CHAPITRE III
Caractère de la diplomatie de Louis XVI. — Réaction contre le traité de 1763. — Situation parlementaire de la Grande-Bretagne. — Agitation de ses colonies. — Envoyée des insurgés à Paris. — Préoccupation du cabinet de Versailles. — Alliance maritime avec l'Espagne. — La Hollande. — La Suède. — Le Danemark. — Situation continentale avec l’Autriche. — La Prusse. — La Russie. — Constantinople. — Conclave à Rome. — Esprit public pour la guerre d’Amérique. — Hostilités. — Armements. — Négociations qui précèdent la guerre. — Les finances. — Chute des économistes. — Avènement des banquiers et de M. Necker.
Une des grandes erreurs dans l’histoire diplomatique d’un pays, c’est de croire qu’il existe des alliances éternelles, de constantes hostilités ou des théories invariables : la diplomatie est la science habile des accidents et des circonstances; elle ne peut , elle ne doit avoir qu’un but , la force et la grandeur du pays qu’elle représente, et elle y arrive par mille causes particulières et souvent très-changeantes. Ainsi, de l’alliance anglaise si intime sous le régent, maintenue par le cardinal de Fleury, on était passé à la guerre la plus ardente, terminée par le traité de paix de 1763.
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Le tort des négociateurs anglais dans ce traité avait été de se montrer trop exigeants pour abaisser le' système maritime et colonial de la France ; c’est une faute d’imposer des conditions inflexibles à un grand pays qui peut toujours se relever et se venger : on doit laisser à chaque État sa force et sa prépondérance naturelles. Autrement il la ressaisit tout seul dans un jour de victoire ; car une nation ne meurt pas parce qu’elle a éprouvé quelque revers ; elle ne périt que par les causes intimes et par la décadence de ses forces vitales. Dès que le cabinet de Versailles eut signé le traité de 1763, il ne se proposa plus qu’un but : se relever de la fausse situation qu’on lui avait faite. A la tête d’une nation pleine de ressources et d’énergie , le duc de Choiseul et le duc d’Aiguillon , quoique profondément séparés d’opinions et d’origine politique , suivirent le même plan , parce qu’il était indiqué par la situation et le patriotisme de tous : 1° grandir la marine de France par des efforts continus et le maintien de la paix continentale , surtout par des alliances avec les États alors à puissante marine, tels que l’Espagne, la Hollande, la Suède ; 2° chercher par tous les moyens à développer, à grandir le système colonial de la France par une sage administration et l’esprit des découvertes en même temps qu’on lutterait par tous les moyens, même par la révolte , contre l’extension démesurée
que semblait prendre le système colonial.de l’Angleterre dans l’Inde et l’Amérique.
C’est sous ce dernier rapport surtout qùe la diplomatie du cabinet de Versailles agissait avec une haute habileté ; elle savait tous les mécontentements de l’Inde anglaise et la jalousie des nababs contre la domination de cette habile Compagnie qui envahissait tout. Déjà des émissaires français étaient envoyés à Hider-Aly pour le maintenir dans ses antipathies contre l’Angleterre en lui promettant le secours de la France. Dans les colonies de l’Amérique du Nord le cabinet de Versailles suivait toutes les phases des agitations publiques et le résultat de ces troubles , la victoire ou la défaite des insurgés , était toujours un moyen d'affaiblir considérablement la prépondérance coloniale et maritime du cabinet qui avait imposé le traité de 1763.
La situation politique de l’Angleterre n’avait point échappé au roi Louis XVI et à M. de Vergennes. Le ministère de lord North ne paraissait plus à la hauteur de la crise ; l’opposition de lord Chatam et de Burke affaiblissait toutes les mesures ministérielles violemment attaquées par les spirituelles et terribles Lettres de Junius. Un cabinet composé par lord Chatam pouvait seul entreprendre la guerre dans des conditions de succès, et le roi Georges III avait des répugnances personnelles pour le père de
M. Pitt. Le parlement retentissait alors des discussions les plus orageuses, et le jeune Louis XVI, familier avec la langue anglaise et l’histoire de ce pays, suivait avec la plus vive sollicitude ces débats, dont il apprenait chaque jour le secret. Dès lors il put concevoir cette pensée d’un noble orgueil, qu’avec de l’habileté et de la persévérance on pourrait replacer la France au premier rang des nations maritimes, et regagner par une nouvelle guerre sur l’Océan ce qu’on avait perdu dans les dernières campagnes. Le cabinet de Versailles s’était d’abord efforcé de conquérir des compensations par- la colonisation de la Guyane et la domination du Sénégal.
Avant la chute du ministère Choiseul des agents avaient été envoyés à Boston, à Philadelphie, afin d’étudier les mécontentements des colons, se manifestant déjà par le refus de l’impôt sur le timbre, tandis que dans l’Inde, des alliances avec Hider-Aly, le père de Tippoo-Saëb, préparaient un soulèvement de peuple contre' les immenses établissements de la Compagnie. L’état profondément agité des colonies anglaises devenait plus grave lorsqu’on considérait surtout l’esprit et le caractère des habitants qui levaient ce drapeau. Les deux chefs placés à la tête de l’insurrection, l’un pour la partie militaire, l’autre pour la partie des négociations, avaient un esprit admirablement approprié à toutes les difficultés : l’un,
Georges Washington, élevé spontanément au titre de généralissime, avait déjà fait la guerre comme officier avec ces combinaisons de sang-froid, de rationalisme qui jugent toujours une question dans des . termes précis et la mènent à fin avec persévérance. L’autre, Benjamin Francklin, caractère actif, s’était élevé de bien bas à une certaine hauteur avec une science réelle et de l’instruction; Francklin unissait des apparences de modestie à un désir de bruit et d’éclat ; sa physionomie froide, à l'aspect calme et réfléchi, frappait d’abord le vulgaire; chaque mot, souvent fort commun, éclatait à de longs intervalles comme l’oracle de Delphes; au demeurant très-fin, très-délié pour les affaires de son pays et sa renommée personnelle, et sachant bien la France, où tout ce qui est charlatanisme réussit. Une résolution puissante, énergique, venait d’être prise par les insurgés de l'Amérique. La victoire , en couronnant les premiers efforts des colons contre le général Gage et le général Howe , avait enhardi les Américains , et les provinces réunies en congrès avaient proclamé des principes de confédération républicaine, puisés dans les ouvrages de l’abbé Raynal et de Rousseau. Cette tendance des esprits, le nouveau congrès l’avait parfaitement saisie. Dès l’origine de l’insurrection, sous prétexte d’intérêts commerciaux, les insurgés avaient envoyé à Paris M. d’Eane, un des membres influents
du congrès ; mais ce nom n’ayant ni assez d’éclat, ni assez de puissance d’opinion, l’on résolut de choisir M. Francklin pour une sorte d’ambassade. Associé à l’Académie des sciences, en rapport avec toutes les renommées philosophiques, M. Francklin devait produire une certaine impression à Paris ; entouré , pressé de toutes parts, il y fit mode ; sa tenue de quaker, le linge si blanc sous ses vêtements bruns, son front chauve et large sans perruque, sa parole lente, réfléchie, la retraite à laquelle il se condamna dans le village de Passy , tout cela aidait sa renommée ; son air bonhomme cachait une finesse extrême ; il avait compris qu’en France il faut faire parler de soi et toujours, si l’on veut rester maître de l’opinion publique, et il n’y manqua pas.
Le cabinet de Versailles marcherait-il vers une guerre inévitable en portant secours aux Américains ? Pour cela les éléments de la marine, de l’armée et des finances, étaient-ils suffisamment préparés ? N’était- il pas à craindre que tout mouvement fût intempestif, par cela seul qu’il était prématuré ? M. de Vergennes avait de la hardiesse dans l’esprit, mais avec cela, de la prévoyance et un besoin d’assurer ses moyens. L’Angleterre était représentée à Paris par un ambassadeur un peu fier, impétueux, presque emporté, lord Stormont, qui suivait avec inquiétude les moindres mouvements de la marine royale
et marchande : il avait partout établi dans les ports «ne surveillance régulière, et nul n’était mieux informé que lui des moindres rapports du docteur Francklin avec M. de Vergennes et des démarches du grand faiseur Beaumarchais, ce Figaro industriel , l’intermédiaire des Américains auprès de M. de Maurepas. Dans cette situation, M. de Vergennes s’efforçait de développer avec habileté le système d’alliance naturelle à la maison de France, et qui pouvait, en cas de guerre, assurer une bonne position à son cabinet. Une guerre ! M. de Vergennes, dans toute sa correspondance secrète, prévoyant le cas possible d’une rupture avec l’Angleterre, invitait l’Espagne à multiplier les constructions navales. Les ports de Cadix et du Ferrol- contenaient plus de soixante vaisseaux de guerre. Charles III , d’abord décidé à la guerre contre la Grande-Bretagne, s’était épris des manies de réforme. En Espagne, comme dans toutes les autres monarchies, le système philosophique devait détruire l’énergie nationale : croire et sentir, c’était pour l’Espagnol le principe d’organisation ; et dès l’instant qu’on faisait pénétrer l’esprit de doute, on ne devait plus espérer de puissantes choses. Pour les Étals du nord, M. de Vergennes était éminemment apte à comprendre les divers intérêts en lutte ; longtemps ambassadeur à Stockholm, il avait été placé au centre do toutes les négociations
actives entre la Russie, la Suède et le Danemark. Dès ce moment, Ja politique française devait rattacher la Suède au système de nos intérêts contre l’Angleterre. A la suite d’événements qui tenaient un peu à l’action diplomatique de l’ambassadeur français à Copenhague, une révolution terrible Prisait le sceptre dans les mains de la princesse Mathilde d’Angleterre. Doit-on s’étonner encore du rapprochement intime de la cour de Danemark avec celle de France?
Pour ce qui louchait la Hollande , le cabinet de Versailles adopta une pensée d’hostilité contre la puissance d’un stalhouder, parce que. le stathoudérat était une institution anglaise , et que les patriotes des Étals-Généraux avaient promis une alliance intime avec la France, en échange des secours qu’ils recevaient d’elle. Qu’on remarque donc le concours formidable que M. de Vergennes prépare pour sa diplomatie ! L’expérience avait prouvé que la France ne pouvait pas mener de front une double lutte sur l’Océan et de grandes batailles au Rhin, aux Alpes pu aux Pyrénées. Or, comme l’Autriche seule pouvait opposer «les masses assez formidables pour absorber notre attention sur le continent, il fallait s’unir à elle. Cette alliance conquise, il n’y avait plus à s’occuper des autres puissances ; la Russie était trop loin pourse mouvoir, la Prusse trop absorbée en Allemagne, et puisque l’Espagne, le Piémont,
nous étaient sincèrement alliés, nos frontières étaient pleinement couvertes. C’est ce qui donnait tant d’importance à notre union avec l’Autriche.
M. de Vergennes avait son plan tout arrêté ; comme il savait que l’Autriche désirait s’agrandir par la Bavière, afin de compléter la ligne du Danube et de l’inn, eh bien! si elle réalisait son idée, l’indemnité convenable , positive pour la France , devait être les deux Flandres autrichiennes , possessions fort onéreuses à la cour de Vienne* et qui allaient si bien à la monarchie française. En consultant les archives impériales de Vienne , on peut voir que dès ce moment l’Autriche ne considère plus les Pays-Bas que comme un moyen de compensation pour les traités à venir : ces populations flamandes ou brabançoises,
* séditieuses et turbulentes , placées entre la Hollande républicaine et la France qui les convoite , ne semblent plus qu’un embarras pour la monarchie autrichienne, qui cherche sa compensation eu Italie, dans le Frioul , les provinces vénitiennes et en Orient.
Dans la préoccupation d’une forte et inévitable lutte contre l’Angleterre , il était difficile au cabinet de Versailles de s’occuper autrement qu’au point de vue de ses alliances personnelles, des États du continent. Néanmoins, les démarches de Calherinell, ses vastes projets n’échappèrent pas à l’attention de M. de Vergennes : l’habileté de la Russie consiste
toujours à profiter des préoccupations européennes, des embarras momentanés du continent, pour grandir ses prétentions et développer ses conquêtes. La France avait alors pour ambassadeur à Constantinople M. de Saint-Priest : ce n’était certes pas un esprit de la valeur de M. de Vergennes, son prédécesseur; M. de Saint-Priest avait même quelque penchant russe sous le prestige de cette opinion philosophique, que Catherine II caressait avec tant de finesse et qu’elle appliquait à toutes les questions.
Les encyclopédistes, tout pénétrés des idées classiques sur la Grèce et son antique liberté , avaient considérablement favorisé l’ambition de Catherine II contre l’empire ottoman. Il suffit de lire la correspondance de Voltaire avec la czarine pour s’en convaincre. Lé vieillard de Ferney, dans son zèle pour la belle littérature , semble la supplier de conquérir Constantinople. Comme il a fait des tragédies, et qu’Eschyle en a composé avant lui, comme il y a eu des théâtres célèbres dans la vieille Athènes , Voltaire voudrait livrer la Grèce aux armées russes, pourvu qu’on y jouât la tragédie. Il se félicite comme d’un succès personnel de toutes les batailles que les Moscovites gagnent contre les Turcs. Voici quelques extraits de cette correspondance de Voltaire ;
« A Ferney, 14 septembre 1770....'. Si vous étiez souveraine de Constantinople , Votre Majesté établi-
LOUIS XVI.— CHAPlîftE III.
rait bien vite une belle académie grecque. On vous ferait une Catherinade : les Zeuxis et les Phidias couvriraient la terre de vos images ; la chute de l’empire ottoman serait célébrée en grec ; Athènes serait une de vos capitales , la langue grecque deviendrait la langue universelle : tous les négociants de la mer Égée demanderaient des passe-ports grecs à V. M....»
« 12 octobre.... Pour peu que vous tardiez à vous asseoir sur le trône de Stamboul , il n’y aura pas moyen que je sois témoin de ce petit triomphe.... »
«22 octobre.... Plus vos succès sont grands, plus mon étonnement redouble qu’on ne les ait pas secondés, et que la race des Turcs ne soit pas déjà chassée de l’Europe.... »
« 20 novembre.... Je suis un peu affligé, en qualité de Français, d’entendre dire que c’est un chevalier de Tott qui fortifie les Dardanelles.* Quoi ! c’est ainsi que finissent ces Français qui ont commencé autrefois la première croisade.... »
« 6 juillet 1771.... Si je questionnais le chevalier de Boufflers , je lui demanderais comment il a été assez follet pour aller chez ces malheureux confédérés (les Polonais), qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que d’aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison. Je supplie Votre Majesté de le prendre prisonnier de guerre.... »
• 20 avril 1773...; Je rends grâce à la nature qui a
LOUIS XVI. — CUAPtTRE III. OS
peut-être voulu que je vécusse jusqu’au temps où vous serez établie dans la patrie d’Orphée et de Mars, c’est-à-dire dans quelques mois ; mais ne me faites pas attendre plus longtemps , il faut absolument que je parte. Je mourrai en vous conservant le culte que j’ai voué à V. M. I.... »
« 12 août.... Vous ferez la paix, madame, après avoir bien battu les Turcs ; vous aurez quelques avantages de plus, mais les Turcs continueront d’enfermer les femmes, et d’être les amis des Velches (les Français ) , tout galants que sont ces Velches, je ne suis donc qu’à moitié satisfait.... *
Catherine II , dans le but de populariser ses conquêtes, envoie avec assiduité ses bulletins à Voltaire, qui les communique par sa correspondance si active, si populaire, à toute la coterie philosophique, et avec elle au monde. Et qu’importe que , par cette politique, la France perde son influence à Constantinople, et voie tomber ses intérêts commerciaux dans les Échelles? ceci préoccupe très-peu les encyclopédistes qui, sous prétexte de perfectionner le genre humain, oublient la patrie et ses intérêtsc Naguère ils ont favorisé les conquêtes de Frédéric II en Allemagne, en Pologne , et traité les soldats français en adversaires à Rosbach ; aujourd’hui c’est le tour de Catherine , la Sémiramis du Nord, la femme forte et philosophe. Habile politique, la czarine laisse grandir cette idée
■ qu’elle est appelée à régénérer la Grèce ; » sa politique trouve une telle popularité , que des gentilshommes français vont offrir leur épée aux Russes contre la Turquie, notre alliée naturelle.
Le salon du duc de Choiseul n’était pas le dernier à fournir son contingent d’idées sur l’émancipation de la Grèce : autour de Mme la duchesse de Choiseul se groupait une coterie de savants qui ne parlaient que de vieux monuments helléniques et de leur restauration : l’abbé Barthélemy, le numismate , préparait son Voyage d'Anacharsis, tandis que le comte de Choiseul s’était voué à la culture des arts qui se rattachaient à Athènes et à l’Asie-Mineure , annonçant partout son prochain départ pour la terre classique des Grecs qu’on devait réveiller de leur tombe. Catherine 11 lui écrivait les lettres les plus flatteuses sur ses études chéries, tandis qu’elle entraînait M. de Saint-Priest par le charme de sa parole, et de sa correspondance plus gracieuse encore que sa parole.
Cette difficile question de l’Orient et de la Grèce, M. de Vergennes la poursuivait au milieu d’une foule de difficultés de détail qu’il devait résoudre : préparant la médiation de la Suisse agitée , il suivait à Rome, par l’habile cardinal de Bernis, les opérations lentes et difficiles d’un conclave ; Clément XIV avait compromis la papauté par ses concessions trop fai-
blés, la France mit une attention sérieuse à obtenir un pape qui, sans se livrer au parti des Zelanti, apporta plus de fermeté dans sa résistance aux tristes menées de l’esprit philosophique : le cardinal Braschi obtint la majorité et prit le nom célèbre de Pie VI.
Mais, je le répète, la préoccupation dominante et nationale de Louis XVI, .c’était de relever la France des conditions onéreuses du traité de 1763 , et pour cela il fallait affaiblir l’Angleterre dans ses deux colonisations de l’Inde et l’Amérique du Nord. Les insurgés américains, pour triompher, avaient besoin du concours ou de l’appui d’une grande puissance , et le cabinet de Versailles n’hésita pas à leur prêter aide. Si la France avait gardé une exacte et consciencieuse neutralité , l’Angleterre serait parvenue à dompter les colons rebelles : les Américains avaient une force immense, les idées du temps, k popularité de leur cause , tout l’entrainement de ce xviii* siècle, qui, placé sous le sceptre monarchique, marchait néanmoins presque avec enthousiasme à la république par l’éducation et la moûe. L’armée anglaise développa d’abord des forces insuffisantes contre les insurgés, qui lui opposèrent leur courage. Georges Washington et les généraux Montgommery et Gates , plus que lui , montrèrent un (aient de stratégie et une énergie de guerre; Washington, d’une
façon plus grave , plus sérieuse , avec une valeur
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plus froide; les généraux Montgommery et Gates, d’une manière plus brillante , plus chevaleresque, et au demeurant supérieure.
A ce temps où l’on ne rêvait que république et démocratie, ce dut être un manifeste bien populaire que les déclamations du congrès, prononçant la * souveraineté des États-Unis et leur séparation d’avec l’Angleterre : « lin peuple peut toujours briser les liens qui l'unissent à un autre peuple. * Comme ils savaient que le siècle et la mode étaient pour eux, les insurgés invoquaient ces immenses appuis de l’opinion publique. L’armée française était avec ces idées : les jeunes officiers de dix-huit à vingt-cinq ans ne rêvaient que république , liberté , et aventureuses fortunes surtout; la discipline du comte de Saint-Germain avait tellement aigri et fatigué l’esprit militaire, que plus d’un gentilhomme désirait passer au service de l’étranger; et l’agence américaine offrait alors des avancements inespérés dans ses armées. Celui d’entre eux qui se mit le plus
hardiment en avant dans celte circonstance, cp fut
le jeune Mottet , marquis de La Fayette , alors âgé de dix-neuf ans à peine et simple capitaine. Marié à seize ans avec Mlle de Noailles , M. de La Fayette pouvait prétendre à des grades supérieurs par le progrès du temps et les chances de la guerre. Mais cé qui dut singulièrement diminuer le mérite de son
sacrifice à la liberté, c’est que, simple capitaine en France, par un traité authentique signé avec l’agent des États-Unis, M. de La Fayette recevait le titre de major général de l’armée américaine, avancement inespéré qui expliquait sa désertion des rangs de l’armée de son pays. Cette désertion devint une mode : il fut désormais de bon goût d’admirer l’insurrection des peuples , et de proclamer comme maxime de droit public la déclaration de l’indépendance des États-Unis. L’actif Beaumarchais, spéculateur hardi aussi bien qu’écrivain- spirituel, fort favorisé par M. de Maurepas, se chargea de la fourniture de fusils et de poudre pour le service des insurgés. En vain lord Stormont, ambassadeur de la Grande-Bretagne, s’en plaignit hautement à M. de Vergennes, lui demandant si la France souffrirait longtemps une infraction aussi manifeste à la paix existante. L’opinion prudente, réfléchie de M. de Vergennes n’était point pour une guerre immédiate avec la Grande-Bretagne , suite nécessaire de la reconnaissance des États-Unis ! Il est rare que les gouvernements marchent aussi vite que les partis. Le cabinet de Versailles ne voulait commencer la guerre qu’avec la certitude d’un succès, et pour cela il fallait préparer les éléments financiers, lés forces de terre et de mer, étudier la partie sérieuse de la question. Dans lés bureaux des affaires étrangères,
il y avait un ^ie ces hommes d’expérience, accou-? tumés à étudier les questions sous le point de vue des réalités d’affaires : M. Gérard, issu des syndics de Strasbourg (depuis M. Gérard de Rayneval), présidait alors la direction du protocole et la correspondance commerciale et politique. L’opinion personnelle de M. Gérard était qu’il fallait chercher une compensation à la perte du Canada par l’indépendance des colonies anglaises au nord de l’Amérique. Et ce fut lui que le jeune monarque désigna spécialement pour suivre toutes les phases d’une négociation avec les agents des États-Unis à Paris, qui alors assiégeaient le département des affaires étrangères.
Francklin , au milieu d’un programme d’électricité, d’une théorie de physique expérimentale, jetait quelques paroles sur sa chère patrie, paroles solennelles et tristes, capables de réveiller les sympathies des hommes de science et de littérature, maîtres de la génération du xvm* siècle. Lorsqu’un homme sert un système, les idées les plus simples sont élevées par ses adeptes à la majesté des pensées les plus hautes ; et le docteur Francklin n’était-il pas le favori de l’opinion ? Lorsque Voltaire visita l’Académie des sciences à l’âge de quatre-vingt-trois ans, Francklin, vieillard aussi, y conduisit son petit-fils, et s’approchant de Voltaire, d’une façon théâtrale , il le lui présenta à bénir. Le vieillard de Ferney, avec
un orgueil de pontife, ne dit que ces deux mots en anglais : God and liberty (Dieu et la liberté), comme le plus beau souhait qu’il pouvait faire au petit-fils de Francklin. Ces incidents poussaient l’opinion publique en faveur de l’insurrection américaine.
La diplomatie française , toujours active, toujours éveillée, profitait de toutes les chances, non point en vertu de puérils principes, mais dans un intérêt d’agrandissement réel pour la nation. Dans l’hypothèse d’un traité avec les Anglais ou avec les Américains, il y avait pour la France des acquisitions à faire et une compensation des sacrifices de vaisseaux, d’armes et de finances que la situation pourrait commander. A ce moment l’esprit des négociations suivies par M. de Vergennes avec l’Espagne pouvait parfaitement expliquer la tendance et le but définitif de la guerre, si elle éclatait. Le cabinet de Versailles faisait des offres considérables à Madrid : • Gibraltar, tombé par surprise dans les mains des Anglais, avait été fortifié d’une façon immense , nid d’aigle dans un rocher. Eh bien ! la France proposait de fournir des troupes, des armements , des soldats de terre et de mer, un nombre suffisant d’officiers d’élite pour aider l’Espagne à replacer son drapeau sur Gibraltar, comme le maréchal de Richelieu l’avait planté sur Port-Mahon. En compensation, la France demandait à l’Espagne d’armer sur
le plus haut pied maritime ses escadres, et M. d’Aranda' avait promis de porter l’escadre à soixantesept vaisseaux de ligne mis à la disposition du cabinet de Versailles. En jetant les yeux sur l’état de la marine de France depuis quinze ans, on pouvait voir l’accroissement prodigieux qu’elle avait pris. Louis XVI, à son avènement, trouva quatre-vingtcinq vaisseaux de haut bord , armés et divisés en escadres avec des amiraux, des capitaines d’une capacité remarquable. Le doyen des amiraux, le marquis d’Orvilliers , si capable de conduire une puissante flotte, avait eu sous ses ordres jusqu’à soixante vaisseaux. La Motte-Picquet, qui prenait rang après lui, était un des plus hardis commandants d’escadre, et nul ne pouvait jouter de renommée avec les comtes d’Estaing, de Guichen, Duchaflault et le bailli de SufTren. Les équipages étaient admirablement composés; les officiers, jeunes, braves, pouvaient avoir leur vanité , leur jalousie , mais ils étaient au demeurant de fort bons marins ; depuis l’âge de quatorze ans les gentilshommes ne naviguaient-ils pas sur les navires de l’ordre de Malte , pour faire les caravanes héroïques contre les pirates algériens et marocains ? Belle institution qu’on a fatalement détruite que cet ordre de Malte !
A cette période du règne de Louis XVI , tout se prépare à la guerre. Déjà, dans le parlement anglais,
les plaintes les plus aigres s’étaient manifestées contre la conduite équivoque du cabinet, et la fuite récente de M. de La Fayette avait donné lieu aux vives réclamations de lord Stormont. L’entreprise publique de Beaumarchais pour la fourniture d’armes, d’uniformes et les prospectus d’emprunts qui partout circulaient, n’étaient-ils pas des preuves suffisantes que la France était complètement décidée à une démarche officielle pour reconnaître l’indépendance des États-Unis? Les plaintes du cabinet anglais n’arrêtaient rien, et les réponses de M. de Vergennes n’étaient pas des justifications suffisantes pour calmer les craintes de l’Angleterre. Lord Stormont prit donc le parti de s’adresser directement à Louis XVI, afin d’avoir l’explication des armements considérables que faisait la France ; le roi répondit avec une haute dignité : «« que, bien qu’il n’eût à rendre compte à personne des mesures de sa politique , néanmoins il voulait bien dire à l’ambassadeur que l’état des affaires d’Orient, l’envoi d’une flotte russe dans la Méditerranée , la difficulté même de la question coloniale exigeaient certaines précautions. »
Le vœu ardent de Francklin et le but de ses démarches actives pour sa patrie, c’était un acte de reconnaissance de la liberté américaine; en constante intelligence avec M. de Maurepas, il profilait de sa puissance d’opinion pour entraîner le cabinet
de Versailles à reconnaître la nouvelle république. M. de Vergennes chargea M. de Rayneval de la rédaction d’un mémoire secret, car le roi aimait à tout voir par lui-môme , à discuter, à répondre , à argumenter longtemps avant d’arriver à un parti invariable. Le mémoire de M. de Rayneval portait sur les griefs continus que la France avait contre l’Angleterre, et il en concluait que rien n’était plus légitime , plus utile que la reconnaissance des États-Unis d’Amérique. Dans l’esprit de Louis XVI, ces arguments se balançaient par un secret mouvement de justice et de politique morale; le roi voyait bien que c’était blesser l’équité que de protester de ses relations amicales avec l’Angleterre et de lui enlever en môme temps ses colonies par la révolte; et, quant à la politique de la maison royale, n’était-il pas contraire au principe monarchique de favoriser la rébellion contre l’autorité du roi ? La question fut longtemps discutée en conêeil ; nul ne pouvait douter que l’acte de reconnaissance ne fût une déclaration de guerre contre la Grande-Bretagne; toutefois on voulut la justifier de manière à placer l’initiative de la guerre aux mains du cabinet anglais. Était-il possible de supposer que l’Angleterre resterait paisible spectatrice d’un acte qui allait substituer le protectorat de la France . à celui de sa propre souveraineté dans l’Amérique du Nord? En vain l’Espagne offrait-elle sa médiation
pour éviter cet immense conflit au monde. M. d’Aranda proposa d’ouvrir des négociations à Madrid pour débattre toutes les questions relatives à l’Angleterre, à ses colonies. Ges démonstrations prouvaient une seule chose , c’est qu’on n’était pas prêt encore et qu’on voulait commencer la guerre avec des forces considérables. Pour cela on avait besoin d’attendre; l’Espagne devait suivre tôt ou tard l’exemple de la France et avec elle d’autres puissances maritimes.
C’est dans ce but que M. Gérard partit pour l’Amérique avec la mission officielle de régler les avantages réciproques de l’acte de reconnaissance des États de l’Union. M. de Vergennes avait hâté cette démarche décisive parce qu’il apprenait tout à la fois, par la voie de Londres et de New-York, une nouvelle phase des négociations anglaises. Le ministère de lord North s’était efforcé de jeter des soupçons sur la sincérité des efforts de la France dans la question des colonies insurgées : il fit insinuer au congrès que le roi de France, jeune ambitieux , ne favorisait une séparation des colonies avec la mère patrie que pour s’emparer lui-même d’un protectorat sur tout ce territoire, avec le dessein définitif de le réunir au Canada ou à la Nouvelle-France. M. de Vergennes, parfaitement instruit de la négociation , en connut tout le danger, et ces motifs déterminèrent en toute hâte la mission de M. Gérard auprès du congrès. Accueilli avec trop
lOtt LOUIS XVI. — CHAPITRE IU.
d'enthousiasme en Amérique pour que J’ Angleterre pût songer à rompre les nouveaux liens politiques de la France et des États-Unis, M. Gérard de Rayneval, revêtu d’un caractère officiel , put discuter librement un traité d’amitié et de commerce. A cette convention , qui restait dans les conditions de la liberté réciproque , était joint un traité d’alliance offensive et défensive : les États-Unis reconnaissaient toutes les conquêtes que la France pourrait faire dans le golfe du Mexique; aucune paix ni trêve ne serait conclue que mutuellement , et après avoir obtenu le principe d’indépendance des États-Unis. Ainsi la main de Louis XVI élevait au rang de nation cette république nouvelle; non-seulement il en devenait l’ami, l’allié, mais le protecteur le plus intime , le plus ferme , le plus sûr, sans s’inquiéter des conséquences inévitables d'une telle hardiesse diplomatique vis-à-vis de l’Angleterre.
En suivant avec attention la marche des idées et des actes du cabinet de Versailles depuis l’insurrection américaine, on pouvait dire que jusqu’à ces traités conclus par M. Gérard de Rayneval , aucun acte officiel n’avait autorisé le gouvernement britannique à dénoncer le roi de France comme le protecteur des insurgés; toutes les fois que lord Stormont s’était plaint avec justice , on lui avait donné satisfaction, sinon dans les faits au moins dans la forme. Un
si grave changement de position, M. de Noaiiles , ambassî^pur à Londres, était chargé de le notifier officiellement à lord Weymouth, secrétaire d’État des affaires étrangères. La note, œuvre simultanée du roi et de M. de Vergennes, était pesée et mesurée dans chacune de ses paroles. Partant du fait de la pleine indépendance dont jouissaient les États-Unis, l’ambassadeur justifiait le droit de tout gouvernement de traiter avec une nation en pleine possession de sa libre souveraineté. M. de Noaiiles se plaignait également de l’état de trouble que les prétentions du cabi- *net britannique sur les pavillons neutres et le droit de visite jetaient dans toutes les mers , et cet état il fallait Je faire cesser. Louis XVI sentait la nécessité de justifier le but moral de la guerre; il existe aux affaires étrangères un projet de manifeste écrit de la main de M. de Vergennes, avec des observations marginales du roi , et l’analyse peut donner la mesure de l’esprit du prince et de son ministre le plus éinineut. M. de Vergennes établit d’abord ; « Que la France ne s’était point faite juge de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies ; l’indépendance était arrivée sans son concours. » Sur ce manifeste (simple projet encore) le roi fait des observations pleines de sagesse : « M. de Vergennes a tort, dit le roi, de nier que nous avons agi pour l’in*' dépendance des États-Unis, nous avons fait davan-
tnge, nous les avons reconnus peuples libres. On persuadera difficilement à l’Europe, à l’Angleterre, que la France, n’ait pas pris de part aux troubles des colonies anglaises. Au lieu de publier un long mémoire sujet à des contestations diplomatiques, capable de dépayser le différend survenu entre la Frande et l’Angleterre , il serait plus convenable de mettre en évidence l’animosité anglaise, dégénérant en cruauté contre nous. En voyant mes sujets fouettés dans l’Inde, la France et l’Europe diraient unanimement que nous ne sommes pas encore dans la situation à souffrir avec docilité cette punition, mais que le temps est venu de montrer notre caractère français, et de châtier l’Angleterre. Les couronnes acquièrent et perdent des possessions, mais l’Angleterre peut répondre en assurant qu’elle eût conservé les siennes si la France n’en eût favorisé la perle. Cette observation pourrait autoriser, tout comme les précédentes, l’Angleterre à aider ouvertement les mécontents si souvent agités en Bretagne, nos protestants, et tous les Français discordants d’avec l’autorité royale. *> • Il est bien évident, dit enfin le roi en se résumant, que nous n’avons pas été neutres, alors surtout que nous avons combiné nos forces avec celles des Anglo-Américains insurgés pour réprimer celles du gouvernement d’Angleterre. » Il est nécessaire en général de combiner ce présent mémoire de telle
manioc que lés objets en litige soient tus, et que ' nous présentions seulement à la France et à l’Europe le grave inconvénient, pour la sûreté générale, de laisser prendre à la Grande-Bretagne le ton qu’elle s’arroge envers toutes les puissances maritimes et continentales. » Ces observations de Louis XVI, tout entières écrites de sa main, témoignent d’un admirable caractère d’honneur , de fermeté et de prévoyance. En l’état où était arrivée la question de paix et de guerre, la préoccupation du roi devait être d’augmenter les moyens de commencer les hostilités sur le plus vaste pied. Les deux grands ports militaires, Brest et Toulon, voyaient, l’un une flotte de 45 vaisseaux de ligne , de 37 frégates et de 18 corvettes ou vaisseaux légers ; l’autre , le port de Toulon, comptait 27 vaisseaux de haut bord , 18 frégates. La flotte de Brest était destinée au commandement- du comte d’Orvillers, et sous lui quatre chefs d’escadre, le comte Duchaflault, le duc de Chartres, le comte de Guicheh et le vicomte de Rochechouart. On comptait parmi les simples capitaines de corvette le noble et malheureux La Perouse , et comme capitaine dé pavillon La Motte-Picquet, depuis si célèbre comme chef d’escadre dans cette guerre d'Amérique. La flotte dé Toulon était plus riche peut- être en noms retentissants dans la marine { à sa tête d’abord le comte
d’Eslaing, vice-amiral; Bougainville et le bailli de
HQ LOUIS XVI. — CHAPITRE ÜÛ
Suffren, encore simples capitaines de vaisseau; puis la bonne noblesse provençale, Barras ^ipl-Laurcnt, dp Gras-Préville, BtmnQ v al, Yinliiuiile ; et parmi les simples enseignes, les Mortemaft, les Durfort, accota rant se joindre aux gentilshommes méridionaux, L,® nombre des officiers était considérable, pris au sein de la noblesse, et rien n’était plus brillant que la marine royale dans les premières apnées de Louis XYL, Le plan, de la France dans la guerre était conçu sur de vastes proportions \ puissance à la fois continentale et maritime, U eût été mal entendu que notre nation Remployât pas la force do ses régiments. Il fut arrêté 11 Versailles que l’Angleterre serait attaquée par plusieurs points; une armée était prête avec, une destination publique pour les États- Unis. Les meilleures têtes de la noblesse, les plus hauts blasons, les Bochambeau, les Ségur, les Noailles, les ReauUarnais devaient aller rejoindre M. de La Fayette avec huit régiments de France parfaitement choisis, Comme complément è tout pela, une armée formidable dut se former sur les eûtes dé l’Océan pour opérer un débarquement en Angleterre secondé par une (lotte immense. Use manifeste une activité extra* ordinaire à la fin de cette année qui précède la rupture officielle. L’armée des côtes de l’Océan, placée sous le commandement du maréchal de Brogfie, dut se composer de plus de quatre-vingt mille hommes.
partagés en onze divisions sous des lieutenants généraux de premier ordre, tels que le marquis de Poyanne, - de Castries, Bezenval, Beauvau et Luckner ; parmi le9 maréchaux de pamp on trouvait les noms de Talaru, de Coigny, de Rocbanibeau, de Caraman, de Jaucourt, de Puységur, de Laferronnays, deConflans, de Narbonne, de Guiberl, M. deGribeauval, si remarquable dons la seieqee, devait commander l'artillerie. Cette année, composée des plus beaux régiments français et étrangers, aux mille couleurs étincelantes, devait se concerter avec l’escadre de Brest quand le signal de la guerre serait donné. U ne s’agissait pas d’un système purement défensif pour les côtes de l’Océan, mais encore de la hardie initiative d’une descente en Angleterre.
Pour arriver à de si grands résultats , il fallait de vastes ressources financières, et ce n’était pas les stériles bavardages des économistes qui pouvaient les assurer. Dès qu’on réalisait les idées pratiques de gouvernement sur la paix ou la guerre* l’empire des théoriciens était fmi. Les économistes , ii est vrai , formaient une coterie fort serrée dans ses rangs. Condorcet, comme écrivain scientifique, appuyait les économistes, à l’Académie des sciences et |mr des brochures. L’abbé Morellet, critique froid, mettait la puissance de la presse au service du minisire; enfin les abbés Grosicrs et Roubaud, tous amis, coinmen-
saux de M. Turgot, développaient scs théories de perfectibilité : partout dans les salons comme sur le théâtre on ne trouvait que les idées économistes. On mit sur la scène les Amours (T Été , les Moissonneurs , avec les mœurs pures de la campagne ; M. de Saint- Lambert dans son poème des Saisons , comme l’abbé Delille dans ses Géorgiques, ne firent que suivre l’impulsion de l’école économiste , célébrant le bonheur de l’homme des champs.
Cependant, avec cet instinct des choses bonnes et fortes que possédait le roi , il avait vu que l’école économiste entraînait avec elle-même le bouleversement du vieil état de choses, et l’on trouve la trace de cet infini bon sens du roi dans des notes marginales écrites de sa main, et qu’il oppose, avec une sagacité extrême, au Mémoire fort long présenté par M. Turgot , sur un système d’États de province et de municipalisation du royaume. M. Turgot disait : « que, comme Dieu, le roi devait gouverner le royaume par des lois générales et d’une façon régulière, en laissant à des corps intermédiaires toute l’administration. » Louis XVL répond : « que l’organisation des pays d’État et des intendances, échiquetés de privilèges, était aussi facile, aussi régulière que l’uniformité d’une administration élue. » — « Oui, sans doute, répliquait le ministre ; mais vous n’avez pas de constitution. » — « Grand grief, écrit en marge le roi.
qu’on nous oppose sans cesse ! faut-il donc aux amateurs de nouveautés une France plus qu’anglaise, et ne sommes-nous pas une nation à nous avec notre individualité? » Enfin le roi, réfutant un à un avec sagacité les innovations de M. Turgot, termine par cette observation : « J’ignore si la Fiance, administrée par des élus du peuple et par les plus riches , serait plus vertueuse qu’elle l’est, étant administrée par droit de naissance, et par le choix des rois. Je trouve dans la suite des administrateurs nommés par mes aïeux et dans les principales familles de robe et même de finance de mon royaume, des Français qui auraient illustré toutes les nations connues. » La raison droite et ferme de Louis XVI ne l’abandonne point dans la crise et le retient à la face de ces entraînements. Le charlatanisme des économistes seul pouvait prétendre qu’on se passerait d’impôt et d’administration : il fallait de l’argent en face des nécessités d’une grande guerre, et les écrivains économistes ne donnaient que des statistiques sur les poules et les œufs du royaume, sur la liberté ou les perfectibilités de la nature humaine. Dans les temps paisibles, les réformateurs ne sont que des rêveurs au reste fort dangereux ; aux temps de crise et de péril, ce sont des traîtres : car, pour le triomphe de quelques idées étroites ou folles , ils affaiblissent l’esprit national et l’énergie d’une patriotique résistance. /'
SI. de Sartines, ministre de la marine, demandait de nouveaux crédits pour donner aux flottes l’importance et la force nécessaires dans une lutte vigoureuse et nationale : or, chaque fois que M. de Sartines exposait Un besoin de fonds pour son département, M. Turgot, contrôleur général, se hâtait d’y opposer son véto en déclarant l’impuissance du trésor. Cette petitesse d'économie, à Côté de la grandeur impêra*tive des circonstances, plaçait Louis XVI dans une alternative difficile '; ce n’étalt pas pour lui qu’il demandait de l'argent, mais pour la France menacée, cor la guerre qu’on allait entreprendre n’était-elle pas destinée à relever l’honneur du pavillon , et à faire prévaloir la prépondérance française?
Ces motifs déterminèrent le roi à donner des ordres à M. de Maurepas pour qu’il eût à demander le portefeuille à M. Turgot, contrôleur général. M. Turgot ne s’y attendait pas dans son orgueil. Lorsque M. Bcrtin parut, il travaillait paisiblement à son bureau ; son dépit se révèle dans la lettre qu'il adressa au comte Maurepas, et, rappelant les services qu’il • avait rendus à son maître : « Jamais il ne lui avait caché les vérités utiles ; comme il n'avait ô se reprocher ni faiblesse ni fausseté, il se retirait sans crainte, sans honte et sans remords, » M. Türgot et M. de Molesherbes avec lui sortaient des affaires •comme deux incapacités profondes. Pour ressaisir
LOUIS XVl. «S CHAMtHS Hr. 415
ün peu d’ascendant sur l'opinion publique, tous deux publièrent des mémoires justificatifs et presque historiques sur l'ensemble et les détails de leur administration, qui furent placés «dus les yeux du roi. Médiocres, impérieux, absolus, ils avaient compromis la politique de la Franée; Lee ministres véritablement hommes d’État qui se dévouèrent à la cause du pays, sans systèmes puérils de réforme et de philosophie, le comte de Vergennes et M. de Sartitles, appartenaient Ions deux au parti dit duc d’ÀlguilloB, si fl»rme, paree qu’il portait en lui la pensée du cardinal de Richelieu. M. de Vergennes avait vu la conséquence invariable de la reconnaissance des États-- Unis comme puissance libre; en vain on donnait des explications à la Grande-Bretagne sur cet acte, il portait avec lui-même la nécessité inflexible d’une guerre. M. de Sartines, à sort ioür, n’a qu’un but, qu’une pensée, c’est de grandir la marine, de multiplier les escadres, et en cela il suit, il exécute tes volontés de Louis XVI. Il existe de eette époque ufie série d'ordonnances sur la défense des ports, la confection des rôles d’équipage, l’armement des navires, toutes marquées d’un caractère de prévoyance qui fait grand honneur à ce département. La guerre une fois décidée, le foi dut aussi renvoyer le maussade comte de Saint -Germain, et porter son choix sur un homme d’intelhgrnce active; il coufia ce départe-
ment à M. de Montbarrey, franc-comtois d’origine, du nom de Saint-Maurice, officier éminent, colonel du régiment de la couronne, trois fois blessé à Laufeld. Cette attitude fière et militaire de la monarchie française exigeait de. faciles ressources financières et un contrôleur général à la hauteur de ce beau patriotisme. Après avoir essayé de M. de Clugny, administrateur sage, éclairé, pour lui confier le contrôle général, on alla plus loin, et jusqu’au banquier M. Necker, résidant alors pour la ville de Genève à Paris; si sa position sociale n’était pas très-élevée, il avait acquis déjà par ses écrits, son éloge de Colbert, et par ses relations dans le monde, une véritable renommée; or, comme il offrait d’immenses et immédiates ressources de banque pour des emprunts à celte époque de nécessité, il était naturel que l’on se rapprochât de lui pour les éventualités d’une guerre. Dans des mémoires rédigés avec un art particulier, M. Necker soutint que la guerre n’avait rien d’effrayant pour le crédit : les ressources du trésor ne seraient pas taries, et, sans augmenter l’impôt, sans grever de charges trop pesantes, il fournirait les fonds nécessaires pour répondre à toutes les éventualités d’une lutte. Ce ne fut pas la protection du marquis de Pesey, comme l’écrivent les mémoires, qui appela furtivement M. Necker au poste d’adjoint de M. de Clugny, mais la situation même des
affaires, la nécessité d’associer la banque aux obligations nouvelles que la guerre allait imposer. En réservant à M. de Clugny le titre de contrôleur général, le roi remit à M. Necker la direction du trésor royal, et avec ce trésor la partie importante, le crédit, les emprunts par la banque. M. de Clugny, esprit sage et modéré, mourut subitement, et l’on mit en question dans le conseil en quelles mains serait déposé le contrôle général des finances. Les avis furent partagés : les hommes d’ordre et à idées administratives portèrent M. Taboureau , conseiller d’État, et M. de Vaines, premier commis des finances. M. Taboureau fut préféré à M Necker, qui conserva seulement la direction du trésor, et pour prouver l’immensité des moyens, il procura immédiatement quarante millions pour les nécessités de la guerre. Un tel service lui assurait nécessairement une prépondérance incontestée ; et M. Taboureau, un peu humilié de sa situation, se démit spontanément.
Alors M. Necker n’eut plus de compétiteur; le contrôle général lui fut assuré. Aussitôt il se mit à l’œuvre, soutenu par les banquiers : aventureux, brillant dans ses opérations, il ne s’arrêta devant rien, pourvu qu’un résultat utile fût obtenu. L’argent coulait à flots dans ce moment de crise : nulle branche de service n’en manquait, ni la guerre, ni la marine ; bientôt M. Necker fut le héros de la ino-
narchie, le magicien dont la baguette d’or faisait sortir les richesses enfouies. On comparait le hardi banquier de Genève à Law ; sa pensée de crédit au fameux système : comme lui, il ne gardait aucun compte de la richesse foncière. M. Necker, maître de la situation financière* sans respect pour les anciennes lois et les usages administratifs, supprima d’un trait de plume la ferme des postes, les receveurs des domaines, les intendants des finances ; et tout cela en s’inquiétant peu des droits acquis et des services rendus. L’administration en masse lui paraissait inutile ; l’État ne devait plus offrir qu’une grande banque, empruntant et remboursant comme Venise, Gênes, Genève. Mais dans les circonstances présentes, Il y avait un intérêt, le plus puissant de tous : c’était de pousser vigoureusement la guerre contre la Grande-Bretagne; M. Necker en offrait les éléments financiers sans peine, sans souci pour l’État ; et que n’accordè-t-on pas à celui qui, dans un péril,
vous procure les moyens de défendre et de glorifier
la patrie.