exquis de la noblesse française; principes d’honneur et de fidélité qu’il fallait maintenir comme la sauvegarde de la couronne. En partant de l’idée que l’État devait avoir le plus de troupes avec le moins d’argent possible , il arrivait à ces conséquences : 1° suppression des corps privilégiés et de tout le luxe des régiments ; 2° abolition

des écoles coûteuses ; 3° suppression de l’hôtel des Invalides , établissement , selon lui , plutôt de superflu que d’utilité réelle. Les actes du ministère du comte de Saint-Germain se résument surtout en plusieurs ordonnances capitales qui forment comme un code militaire : c’est un ensemble de lois qui démolit le système antérieur pour se jeter dans des expériences. Le comte de Saint-Germain abolit l’École militaire, fondation magnifique de Louis XV : les élèves furent répartis dans les collèges ordinaires , et un enseignement spécial dut leur être donné à la Flèche, à Brienne, à Pont-le-Voy, chez les bénédictins, les oratoriens ou les minimes. Les pauvres invalides ne furent pas môme épargnés; la grande et royale création de Louis XIV parut au comte de Saint-Germain une superfétation coûteuse ; on dut faire une pension à chaque vieux soldat retiré dans ses foyers. On revenait ainsi à l’époque antérieure à Louis XIV , quand les soldats estropiés de tous les membres, reproduits par les pinceaux de Callot, demandaient l’aumône une cscopette à la main sur les grandes routes; les novateurs font souvent de bien vieilles choses, et sous prétexte de faire avancer les nations, ils les font reculer. Ce système du comte de Saint-Germain se révèle surtout dans le code qu’il lit rédiger et publier en quatorze titres, sur l’administration des corps, habillements, rc-

crues, discipline, récompenses, punitions de l’armée. Ce code est daté de Versailles, 25 mars 1776; le ministre vient de réformer les régiments provinciaux et de dissoudre ainsi soixante-quatorze mille hommes de belle tenue. On habillera les troupes par tiers en drap de Lodève des couleurs indiquées pour les corps ; les cadets gentilshommes , vêtus du même drap que les sergents , porteront line épaulette d’argent sans franges et un rebord d’argent à leur chapeau. Point de luxe dans le vêtement. « Con vaincue que le luxe est un principe de corruption , Sa Majesté enjoint aux officiers généraux employés près de ses troupes et aux commandants des corps, de ne point permettre que ceux qui leur seront subordonnés excèdent en dépenses le montant de leurs appointements , ni que ceux qui sont riches de leurs propres fonds humilient leurs camarades par des dépenses qui ne conviendraient pas à leur grade. L’exemple étant de toutes les instructions la plus douce et la plus persuasive , l’intention de Sa Majesté est que les officiers généraux et les commandants des corps se restreignent , relativement à leur dépense, dans des bornes convenables.»» Enfin les dispositions les plus dures sont celles qui tiennent à la punition dans les régiments : les fautes légères, qui jusqu’à présent étaient punies de la prison , le seront désormais par des coups de plat de sabre , ou

par le piquet, le coupable portant un grand nombre de fusils sur les épaules. L’officier peut commander vingt-cinq coups de plat de sabre, le colonel cinquante; ainsi la discipline sera mieux observée. Par ces actes, l’économiste comte de Saint-Germain, l’ami de Turgot et de Maleslierbes, bouleversait tout le système militaire et blessait profondément l’honneur de l’armée, l’ordre administratif, et M. de Malesherbcs, le principe religieux, la force de la monarchie. Qu’importait tout cela à ces grands hommes? M. de Malesherbes n’était heureux que le jour où il pouvait autoriser un mauvais livre ou un pamphlet philosophique : une lettre de Voltaire le flattait plus que tous les actes, que toutes les concessions bienveillantes que lui faisait la royauté. El c’était pourtant à ces caractères que le jeune roi se trouvait livré ; esprits d’autant plus dangereux qu’ils invoquaient le bien public !

La confiance royale était tellement absorbée que M. Turgot fût maître , à l’aide des économistes , de développer son système d’administration. Dans la corvée sans doute il y avait des abus , mais considérée en elle-même et bien réglée , elle était moins

onéreuse au paysan que les impôts en argent : puisqu’il fallait que le travail se fit pour les routes, il ne s’agissait plus que de savoir si le paysan préférerait donner une journée de labeur à la valeur équivalente en argent. M. Turgot faisait de grandes phrases :

« L’homme qui travaille par force et sans récompense, travaille avec langueur et sans intérêt. Ce peu d’ouvrage, exécuté si chèrement, est toujours mal fait. Dans les travaux payés à prix d’argent, l’on prescrit aux entrepreneurs tous les détails qui tendent à la perfection de l’ouvrage. L’ouvrage est bien fait, parce que s’il l’était mal, l’entrepreneur sait qu’on l’obligerait à le recommencer à ses dépens. » Dans l’édit sur l’abolition des jurandes et maîtrises, mêmes phrases déclamatoires. « Le travail étant la première , la plus grande liberté de l’homme , il est impossible de concentrer dans les mains de quelques-uns le droit de fabriquer ou de vendre les objets de commerce et d’industrie. Dieu a donné à chacun le droit de travailler, à l’indigent comme au riche. En supprimant les communautés on empêche leurs dettes, leurs dépenses; désormais les marchands ne seront plus classés par communauté, mais par quartier ; toute personne pourra exercer le commerce sur une simple déclaration devant le. lieutenant général de police, sauf les professions de pharmacie, orfèvrerie, imprimerie et librairie. Quant aux bouchers, boulangers, ils ne sont tenus à rien, si ce n’est de déclarer un an d’avance qu’ils veulent quitter le commerce. >* Ainsi étaient brisées l’organisation industrielle de Colbert et les garanties de probité qu’il avait imposées au commerce* En abo-

lissant les confréries, plus de traditions pour l’ouvrier; il n’y a de force que dans l’esprit de corps , et l’on réduisait tout à la police et à l’individualisme. Quelle garantie désormais contre les fraudes et les mauvais produits : quelle limite imposée aux états ? Dans un autre mémoire fort développé, M. Turgot établit son système de municipalisation, la division de tout le territoire en communes municipales, avec des magistrats élus, des assemblées dans lesquelles tous les contribuables seraient également admis. La monarchie reposait naguère sur les distinctions; son principe était les ordres avec des privilèges particuliers, et à leur tête, le pouvoir royal, qui était le grand privilège. A ces principes, M. Turgot substituait l’isolement, l’égalité, la démocratie, le morcellement des institutions et de la propriété. Ainsi, dès l’avénement de Louis XYI la révolution était commencée : Il y a deux forces qui préparent les révolutions : les idées et les émeutes ; les turbulences de rues ne sont pas les plus dangereuses ; celles-là sont publiques et on les comprime ; on livre bataille à la face de l’ennemi. Il n’en est pas ainsi des idées, celles-ci marchent, se développent, et quand elles ont fait le mal, rien n’est plus simple que d’en finir avec un vieil état social. Un coup d’épaule suffit et on le brise !

Dans ces réformes précipitées la monarchie perdit

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sa popularité. Le roi dut s’en apercevoir à son premier voyage à Paris , quand il vint à l’Opéra avec la reine : accoutumé aux acclamations du peuple, il le vit partout muet à ses côtés, et lorsqu’il retourna à Versailles, inquiet, fatigué, la larme à l’œil, la jeune

reine, qui n’aimait pas les économistes, lui dit :

« Vous voyez bien que c’est votre M. Turgot qui nous empêche d’être aimés. » Dans le premier conseil, le roi parla de tout ce qui se passait à M. Turgot qui répondit : « Sire, il faut aller jusqu’au bout de l’idée pour lui faire produire ses fruits. «

Est-ce que l’esprit gentilhomme , fier et loyal , subirait sans murmures les réformes prussiennes imposées par le comte dé Saint-Germain, c’est-à-dire ces. coups de plats de sabre pour le soldat, ces sévérités allemandes pour les uniformes si brillants des gardes du roi? Cela ne pouvait être! On ne change pas l’esprit d’un corps. Partout des observations s’élevèrent de la part des colonels et généraux ; on refusa

même d’obéir, de se soumettre ; les grenadiers à cheval

si beaux de costume, les carabiniers à la colossale stature, les mousquetaires noirs et gris, nés avec la puissance de Richelieu, oiï'rirent de servir gratuitement pour la garde sacrée du roi. Les officiers avec un sincère dévouement s’engagèrent eux-mêmes à faire les frais du corps en vendant leurs derniers fiefs, et dans celte circonstance si critique pour les soldats,

le prince de Condé se montra le plus zélé défenseur des droits de l’armée ; cadet de race il se souvenait que les Bourbons devaienl tout à l’épée. Quant à la discipline à coups de plat de sabre , elle fut repoussée par le sentiment unanime du soldat; si quelques colonels, par esprit de courtisanerie ou par dureté de caractère, voulurent exécuter les ordres inflexibles du comte de Saint-Germain, ils préparèrent dans l’armée des actes de véritable rébellion. Un jour le prince de Montbarrey avait donné un coup du pommeau de son épée à un grenadier de Royal-Champagne; aux cris de ce brave soldat, le prince de Condé arriva « Colonel, dit-il, si ce soldat vous avait tué, pour réponse à votre acte brutal, je lui aurais fait obtenir sa grâce du roi. « Quel spectacle offraient ensuite ces pauvres invalides, obligés de quitter l’hôtel où ils s’abritaient depuis un siècle sous la protection de Louis XIV ! La mesure si étrange du comte de Saint-Germain, qui détruisait toutes les écoles militaires pour confier l’instruction des jeunes gentilshommes aux ordres religieux, blessa également au cœur la noblesse provinciale qui n’avait d’autre profession que les armes ; le ministre exigea que le trésor reçût la pension que les parents des jeunes gentilshommes payaient pour en faire de bons officiers. Le roi devenait ainsi comme un maître de pen-

sion qui spéculait sur la noblesse.de son royaume,

lui qui l’avait toujours aidée. Cela pouvait être bien en Prusse, à Copenhague, dans quelques petits États d’Allemagne, où le respect de la noblesse n’était pas porté si haut ; mais en France c’était par leur grandeur et leur loyale générosité que les rois se distinguaient au-dessus de tous.

La première résistance aux théories du comte de Saint-Germain vint donc de l’esprit gentilhomme. Les oppositions aux idées de M. de Malesherbes résultaient d’un autre principe. Le ministère rencontrait de fortes résistances dans les institutions de la patrie. Je ne sache pas de mémoire mieux écrit, de cahier plus savamment rédigé que les plaintes du clergé au commencement de l’époque de Louis XVI, prophéties solennelles sur les approches d’une révolution immense. Dans celte œuvre le clergé était secondé par le parlement : au sein de la magistrature, le parti des novateurs était en minorité, l’immense majorité se dessinait pour les doctrines de la vieille monarchie, et la religion qui en était le fondement. De là ces réquisitoires éminents de l’avocat général Séguier, ces arrêts sévères du parlement qui proscrivaient et jetaient au feu ces mêmes livres, dont la faiblesse de M. de Malesherbes avait permis la publication. La presse se montraitdévergondée, hélas! n’estce pas sa plaie ! et le parlement , la traitant comme une courtisane, la marquait d’un fer rouge au front.

Cette opposition parlementaire s’étendait aux idées dévastatrices de M. Turgot , elle se montra plus formidable quand il s’agit de l’abolition de la corvée, des jurandes et maîtrises. Rien au monde n’est plus despotique que les esprits à systèmes; ils brisent après avoir heurté. Loin de s’arrêter à cette opposition, M. Turgot provoqua l’acte le plus absolu de la royauté, c’est-à-dire la tenue d’un lit de justice pour l’enregistrement de ses édits. On vit alors, chose étrange ! le ministre libéral agir par des moyens de violence, se servir de tous les éléments les plus absolus de la royauté, lit de justice, lettres de cachet, pendaison de peuple, pour obtenir l’obéissance. L’épisode donc le plus curieux de l’administration de M. Turgot, depuis l’avénement de Louis XVI, ce fut évidemment ce lit de justice tenu à Versailles pour l’enregistrement des édits sur l’abolition de la corvée , des jurandes et maîtrises. « Cet édit , disait M. d’Aligre, rompt au même instant tous les liens de l’ordre établi pour les professions d’artisans et de commerçants capables de se porter à toutes sortes d’excès, lorsqu’elles ne seront plus surveillées d’aussi près, et qu’elles se croiront indépendantes. » Ces justes remontrances fondées sur les droits et les privilèges de la monarchie, Louis XVI les écouta à peine , et le garde des sceaux ordonna que lecture serait faite des édits pour être purement et simple-

. ment enregistrés : « Vous venez d’entendre les édits que^ mon amour pour mes sujets m’a engagé à rendre : je prétends qu’on s’y conforme. Mon intention n’est pas de confondre les conditions; je ne veux régner que par la justice cl les lois. »

Si le système des chefs économistes avait des partisans considérables, des fanatiques pour les idées, il avait aussi ses adversaires , ses railleurs spirituels , qui considéraient M. Turgot et ses amis comme une association d’intrigants : si les abbés Roubaud, Morellet, Condorcet, le marquis de. Mirabeau mettaient à la disposition du ministre, chef de secte, tous les journaux du parti , avec leurs théories ; les parlementaires, les confidents du comte d’Artois et de la reine, se moquaient de ce pédantisme de coterie : on citait des mots aigres , des épigrammea* et le monde retentit de l’épithète que la princesse de Bourbon avait donnée aux tabatières toutes jj/a-

tes , alors à la mode , que l’on appela désormais tur-

gotines. A toutes ces résistances du passé, il fallait ajouter une école d’avenir qui s’élevait puissante contre M. Turgot : celle de la banque et du crédit public sous l’influence de M. Necker. Novateur comme M. Turgot et les économistes, M. Necker leur était cependant entièrement opposé dans ses pamphlets, dans ses écrits, répandus à profusion. Toutefois, en supposant le triomphe de l’une ou de

l’autre de ees écoles de banquiers ou d’économistes, sous le système d’égalité absolue, la monarchie de Louis XIV pourrait-elle désormais se continuer? Dès les deux premières années du règne de Louis XVI , on aperçoit déjà l’abîme ouvert à l’inexpérience du jeune roi ; sa candeur, sa bonté , le font se rattacher à ce qui est probe , honnête , et le caractère de M. de Malesherbes lui plaît comme une opposition au duc de La Vrillière, gentilhomme sans principes domestiques ; M. Turgol lui parle incessamment du bien du peuple, de justice, d’égalité, et ces choses-là retentissent dans le cœur de Louis XVI. Le comte de Saint-Germain a pour prétexte l’économie, et avec ce mot on ferait faire au roi toute espèce de foutes. Il y a chez le roi un esprit de ménage , de petits comptes , qui se révèle dans les moindres actes de la vie ; il écrit et calcule tout avec l’exactitude d’un père de famille. On lui a fait tant de peur des prodigalités antérieures, qu’il se restreint à une espèce d’avarice, sentiment un peu bas, et qui perd les empires plus encore que la prodigalité , parce qu’il leur enlève quelque chose de leur prestige et de leur grandeur.

El tous ces débats se passaient au milieu des grandeurs de Versailles. Quand on se reproduit par l’imagination, ces jeunes femmes rieuses et folles, descendant le grand escalier, toutes empanachées ,

pour suivre une reine si brillanle el si noble ellemême; et la deslinée, quinze ans après, s’emparant de tout cela pour Je jeter dans l’exil, à l’échafaud; alors le cœur se gonfle; des pensées plus sinistres viennent à l’esprit, et le parc de Versailles se peuple de fantômes tristes et lamentables qui rappellent les souvenirs de cette cour oublieuse à la veille d’une révolution. Il semble voir ces femmes aux longs vêtements de soie, parées de diamants et de perles au festin de Balthazar, lorsque la dernière heure a sonné pour Babvlone ou Ninivc. A aucune époque la maison royale des Bourbons n’avait caché dans son sein des causes de plus vives jalousies et de petites inimitiés. Aucun rang n’était respecté; le frère dénigre le frère , la couronne au front ; Monsieur, pour le plaisir d’une épigramme, attaque la pureté de la reine Marie -Antoinette; celte noble reine elle-même distribue des coups d’éventail d’or, de soie, de diamants, au pédantisme de Monsieur et à la laideur de sa femme. Le roi Louis XVI à vingtdeux ans avait gardé un caractère de gravité un peu brusque et colère, au demeurant faible et indécis : plein d’instruction, esprit d’étude, Louis XVI aimait le travail; ses petits appartements de Versailles constataient ses silencieuses investigations. Si le roi disait beaucoup à ses ministres de confiance, il ne leur révélait jamais tout, se réservant la direction

personnelle de certaines affaires qui tenaient à l’Europe spécialement : chez lui l’esprit de détail était porté jusqu’à la minutie; il écrivait de sa main les plus modiques dépenses, môme qtiand elles ne s’élevaient pas à un petit écu , à ce point que presque toujours ses projets d’embellissements , dans ses résidences royales , sont payés au delà par la coupe des bois et la vente des vieilles charpentes. Le goût le plus vif du roi Louis XVI est pour ce qui touche aux sciences naturelles; il admire avec passion les découvertes utiles et de perfectionnement : l’astronomie , les sciences physiques, les arts appliqués aux métiers. Il y avait dans son cabinet à Versailles des modèles de constructions navales, des globes célestes, des astrolabes , des caries partout , des reliefs de canaux , de ports, de bassins.de construction. Nul n’était plus instruit que le roi sur l’histoire de sa maison, la généalogie de ses gentilshommes. Il existe encore , écrites de sa main , des cartes sur lesquelles le roi désigne les noms des grandes familles appelées dans ses carrosses ou bien ceux encore qui feront sa partie le soir. Louis XVI aimait le trictrac , les échecs , le reversis, le billard, et le registre de ses dépenses porte minutieusement ses pertes et ses gains au jeu ou à la loterie. Mais chez lui aucune passion n’était portée aussi loin que la chasse : le roi commandait incessamment des voyages à Fontainebleau, à

Compiègne avec sa incale splendide dont il conserve précieusement la liste, comme un véritable chasseur des légendes. Depuis qu’il avait quitté la Muette, il partageait son existence un peu nomade entre les deux vastes forêts de Compiègne et de Fontainebleau. Il avait l’instinct que sa forte complexion imposait un labeur incessant. Son travail habituel de cabinet, il le faisait avec M. de Maurepas auquel il écrivait jusqu’à trois fois par jour, et l’arrangement était tel à Versailles que le roi pouvait, par un petit escalier, se rendre chez son premier ministre. Une seule pensée absorbait la politique du roi , son désir immense de créer pour la patrie une grandeur et une suprématie incontestables. A tous les esprits positifs et sérieux , la guerre paraissait inévitable entre la France et la Grande-Bretagne par suite de la révolte des États-Unis d’Amérique , et cette guerre, pour la commencer, il fallait nécessairement un développement de grands moyens ; à quoi se préparaient le roi et les esprits graves de son cabinet.

Depuis deux années Ma rie- Antoinette était reine de France et de Navarre, et elle n’avait pas encore atteint la majorité de vingt et une années ! Dans cette cour si mobile, si partagée, une reine si ravissante, issue d’un sang si noble, devait naturellement exciter des jalousies ; et puis, si jeune , elle devait commettre nécessairement quelques imprudences,

Toutes ces rigides étiquettes de cour qui faisaient la magnificence compassée du règne de Louis XVI, la reine les dédaignait trop, parce que l’ennui lui était insupportable; elle avait pour dames d’hon* neur des femmes de races illustres : Rohan-Gueménée, Bouillon, Noailles, et comme la plupart de ces nobles dames n’étaient ni de son âge ni de son goût, la reine les traitait froidement, car elle n’aimait pas plus les visages maussades et grondeurs que les vieilles modes. A ces femmes la reine préférait quelques amies intimes, et tout le monde jalousait la princesse de Lamballe, Mmes de Polignac, de Vaudreuil, que Marie - Antoinette avait prises en affection. Il y avait quelque chose de si spirituel dans la comtesse Diane, qu’elle excitait le rire incessant de la reine: il y avait quelque chose de si tendre, de si aimant dans la duchesse Jules, qu’il n’est pas étonnant que Marie-Antoinette se fût éprise d’elle. Mme de Polignac aimait la reine, comme la reine l'aimait, sans soucis de grandeur, sans s’inquiéter des rangs, avec cette franchise de deux amies libres dans un monde qui les enchaîne. Quand on pouvait s’affranchir dé mesdames V étiquette ( c’est le nom que Marie - Antoinette donnait à ses antiques daines d’honneur) on le faisait avec empressement : on se promenait nuit et jour à Paris, dans les jardins de Versailles, à

ce petit Trianon, bonbonnière que la reine avait semée de fleurs ; on faisait du jardinage, de la bergerie, de l’églogue et de l’idylle sur la bruyère. Celte vie si libre, si jeune, si naturelle au cœur des femmes de vingt ans , excitait le plus vif murmure parmi ces douairières titrées qui tenaient à la prérogative, et les premières calomnies contre la reine ne vinrent pas du peuple.

Ce qu’il y avait de plus triste dans ce spectacle de petitesses, c’est que Monsieur, comte de Provence, le beau-frère 'de la reine, les tantes du roi, et surtout les petites comtesses de Provence et d’Artois, un peu sèches et pies - grièches, colportaient ces fatales médisances de bouche en bouche, et leur donnaient ainsi un cachet d’authenticité. Monsieur n’aimait pas la reine, et il était amateur passionné de contes, de bulletins de police et de légers propos ; nulle femme de la cour n’échappait à ses madrigaux, à ses satires, et la reine n’en était point affranchie. La vengeance de Marie-Antoinette était de redoubler de tendresse pour celles qu’on lui reprochait d’aimer et qui étaient en butte aux traits moqueurs de ses ennemis : les Vaudreuii étaient élevés à toute faveur, les Polignac étaient créés ducs à brevet; le jeune Grammont, qui épousait une des filles de M. de Polignac, était fait duc de Guiclie; et M. de Bezenval devenait la main

LOUIS XVI. — CHAPITRE II. Si

discrète qui distribuait les bienfaits de la reine. Cette belle reine aimait à dominer la frivole génération des femmes par la mode ; elle avait pour cela des secrétaires d’État à chiffons, à coiffures, à chapeaux, et la toute-puissance de Mme Bertin était reconnue par la cour; peut-être l’engouement des jardins anglais, mobiles, variés, fut l’origine de ces immenses coiffures qui transformaient chaque tête de jeune femme en un parterre de fleurs. Quelquefois d’énormes touffes de cheveux se couronnaient d’un petit chapeau de bergère, et sur ce chapeau on mettait des fleurs, des plumes flottantes. Avec cette coiffure étrange par les détails , toutes les figures de femmes paraissaient mignonnes ; la taille très-resserrée dans un corset fort long découvrait toutes les épaules resplendissantes de pierreries. On appelait déshabillé de la reine une jupe de soie sous une autre robe en forme de tunique, le plus souvent à grands ramages, en taffetas tout plissé, ou en linon et en mousseline pour l’été ; puis on portait des gants fort longs, un éventail ravissant en ivoire avec des peintures d’un admirable éclat p et, comme la reine avait la vue un peu courte, elle avait fait plaeer au milieu de cet éventail , garni de diamants, de perles et de plumes de colibri, un petit lorgnon qui lui permettait de tout voir, de tout examiner, cachée sous la protec-

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tion si faible, si légère d’une peinture de Boucher, Et toutes ces jeunes femmes parcouraient la campagne, les ravins, les coteaux boisés, les métairies. S’il prenait fantaisie à la reine de monter à âne et de courir étourdiment comme une pensionnaire avec ses amies, elle ne s'en gênait pas, sans s’inquiéter que tous les yeux étaient fixés sur elle ; chaque acte de laisser-aller se transformait en action mauvaise ou ridicule ; elle aimait Paris, ses plaisirs, ses opéras, ses distractions, sans remarquer que dans tout cela il y avait ruine immanquable pour la royauté en France, parce qu’on s’accoutumait à lui manquer de respect. C’était déjà une immense influence que cet esprit de Paris s’exerçant sur la société, même à Versailles. Les princes y accouraient; la passion de Monsieur était d’occuper le Luxembourg avec la comtesse de Provence et Mme de Balby, son amie ; le duc de Chartres songeait déjà à ravager le Palais-Royal pour le transformer en galeries et en riches boutiques. Le prince de Condé bâtissait un magnifique palais sur la rive gauche de la Seine ; les Conti ne quittaient pas les alentours du parlement. Était-il quelque chose de plus beau que l’hôtel de Penthièvre, destiné aux princes légitimés? A Paris, il y avait l’Opéra, les comédies, les farces de la foire; et, quand on ne pouvait y assister en pompe, on y accourait le soir

déguisé pour s’y délasser de l’étiquette et rire un peu en liberté. Dans le but de visiter plus librement sa chère capitale, la reine voulut acquérir le château de Saint-Cloud, apanage de M. le duc d’Orléans : Saint-Cloud, n’était-ce pas Paris encore? dans une heure , à travers le bois de Boulogne , on y arrivait par Àuteuil et Passy. Tous les dimanches et fêles , la population de la capitale se portait aux foires, aux divertissements de Saint-Cloud, et les cascades jaillissantes étaient aussi connues que la fontaine de la place Royale, ou la Samaritaine. Par un excessif désir de popularité , un besoin d’ètre aimée et saluée , la reine plus d’une fois accourut se mêler à cette foule qui la voyait ainsi et la touchait de près. Désormais plus de prestige à la majesté royale , car elle cessa d’être dans un sanctuaire impénétrable ; le peuple put l’applaudir sans doute , mais aussi la poursuivre de ses murmures et la juger dans ses moindres démarches.

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