CHAPITRE IV
État des esprits lofs de 14 guerre d’Amérique. — Progrès et encouragements des encyclopédistes. — Triomphes de Voltaire et Je Rousseau. — La cour de Versailles; ** Moeurs flf tendances dès courtisans. — Nouvelles d’Amérique. — Premières hostilités. — Gloires et accidents Je là guerfê. — Attitude et dévèloppemerft de la diplomatie dorant les Üdstiiltés avec la Grande-Bretagne.
Les plus grands périls pour là monarchie française engagée dans une puissante guerre contre la Grande-Bretagne, aü ttoni de l'Insurrection américaine^ ne viendraient pas des hasards des batailles, des sacrifices immenses qu'elle allait commander , mais , hélas ! de l'impulsion désordonnée que le triomphe de la cause des insurgés allait donner aux principes de la démocratie j aux idée» philosophiques , à cette école d’encyclopédistes , ennemie de toute pensée , de toute force de gouvernement. On ne pouvait se dissimuler que l'école antichrétienne faisait de tristes progrès. A cette époque étrange , lorsqu’on traitait de contes de Peau-cTAne les traditions saintes, lois fondamentales de l’ordre social, on
était philosophe, c’est-à-dire un être divin comme le définit Frédéric II. De là surtout cette royauté de Voltaire, le grand railleur de croyances, alors à plus de quatre-vingts ans, seigneur de Ferney et des terres adjacentes. Rien de plus maussade, de plus traeassier que M. de Voltaire dans son intérieur; incessamment grondeur, acariâtre, il faisait le martyre de son secrétaire, et lassait la patience du Père Adam , le jésuite le plus résigné, qu’il gardait auprès de lui par vanité et contraste. Toute sa confiance, il la donnait à une vieille cuisinière du noin de Barbara, sa gouvernante, avec laquelle il faisait tous les malins sur l’intérieur de sa maison le plus minutieux examen pour retrancher et tourmenter ses gens. Le seigneur de Ferney aurait fait aussi le malheur de Mme Denis, sa nièce, si celle-ci, grosse et rebondie, avec ses soixante-cinq ans, n’avait pas pris son oncle comme un ennui un peu long qu’elle s’était donné . afin d’obtenir un riche patrimoine. M. de Voltaire réservait toutes ses grâces pour sa vie publique parfaitement arrangée, afin de grandir incessamment sa popularité; et de là cette correspondance attentive, minutieuse avec tous, de manière à conserver pour lui l’opinion publique. Sa prédilection était pour les étrangers , peuples libres et penseurs ; toutes les fois qu’il pouvait parler mal de la France, même de ses gloires , il le faisait avec une joie malicieuse ;
et un jour, à Ferney, voyant sur son passage les enfants d’un lord , il dit à l’un d’eux : « Toi , tu seras un petit Marlborough ; pour moi, je ne suis qu’un chien de Français. » Tant était nationale cette école!
Voltaire est à Paris ! tel fut le cri poussé avec enthousiasme par tous les ardents de l’Encyclopédie , si populaire et si répandue , et ceux-ci durent lui faire une réception en rapport avec l’importance d’un tel événement pour le parti. Ce fut frénésie que ce mouvement qui salua M. de Voltaire. La mode , en France , voulut que chacun accourût voir le patriarche de l’incrédulité à l’hôtel du marquis de Villette ; la plus haute gcntilhommerie s’en faisait unegloire, et les cordons bleus s’y pressaient. Il fallait à. la philosophie un triomphe plus complet ; depuis longtemps M. de Voltaire annonçait une tragédie d 'Irène, dont il lisait quelques fragments en comité : une conception mesquine, des vues d’une faiblesse extrême, des idées vides, tels étaient les éléments de la nouvelle tragédie , et néanmoins on la mit à l’étude avec un redoublement d’ardeur; les comédiens vinrent la réciter chaque jour dans les salons du marquis de Villette. Voltaire présida lui-même aux répétitions : on lui prédit des couronnes triomphales. Le philosophe voulait demander une audience à Versailles ( ce qui eût singulièrement flatté sa vanité ).-
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Louis XVI la refusa, malgré les insistances de la reine et du coude d’Artois ; il y avait dafts le cœur du monarque un sentiment intime de religieuse piété, et ce génie qui attaquait le christianisme (la religion nationale), le mauvais Français qui avait raillé Jeanne d’Arc, lui paraissait porter dans son incontestable talent quelque chôse de dangereux et d’infernal qu’il fallait laisser à sa popularité dethéâtfe et de philosophie.
Cependant le grand jour do triomphe pour le poète approchait; les répétitions d'Irène étaient à leur fin, et la Comédie-Française efl Corps vint pflêr M. de Voltaire d’assister à la première représentation de l’admirable ouvrage Jamais tant d’éclat dansttïie salie comble : des milliers de bougies se reflétaient dans les lustres et girandoles ;• des femmes gracieuses , la poudre et les diamants aux cheveux , à demi dérobées souS des éventails éblouissants de pierreries, s’agitaient de curiosité et de plaisir; dans les intervalles de ce ravissant parterre, des cordons biens brillaient sur les riches vêtements des seigneurs de ia cour. M. de Voltaire se plaça dans une loge presque royale ; derrière lui ses deux inséparables, les marquis de Villette et de Viilevieille , et avec eux, Belle et Bonne, le marquis d’Argental, tous glorieux de cette amitié souveraine. Irène fut donc représentée •avec tout le talent des acteurs ; œuvre si médiocre.
que si l’enthousiasme pour le maître n’avait point aveuglé les spectateurs, les sifflets se seraient fait entendre : qui aurait osé siffler le dieu visible de la philosophie? L’ivresse de ces chants de triomphe, qui faisait dire à Voltaire « qu’on voulait l’étouffer sous des roses, » fut néanmoins troublée par les examens sérieux de la critique, les lazzi et les éprgrammes ; dans une pièce de vers fort spirituellement composée, on disait : « Que le sieur Villette, dit Marquis (pauvre et récente noblesse de finances), successeur de Jodelle, donnait avis au public qu’il possédait dans sa boutique un animal plaisant, arrivé de Genève en droiture, • Des vers plus graves présentaient son triomphe comme celui d’une secte cynique qui prodiguait à son idole un ridicule encens î « Quand un vil histrion ose te dire, Voltaire, que la France te donne une couronne, ta vanité le croit ; mais la patrie n’est pas dans quelques comédiens, et les vrais Français rougissent de toi. » Soit fatigue, soit excès de travail ou bouffissure d’honneurs, bientôt Voltaire, profondément affaissé, éprouva une strangulation sanguine qui menaça sa vie. Le docteur Tronchin, si remarquable praticien, ne le déguisa point, et dès ce moment le bruit se répandit que les jours du patriarche de Ferney étaient gravement compromis. Dès lors les encyclopédistes-, scs amis, pressés autour de lui, ne s’occupèrent plus que d’une seule
pensée : de le préparer à bien mourir, c’est-à-dire en le faisant servir d’exemple à un dédain public et philosophique des sacrements de l’Église. Sous prétexte d’une simple visite d’admiration, un pieux ecclésiastique, d’une science profonde, d’une douceur angélique, l’abbé Gauthier s’était introduit auprès du lit de M. de Voltaire. Là, dans une causerie fort calme et fort touchante, il avait opéré un de ces retours vers la croyance, véritablement miraculeux dans un tel esprit railleur et méchant. Le curé de Saint-Sulpice fut appelé spontanément, et alors s’engagea une correspondance publique entre le philosophe et le pieux pasteur; Voltaire se confessa; pressé d’écrire une rétractation de scs erreurs, il la fit en termes dignes, avec toute la convenance d’un esprit supérieur. 11 fut admis aux sacrements de l’Église, et hautement réconcilié avec elle ! L’on s’imagine bien quel bruit tout cela fit au milieu de la coterie encyclopédique : d’Alembert, Condorcet, Diderot, malgré leur admiration pour M. de Voltaire, traitèrent cette conduite de lâcheté et de capucinade; ils dirent : « Que l’esprit du malade s’était affaibli ; qu’on avait ainsi exploité ses derniers moments. » Comme Voltaire revint bientôt dans la plénitude de ses facultés intellectuelles, et presque à la santé , ils accoururent lui faire des reproches amers. « Allait-il donner un plein démenti à ses doctrines et à sa vie? »
Voltaire fut réduit à s’excuser en disant : « Qu’il né voulait point que son corps fût jeté à la voirie. * Ce prétexte ne suffit pas, et les salons du marquis de
Villelte ne désemplirent plus de philosophes, la bou-
che pleine de railleries et de reproches : ces hommes, entourant le chevet du mourant d’une façon satanique pour empêcher qu’il reconnût son Dieu , poltrons eux- mêmes en face de la mort, ils avaient besoin de se rassurer par des exemples. Les marquis de Villette, de Villevieille et de Condorcet se chargèrent de déclarer partout que Voltaire était mort avec l’audacieuse impiété du Dictionnaire philosophique, tandis que , pour éviter tout éclat, l’abbé Mignot, son petit-neveu, se chargeait d’abriter le corps de l’homme de génie dans un petit monastère de province. L’immense fortune du philosophe revint à Mme Denis ; son testament, étroitement conçu, révélait un esprit de lésinerie ; sa bibliothèque fut acquise par l’impératrice Catherine II, qui descendit jusqu’à écrire une lettre fort polie à Mme Denis, car Voltaire avait appuyé servilement la politique russe contre les Turcs, et Catherine II voulait conserver l’appui du parti philosophique pour célébrersesconquêles en Orient. Grimm fut l’intermédiaire de la czarine dans toute celte négociation avec Mme Denis; il put bientôt annoncer à la suzeraine des Russies le ridicule mariage de Mme Denis, sa correspondante, à soixante-six ans, avec un four-
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nisseur du nom de Duvivier, uh petl soldat et bon viveur aux Invalides. *
La môme àhttéë, presqu’à quelques mois de lit, l’autre fétiche du parti philosophique, Jeati-Jacques Rousseau, mourait subitement (on disait per le suicide), dans la petite maisonnette que la famille du ihôrquis de Girardin lui avait donnée à Efttiehofivilld. La société s’était éprise de ses formes d’éducation et de ses idées d’utte monotonie romanesque.: toutes les jeunes filles voulaient être des Julie, et l’on ne rêvait plus que lacs, montagnes , glaciers, charmilles 5 avec Saint-Preux , le plus fade des amants* Il n’était pas une mère sensible qui ne donnât le nom et l’éducation d’Émile à son enfant : point de religion * mais la nature spontanée, la vie des singes, à peine un Dieu, et le libre essor des passions, h' Émile et la nouvelle Héloïse pénétraient dans toutes les classes pour les séduire, les corrompre et abêtlser surtout la génération naissante en la poussant en dehors de toutes idées pratiques de gouvernement et de sociabilité. Puis avait paru de Rousseau la vulgaire imitation des admirables confessions de saint Augustin, sans la pensée du repentir; et ce livre révélait la vio la plus abominable, l’ingratitude, le vol, la démoralisation honteuse. Mais le Contrat social et là Constitution de Pologne au point de vue diplomatique firent Ufl mal déplorable : Voltaire avait favorisé la Russie dans
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ses projets sur Constantinople ; Rousseau* en jetant la Pologne dans de folles idées, avait préparé le partage de cet héroïque pays. Voltaire et Rousseau, chefs du parti novateur, moururent à temps ; leur vieillesse commençait à embarrasser l’école active et impatiente, groupée autour d’eux et les dépassant déjà. Caron de Beaumarchais * en vrai spéculateur , se chargea d’une édition complète des œuvres de M. de Voltaire, et la ricl»e maison Panckoucke réunit des niasses de souscripteurs nobles et titrés pour une double édition in*4 a et in- 8°, imprimée à Kehl. Les souverains de l’Europe, Catherine, Frédéric, placés en tête des souscripteurs* donnaient un grand relief à cette entreprise. M. de Malesherbes n’élait-il pas parmi les propagateurs? En vain de pieux évêques révélaient-ils ce commerce public d’ouvrages licencieux et prohibés, cette étrange facilité de jeter au inonde les poisons corrupteurs de toutes les fermes doctrines ; le roi lui-même restait sourd à leurs doléances* Gomme domination philosophique, la succession de Voltaire et de Rousseau était passée à d’Âlembcrt et au marquis de Condorcet, les véritables coryphées du parti encyclopédique. Diderot avait été une sorte de paria soutenu par les pensions de l’étranger, plat serviteur de Catherine il et de Frédéric de Prusse. D’Alembert lui-même vieillissait, et déjà le vide de la philosophie se révélait dans
cette peur de la mort qui vient agiter d’une façon convulsive les derniers moments de l’impie. L’état de marasme où se trouvait réduit d’Alembert faisait presque passer toute la puissance morale au marquis de Condorcet, et il l’exerçait avec un véritable despotisme de secte.
Alors les académies se peuplaient de médiocrités dévouées à l’idée encyclopédique; nul ne pouvait atteindre une position scientifique s’il n’appartenait à cette opinion. II suffisait d’un mot contre la divinité de Jésus-Christ pour devenir un grand homme ; cela faisait que les jeunes intelligences un peu ambitieuses de bruit et d’éclat accouraient toutes se ranger sous cette bannière : poètes, écrivains, supérieurs ou médiocres, Dorât, Chamfort, Lantier, Florian, marchaient vers la célébrité au moyen de quelques méchants éloges du parti philosophique, et une grande dose de sensualisme à la manière du chevalier de Parny, du fade Colardeau, du charmant marquis de Boufflers, ou du jeune comte de Ségur. En politique, cette confédération d’écrivains avait pris pour guides Rousseau et l’abbé Raynal dont on grandissait la renommée par de pauvres déclamations , certes aujourd’hui bien oubliées. Qui le croirait ? A l’époque où Y Histoire philosophique des deux Indes apparut, l’Europe entière admirait l’abbé Raynal; à scs soupers, deux fois par semaine, se trouvaient
groupés les plus beaux noms de France, d’AngIclerre et d’ Allemagne , pour écouter une conversation banale et impie accentuée en demi patois provençal.
Et ces tristes déclamateurs faisaient oublier la cour la plus polie, les femmes les plus nobles et les plus belles! Dois-je citer la douce princesse de Poix, la ravissante marquise de Coigny, la svelte comtesse de Simiane, la radieuse princesse d’Hénin, la comtesse de Châlons, idolâtrée par le duc de Coigny d’un véritable amour de chevalerie; l’enthousiaste comtesse de Tessé, la comtesse de Blot, sentimentale à la façon allemande ; la belle et bonne comtesse de Montesson, qui traînait le duc d’Orléans à ses pieds; la séduisante princesse de Bcauvau, la superbe comtesse de Brienne, l’impérieuse duchesse de Gramont? et toutes ces femmes si parées, reines dans un palais de fée, n’étaient pas comparables encore pour la grâce, la bonté et l’esprit, à la duchesse Jules de Polignac, à la comtesse de Yaudreuil, à la princesse de Lamballe? Que de fêtes et de pompes à cette cour, le modèle d’esprit et de goût pour l’Europe ! Le soir, Versailles resplendit de mille feux; la reine donne à jouer : au milieu de ces lustres où se reflètent des flots de lumière ; à travers ces belles galeries de glaces, d’or et de marbre, ruisselle une splendide cour de cordons bleus et d’habits pailletés ; car c’est le jeu de la reine ! Ces éventails qui s’agi-
tent, ccs robes qui fléchissent sous mille points de Malines et d’Angleterre, ccs rivières de diamants, ces nœuds de rubis, d’émeraudes, le rouge, la poudre, les mouches, le parfum des sachets d’Orient et de l’Inde, jettent l’àrae dans une douce extase, comme à la lecture de ces contes orientaux aux palais d’Ispahan ou de Bagdad. Puis c’est la comédie; la reine aime à voir ces représentations qui la charment : elle va souvent au spectacle, à Versailles, à Paris, et, noble princesse, elle descend elle-même jusqu’à jouer le vaudeville, à chanter l'opéra, avec une douce et bonne familiarité, Maintenant sortez du château de Versailles , vous trouvez une foule de gentilshommes réunis pour prendre l’exercice de la paume; là, tous, habits bas, en simple veste, ils se renvoient le gros ballon qui sur le sable rebondit, et cet exercice donne de ia souplesse au corps, do l'aisance à tous les mouvements. Le jour, sur la pelouse, d’autres seigneurs s’agitent, causent en habit de chasse, entourés de jokeys , de chevaux séparés par des barrières. C’est le lieu des paris et des courses : bon nombre do gentilshommes, admirateurs de l’Angleterre, ont adopté txîUe coutume de gageures pour un tour do force ou d’adresse. Le comte d’Artois parie mille louis, avec MM. de Fitz James, de Crament, de Yaudrcuii, de Chartres, à qui fera la route à pied de Versailles à Paris en deux heures.
et ç’çst FiterJames qui gagne. Le comte d’Artois vient d’acheter de magnifiques chevaux à l’encolure anglaise, et il los engage dans des paris énormes. On a goût pour les ravissants équipages, et l’élé* gpOPQ est portée à un tel point qu’à Marly on voit des phaétons çt des calèches eu porcelaine de Chine, avec des roues de cristal, parsemées de rubis et d’émeraudes, et ces chars de fées, comme dans le palais de Morgane, attelés de six chevaux gris pommelé, couronnés de roses pompons, rattachés par des cordons de soie, courent sur les allées sablées, conduits par une amazone couverte d’un feutre gris à plumes flottantes, comme un cavalier des Stuarts ; derrière le char un nègre, noir d’ébène, couvert do bandelettes d’or, les abrite sous un parasol rouge comme du corail, afin de (aire ressortir la beauté et la finesse des traits des plus nobles duchesses de la cour.
Ainsi était Versailles sous le roi pourtant le plus sévère de mœurs et d’habitudes. Louis XVI, constamment couché à onze heures, debout le matin à cinq, travaillait même l’hiver sans feu jusqu’à sept, oh son valet de chambre entrait dans la balustrade du Ut. Ce qui amusait la reine l’ennuyait singulièrement ; la comédie, il l’écoutait avec distraction, et la musique lui était peu sensible. Un soir, aux Bouffes, on le vit tellement bâiller- que la reine lui en demanda la cause, et Louis XVI répondit sans s’émouvoir :
« Qu’il ne s’était jamais tant ennuyé de sa vie. » Toujours épris de la chasse, ii courait les bois, et cet exercice fortifiait son corps, tout en lui laissant la liberté de la pensée. Il aimait un peu la table et le vin pétillant, comme toute la famille de Bourbon depuis Henri IV; excellent pour ses domestiques, s’il avait quelques brusqueries de caractère, elles étaient bientôt corrigées par une excessive bonté ; s’il aimait tendrement sa femme, il voyait avec peine que la majesté royale, par un goût trop vif, trop exclusif pour le plaisir, se dégradât elle-même, jusqu’à recevoir des comédiennes, des histrions, pour prendre des leçons de jeu, de chant ou de déclamation théâtrale. Le roi n’osait gronder Marie-Antoinette, mais il la boudait.
Le grand faiseur de caricatures et de pamphlets du temps, Monsieur, comte de Provence, s’était renfermé philosophiquement à Brunoy. Un peu frondeur et mauvaise langue contre tous les ministres du choix du roi, et surtout contre la reine, fort amoureux de la comtesse de Provence , il y ajoutait une amitié très- vive pour sa dame d’atours, la comtesse de Balby, mariée à un noble génois (colonel de Roval- Bourbon), femme d’esprit, avec de la verve, de la causerie et de la médisance.
M. le cômte d’Artois, excellent jeune homme, brusque, emporté, beau cavalier, hardi dans tous
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les exercices, à l’escrime, à la paume, ambitionnant même de s’élancer sur la corde tendue. Le prince aimait le jeu, les arts ; il achetait à la fois Bagatelle, ce petit bijou du bois de Boulogne, qu’il faisait embellir, et la bibliothèque de M. de Paulmy, si riche, si curieuse. L’argent pour lui n’était qu’un moyen d’aider la vie, et il le jetait à profusion ; noble cavalier, toujours léger et un peu vif dans ses propos, caractère insouciant, bien qu’étranger aux sévères habitudes du roi, il lui donnait de la gaieté, de la joie au cœur. Si quelquefois pour lui Louis XVI était boudeur comme pour la reine, toujours excellent frère il finissait par lui rendre sa tendresse ; et avec son inaltérable bonté, le roi paÿhit les dettes de M. le comte d’Artois, en grondant un peu comme un oncle de comédie.
Dans cette même année, Louis XVI acheta de ravissants bijoux pour Marie-Autoinette , et, avec son esprit de juste économie , il prit des termes de sept ans pour payer les riches et somptueuses rivières de diamants, les bracelets de rubis et une parure de perles fines qui avait appartenu à la reine Henriette d’Angleterre, et que les portraits de Vandiek reproduisent en torsade dans sa belle chevelure. Louis XVI ensuite donna deux millions au comte d’Artois pour payer ses dettes de jeune homme. Au moins M. le comte d’Artois ne voulait pas se mêler d’affaires; il
ne se faisait pas galant par ambition ; chaque battement de sa poitrine n’était pas une spéculation ; il riait et dépensait follement, comme un vrai gentilhomme.
Le chef de la branche cadette des Bourbons, M. le duc d’Orléans, attaché au char de Mme de Montesson, vivait à sa terre de Saint-Assise en simple châtelain, au milieu de cette société intime que Mme de Montesson rendait si aimable, Le prince ne venait plus que fort rarement à Paris, laissant tout le bruit et l’éclat de sa maison à M, le duc de Chartres, l’ami du comte d’Artois et le compagnon de scs plaisirs. Avide de jeux , de distractions, tout ce qui était excentrique, étrange, M. le duc de Chartres le choisissait de préférence. Ne voilà-l-il pas qu’il paria de venir tout nu à cheval de Saint- Cloud à Paris, en plein jour? et il tint son pari. Y avait-il un préjugé contre les mulâtres? le duc élevait Saint-Georges à sa plus grande intimité et à l’ordre de chevalerie ; il excellait à tous les jeux d’adresse, à tous les exercices de corps; il- était boxeur, marcheur intrépide, et la plus fine lame du royaume. La maison de Penthièvre, si opulente, surtout depuis la mort du comte d’Eu , s’était considérablement rapprochée tout à la fois de la reine de France et de la branche d’Orléans. La princesse de Lamhalle, la plus digne des amies de Marie-
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Antoinette , avait presque le rôle de favorite dans un rang plus élevé que Diane de Polignae. Quant aux liens des Penlhièvre et de la maison d’Orléans, iis étaient fortement rattachés par la noble femme du duc de Chartres, fille du vieux duc, et ce mariage devait donner à la lignée d’Orléans des richesses si grandes, qu’elles pouvaient justement exciter des inquiétudes et des jalousies dans la maison royale. Le duc de Penthièvre était le plus opulent des propriétaires de France.
Malgré le caractère sérieux et réfléchi de Louis XVI, monarque en dehors de son temps, l’esprit dissipé dominait les hauts seigneurs de cour. Jamais le vice n’eut tant d’éclat, et l’on prodiguait l’or ou les billets de la caisse d’escompte à des femmes de théâtre profondément avilies : plus rien de chaste et de retenu , la société était comme un vieillard impudique qui réveille ses sens épuisés par des paroles de débauche ; les noëls, les couplets circulaient dans tous les rangs aux petits soupers comme aux grandes réunions des bals. Les Soubise, les d’Hénin , les Richelieu , les Lauzun , se faisaient gloire de quelques faciles conquêtes : quoi de plus insipide que ce vieux maréchal de Richelieu, adulé par Voltaire , le type de l'impertinence et de l’orgie dans un vieillard à figure de parchemin , rougie et
marquée comme une pomme de rainette ! Louis XVI
ne pouvait empêcher ces scandales par son exemple et sa sévérité ; mais ce qu’il ne supportait pas, c’était le désordre financier dans les puissantes familles, désordre qui amenait souvent la banqueroute. Lui, si rangé , si exact dans ses dépenses, il détestait les prodigues; quand il savait une vieille race obérée, à ce point qu’elle allait faire perdre ses fournisseurs, le pauvre , l’ouvrier , le marchand , le roi refusait toute grâce, toute munificence, même le cordon bleu à ceux à qui les traditions de lignée donnaient droit d’y prétendre. Dans cette œuvre , le roi travaillait par instinct : n’était-il pas temps d’arrêter les ruines de la grande noblesse? Presque toutes les puissantes familles se trouvaient engagées au delà de leur fortune, et alors se préparait cette faillite des Rohan-Guémenée, qui ruina presque toute une génération confiante en la parole d’un prince. Mille demandes étaient adressées au roi pour le payement des dettes de sa noblesse ; le plus souvent sévère, Louis XVI n’écoutait rien ; quelquefois plus faible, à la sollicitation de la reine , il prenait des engagements pour satisfaire les créanciers du noble gentilhomme ruiné : car cette noblesse, soyons juste envers elle, avait son beau et brillant côté 4 nulle petitesse dans le cœur, la générosité immense, la prodigalité aimable, l’amour de la France, la gloire du drapeau ; le champ de bataille était sà vocation,
elle y courait en riant, l’épée à la main ; tous ces petits colonels de vingt ans étaient admirables au jour du combat , arrachés de Versailles entre deux bals, ils se faisaient tuer le front haut et l’œil brillant de gloire.
Dans la guerre d’Amérique, les gentilshommes allaient donner un nouvel exemple de ce noble esprit avec une insouciance d’autant plus étrange qu’ils allaient combattre pour une république et contre leurs privilèges : ainsi la noblesse se suicidait gaiement par les idées, comme elle se faisait tuer par l’épée. Les hostilités avaient commencé et l’amiral anglais Keppel, marin d’une vieille renommée, avait arboré son pavillon de commandement dans ie canal , avec mission de surveiller les côtes de France. A peine en mer , la flotte aperçut deux frégates françaises , la Licorne et la Belle-Poule , chargées d’éclairer les manœuvres des Anglais, toutes deux excellentes marcheuses; la Belle-Poule , sous le commandement du chevalier de La Clocheterie, noble jeune homme ; la Licorne , sous les ordres du lieutenant de Bclizal. A la vue de la formidable escadre de l’amiral Keppel , les deux frégates firent leur retraite à pleines voiles. La Licorne, entourée par la flotte entière, baissa pavillon. Mais la Belle-Pmtle, ayant pris le vent, engagea le combat fièrement et sans répit contre la frégate VArcthuse, plus forte en canons
et en équipage. Après six heures de Combat, les deux frégates ne furent plus qu’une carcasse sans mâts , sans cordages , et la Belle-Poule , remorquée, vint se réfugier dans le port de Brest. Ce beau combat de M. de La Clocheterie fut comme les glorieuses prémices des grandes hostilités.
On ne peut dire la colère , l’Indignation qu’exci* tèrertt en France ces premières hostilités de l’amiral Kcppel , sans déclaration préalable. L’ordre fut donné au comte d’Orvillers de sortir de la rade de Brest avec sa grande flotté, et d’aller droit à l’amiral Keppel ; l’amiral se réserva l’escadre blanche ; le comte Duchaflault, la blanche et bleue ; au duc de Chartres fut donnée la bleue, mais nominativement ; on avait mis à ses côtés, pour le diriger et le conduire, de braves officiers de mer, et à leur tête le capitaine de La Motte-Picquet, le plus intrépide marin de la France. Qu’on se représente la rade de Brest, le 3 juillet 1778; à travers le goulet qui termine ces magnifiques lagunes, 32 vaisseaux de ligne se déployaient par l’anse et le château de Bertheaume, par la pointe et le phare de Saint- Mathieu jusqu’à nie de Molène , à la hauteur d’Ouessant. La flotte anglaise présentait 2288 canons en ligne , et elle avait ainsi une évidente supériorité sur l’escadre du comte d’Orvillcrs, qui n’en offrait que 1934. Néanmoins les ordres de
Versailles étaient si précis pour attaquer , il y avait sur les navires de France un si joyeux entrain pour échanger quelques mille boulets , que l’ordre de marcher à l'ennemi fut donné par le comte d’Orvillers , à la suite d’un banquet où l’on se promit , au choc des verres et des épées , de soutenir le pavillon de France à ce point que chaque vaisseau le clouerait à son mât. Les signaux furent ainsi faits : l’intrépide et habile comte Duchaffault engagea le combat sans hésiter, vaisseau par vaisseau, avec un feu si bien nourri , que l’amiral Keppel en fut un moment étonné; le comte d’Orvillers profita de cette hésitation pour couper la ligne par un mouvement rapide et glorieux. Six vaisseaux ennemis furent ainsi placés entre deux feux, ad milieu du corps de bataille : l'arrière-garde, que conduisait le duc de Chartres, et La Molle-Piequet sous lui, se trouva exposée à toutes les bordées de l’amiral Keppel. Ici les rapports varient : le Saint-Esprit , dit-on, n’exécuta pas , ou ne vit pas les signaux du eomte d’Orvillers ; après avoir envoyé quelques volées , il laissa passage à l’amiral Keppel, qui put ainsi se retirer de la bataille sans grande perle. Le duc de Chartres, ajoute-t-on, ne montra pas en cette brillante occasion du combat d’Ouessant tôut le noble courage de sa race. D’après les rapports de l’amirauté, le duc de Chartres donna lui-même le signal du combat : et
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sans habit, en simple veste, le cordon bleu sur la poitrine, il resta perpétuellement exposé au feu le plus* vif. Tel fut aussi le témoignage que depuis M. de La Motte-Picquet et le vicomte de Laval donnèrent sur la conduite du prince dans la journée d’Ouessant, conduite qui fut au reste fort sévèrement jugée. L’opiniort publique, en Angleterre, ne fut point non plus favorable à la conduite de l’amiral Keppel, et il dut subir un jugement. Dans ce pays d’orgueil patriotique, on ne croyait alors possible même l’égalité dans un engagement sur mer entre les flottes sous les deux pavillons. S’il y avait eu défaussés manœuvres dans le combat d’Ouessant, si l’on pouvait reprocher quelque insubordination et désobéissance aux signaux, il n’y avait pas moins un glorieux résultat ; c’est que la flotte anglaise, la première opérant sa retraite, avait pris la chasse devant le drapeau blanc. Louis XVI , si bon appréciateur, si nationalement inspiré, écrivit de sa main une lettre de félicitations au comte d’Orvillers.
Lettre du roi au comte d’Orvillers.
« Versailles , I" août 1775.
« J’ai reçu, monsieur, avec bien du plaisir les nouvelles du combat que vous avez soutenu contre la flotte anglaise. Vous ayez bien justifié le choix que
j’ai fiait de vous, par votre conduite et les bonnes manœuvres que vous avez faites. Je suis très-content de MM. les officiers et de toute la marine ; je vous charge de le leur témoigner. Je suis bien fâché de la blessure de M. Duchaffault ; j’espère qu’elle ne sera pas fâcheuse , et qu’il sera bientôt rétabli et en état de continuer ses bons services. J’ai ordonné qu’on prit le plus grand soin des blessés. Témoignez aux veuves et aux parents des morts combien je suis sensible à la perte qu’üs ont faite. M. de Sartines vous fera passer mes ordres ultérieurs ; je suis assuré du succès de la manière dont ils seront exécutés.
Signé Louis. »
L’affaire d’Ouessant fut suivie du manifeste officiel de guerre. « Il est notoire, disait le roi, que les forces de la France dans la crise actuelle furent les premières en état d’agir; il était au pouvoir du roi déporter à l’Angleterre les coups les plus imprévus et les plus sensibles. Le roi reçut l’ouverture d’une médiation de l’Espagne avec une satisfaction proportionnée au vœu qu’il a toujours fait pour le maintien de la paix* Sa Majesté suspendit sur-le-champ la sortie de sa flotte de Brest. L’espoir d’une conciliation flattait encore le cœur du roi, lorsque les escadres commandées par les amiraux Keppel et Byron sortirent des ports d’Angleterre. Cette démonstration
nchcva de déchirer le voile sous lequel la cour de Londres cherchait à cacher ses véritables intentions. L’événement démontra bientôt combien la prévoyance du roi avait été juste. La frégate do Sa Majesté, a Belle-Poule , fut attaquée par une frégate anglaise, à la vue même des côtes de France. Le comte d’Orvillers, attaqué parla floite anglaise, la combattit et la força à la retraite après lui avoir causé Un dommage considérable. Si le roi a différé de porter à la connaissance de toutes les nations la multiplicité des griefs qu’il avait contre la cour de Londres, et de démontrer la nécessité absolue où elle l’a mis de prendre les armes, c’est qu’il ne cessait de se flatter que le ministère britannique rentrerait enfin en luimême, et que la justice, et plus encore la position critique dans laquelle il avait mis sa patrie, l’engagerait à changer de conduite. » ■
Ce manifeste, longuement développé , était destiné à entraîner l'adhésion de l’Europe, qui doutait un peu de la bonne foi du cabinet de Versailles dans la question des États-Unis. Le moment paraissait bien choisi : des succès maritimes venaient de signaler encore l’impatient courage de la marine française ; Une petite escadrille, commandée par M. de Vaudréuil, s’empara du Sénégal, en expulsant les Anglais des comptoirs d’Afrique. Le marquis de Bouillé, gouverneur de la Martinique, par un effort de valeur
et de hardiesse, s’emparait aussi de la Dominique, celle ile jetée connue une stalion entre la Martinique cl la Guadeloupe , tandis qu’une expédition plus importante se préparait au milieu de l’EurOpe, étonnée d'une telle activités sa destination était les nouveaux Étals de l’Amérique. En verlu du traité d’alliance la cour de Versailles prenait officiellement fait et cause pour la république de6 États-Unis. Les insurgés avaient subi de notables revers, l’indépendance était compromise, la plupart des villes reprises par les troupes anglaises , et le congrès refoulé dans les dernières provinces. C’était fait de la nouvelle république, lorsque l’acte de reconnaissance émané
de la France vint donner une ferme impulsion à la résistance patriotique. C’est à Louis XVI que les colonies anglaises de l’Amérique doivent leur émancipation , et le Nouveau Monde sa grandeur.
Les deux escadres de La Motte-Picquet et du comte de Grasse (dix-huit vaisseaux réunis), magnifiques de courage et d’habileté, commencent une campagne d’Amérique extrêmement brillante. Naguère M. de Bouillé s’est emparé de la Dominique ; il faut compléter notre souveraineté des Antilles, et les escadres font voile au sud de la Martinique. Les Anglais sont maîtres de deux belles colonies, les îles Saint- Vm-^ cent et la Guadeloupe : il faut les leur enlever par un coup de main. A peine lp terre est -elle signalée
que soldais, matelots, s’élancent à travers les rochers criblés de mitraille, pour enlever d’assaut une forteresse jusqu’ici imprenable, et bientôt le pavillon blanc est salué sur la tour la plus élevée ; merveilleux fait d’armes conservé dans les annales maritimes et retracé par une toile de Vernèt.
Tout n’est pas fini pour les travaux de la flotte française : à peine maître de la Grenade, le comte d’Estaing apprend l’arrivée de l’amiral Byron à la tète de 21 vaisseaux ; lui, toujours intrépide, n’en a que 17, qu’importe I ses marins, exaltés par l’orgueil de la prise récente de la Grenade, ne demandent que le branle-bas du combat, et le comte d’Estaing marche droit aux Anglais. L'attaque fut impétueuse comme la foudre ; l’amiral Byron eut à peine le temps de se reformer en ligne pour envelopper l’escadre de France; et, à ce moment, sur l’horizon apparaît à toute voüe l’escadre du comte de Grasse, forte de 11 vaisseaux ; la supériorité du nombre est maintenant aux Français. Le comte d’Estaing a sous ses ordres 28 vaisseaux de haut bord; les amiraux Howe et Byron sont séparés, poursuivis, forcés de chercher un abri dans les ports d’Amérique. Qu’on se représente donc la joie orgueilleuse de la marine de France quand l’ennemi de toutes parts fuyait devant elle. Après dix ans d’efforts persévérants et soutenus , Louis XVI avait résolu ce
problème d’opposer des forces égales aux Anglais; ce qui ne s’était pas produit depuis Louis XIV !
Il est dans les droits comme dans les habitudes de la diplomatie de profiter de toutes les circonstances favorables à ses idées ; l’on ne doit pas s’étonner que la Russie, l’Autriche et la Prusse , dès que les hosti-
lités commencèrent vives et profondes entre la France et l’Angleterre, eussent pris en sérieuse considération l’état nouveau du continent. Ces trois puissances venaient d’accomplir Je premier partage de
la Pologne ; la guerre maritime détournait l’attentiofi de ce fait acquis et le rendait désormais inattaquable : la Russie put porter plus que jamais son ambition sur la conquête de Constantinople; la Prusse ne dissimula pas ses projets sur Dantzick et les villes libres; enfin l’Autriche développa ses idées sur la succession de Bavière, les États-Neutres de l’Adriatique et sur le protectorat de la Moldavie et de la Valachie. Tout à fait rassurée elle-même du côté de la France, l’Autriche avait agi avec ses libres allures pour obtenir des agrandissements sur les frontières de la Turquie. On était à la première année de la guerre maritime, lorsqu’on vit arriver à Paris, en simple voyageur, sans suite et sans faste, l’empereur Joseph II lui-même, sous le nom de comte de Falkenstein, prince à idées systématiques, à réforme bizarre, et lié par ses principes et ses caprices anti-
chrétiens avec tout le parti philosophique en France. Joseph II, avec les défauts et je dirai presque les petitesses de l’orgueil, avait néanmoins tout ce qu’il fallait pour plaire à ce temps : des paroles laudatives pour les philosophes , de la haine contre le clergé, des manières simples, nul faste dans ses équipages, affectation perpétuelle de sans-façon ; incessamment à pied, il visitait les établissements publics, les manufactures, les hommes à renommée. Au milieu de
ce monde si vaniteux de la littérature, on récitait • * »
ses moindres mots, on rapportait ses caresses à
M. de Buffon , ses gracieuses réparations pour quelques paroles dures de son frère l’archiduc. Ces formes ne coûtaient point à l’empereur Joseph II ; les princes autrichiens vivent au milieu de Vienne dans les rapports d’une douce paternité avec le peuple. Si la reine l’avait osé, elle eût accompagné l’empereur dans ses visites. à travers la capitale, comme elle l’avait fait enfant au milieu de Vienne.
Dans ses entrevues fréquentes avec le roi Louis XVI, il était naturel que l’empereur agitât plusieurs fois , de concert avec lui, les questions diplomatiques que présentait la situation de l’Europe. Il s’agissait de la réunion de la Bavière à sa couronne : l’électeur mort, l’Autriche réclamait sa succession en vertu des droits stipulés contre le palatin, le plus proche parent.
Tel était l’état de la question allemande posée par
Joseph TI. Ce n’était pas tout : l’Autriche désirait la cession du Frioul comme une marche en avant dans l’Adriatique ; le Frioul, aux mains de la république de Venise et depuis si longtemps désiré par les empereurs ! L’Autriche espérait qu’avec le concours de la France, elle obtiendrait la cession de ce territoire. Aucune de ces idées n’était ignorée du roi Louis XVI, parfaitement renseigné sur tous les secrets du cabinet autrichien par les communications de M. de Thugut , .pensionnaire de la France depuis l’époque de Louis XV. Telle était l’habitude de la cour de Versailles de se servir même de ces corruptions pour savoir et pénétrer les pensées des cabinets. Les fonds écrits au livre-rouge pour les affaires étrangères avaient cette destination d’enquête, qiii seule permettait les vastes projets d’avenir; la condition essentielle d’une bonne diplomatie, c’est de bien connaître la dernière pensée des cours ennemies, alliées ou neutres. Puis on se résout en parfaite connaissance des événements.
Au fond, Louis XVI ne repoussait pas les projets d’agrandissement pour l’Autriche, en Pologne, en Allemagne , en Italie ; car dans sa pensée un tel accroissement devait être l’objet d’une compensation pour la France; les Pays-Bas autrichiens jusqu’au Rhin et à la Meuse, convoités par Henri IV et le cardinal deRichèlieu , seraient la naturelle indemnité. M. de Vergennes
reçut ordre de Louis XVI de pressentir l’empereur
dans ce sens, et de lui poser nettement cette question :
• L’agrandissement politique que l’Autriche sollicitait en Allemagne et dans le Frioul aurait-il compensation pour la France dans la cession des Pays-Bas après la guerre? » Ces projets ébauchés entre les deux cabinets de Vienne et de Paris devaient naturellement trouver des oppositions partout en Europe. La Prusse soutenait : « que la Bavière devait essentiellement revenir à l’électeur palatin, » et, pour empêcher que le cabinet de Vienne ne s’emparât injustement de cet électorat, le vieux Frédéric 11, toujours ferme, toujours déterminé à l’œuvre de la force, venait de masser une armée de 1 80,000 hommes sur les frontières de la Silésie : la guerre pouvait d’un moment à l’autre se renouveler violente; l’impératrice Catherine H elle-même, intéressée à ce que l’Autriche ne s’agrandît pas, et impatiente surtout d’obtenir line influence allemande , s’était rapprochée de Frédéric, pour s’opposer aux projets de Joseph II sur la Bavière. Ce fut alors que , par un coup d’habileté remarquable , le cabinet de Versailles offrit sa médiation conjointement avec la Russie pour terminer toutes les contestations germaniques.
Le roi Louis XVI écrivit la lettre suivante à la reine Marie-Thérèse :
«Versailles, 10 décembre 1778.
« Madame ma sœur et belle-mère, la commu-
nication que V. M. m’a donnée de la réponse qu’elle s’est déterminée à faire à la représentation de S. M. I. des Russies , et à l’acceptation qu’elle a faite de sa médiation . e. droit à mes plus sincères applaudissements; V. M. rappelle par ce procédé si noble et si décent ceux dont j’ai lieu de croire que cette princesse n’est pas sans regret de s’être écartée, trop facilement sensible à la confiance que V. M. m’a témoignée, et que je me trouve à même de mériter. Dans mon tendre intérôi pour sa prospérité et pour sa gloire , je saisis avec empressement l’occasion pour accélérer la paix de ses États et celle de l’Allemagne.
« Je mande au baron de Breteuil de se concerter avec le price de Kaunitz sur la proposition à produire sur laquelle V. M. se décidera, et sui la forme la plus convenable à donner à toute la négociation ; et je l’autorise à communiquer le tout en mon nom, et sans attendre de nouveaux ordres de ma part, soit à la cour de Pétersbourg , soit directement à celle de Berlin, soit à toutes les deux, ainsi que V. M. le jugera à propos.
« Je suis trop persuadé , au reste , de ce que les souverains se doivent à eux-mêmes, pour n’avoir pas dans la plus haute considération la dignité de V. M. et pour ne pas la soigner comme la mienne propre.
« Je la prie de se reposer sur ma tendresse liliale pour sa personne, et sur les sentiments de l’estime
■ et de l’amitié la plus parfaite, avec laquelle je suis, etc. « Louis. »
Jusqu’alors, dans toutes les guerres engagées entre la France et la Grande-Bretagne, le cabinet de Londres avait opéré une diversion d’armes sur le continent; à l’aide des subsides votés par les communes, l’Europe entrait comme auxiliaire des intérêts anglais. Dans celte nouvelle circonstance d’une guerre maritime, les ambassadeurs britanniques s’agitèrent aussi pour amener un conflit sur le continent , afin que la maison de Bourbon ne fût plus libre de déployer toutes les forces de la patrie sur l’Océan. A Berlin , l’Angleterre parlait un langage passionné contre la France , offrant des subsides considérables si Frédéric voulait entrer en campagne avec cent cinquante mille hommes : une irruption prussienne sur la Meuse et les Pays-Bas détournerait les forces de la France de toute action menaçante contre le sol britannique. A Vienne, le cabinet de Londres s’exprimait avec le même entrainement contre la maison de Bourbon , proposant à Marie- Thérèse , la vieille alliée des whigs et des tories , de prendre à la solde de l’Angleterre 200000 Autrichiens si elle voulait s’unir dans une coalition dont le résultat serait la conquête de l’Alsace et de la Lorraine. A Pétersbourg , l’Angleterre parlait de
la nécessité impérative de surveiller : « l’insatiable ambition de la France , le grand obstacle à l’agrandissement de la Russie vers Constantinople. »
Il faut remarquer qu’à celte époque l’Angleterre mettait un bien moindre intérêt que la France à s’opposer aux agrandissements de la Russie vers l’orient. La puissance prépondérante dans les échelles du Levant, c’était la France : les intérêts commerciaux dans la Méditerranée et la mer Noire étaient représentés spécialement par le cabinet de Versailles. L’Angleterre ne voyait pas sans quelque satisfaction la Russie s’étendre vers ces côtés pour lutter contre la prépondérance française : on n’était pas encore arrivé à l’idée pratique d’un passage à travers l’Égypte pour le commerce de l’Inde ; Malte n’était point anglais. Les flottes britanniques se dirigeaient par le cap de Bonne-Espérance; il n’était dès lors pas étonnant que la guerre de Russie contre la Porte-Ottomane ne fût pas envisagée au même point de vue par la France et l’Angleterre.
D’ailleurs en ce moment l’inquiétude était vive et grande en Angleterre sur les desseins de la France. Il se formait, depuis Calais jusqu’à Cherbourg, qui recevait les premières et merveilleuses jetées de son port, une armée d’observation de plus de 80 000 Jiommes , dont le but avoué était une descente en Angleterre , en Irlande ou en Écosse,
selon les intelligences et les trahisons. Pour donner à celte armée un caractère de fermeté, on avait choisi l’élite des régiments , sous des officiers intrépides ; les vaisseaux de transport étaient préparés à suivre le vieux plan du maréchal de Belle -lsle sous le dernier règne. Le parlement d’Angleterre vota nonseulement des subsides , mais des levées de milices pour repousser quelques-uns de ces coups de tète de l’héroïsme, si naturels aux enfants de la France : 80000 hommes, sous le maréchal de Broglie, choix des régiments les plus exercés , pouvaient envahir l’Angleterre dans une nuit de calme et lorsque l’Océan serait apaisé.
Les nouvelles que le cabinet de Londres recevait de sa diplomatie sur le continent étaient mauvaises; loin que l’Allemagne s’agitât dans de nouvelles guerres, elle venait de conclure la paix à Teschen sous la double médiation de la Russie et de la France, véritable échec pour la politique de l’Angleterre. Cette puissance espérait un grand conflit entre la Prusse et l’Autriche, pour la succession de la Bavière et le remaniement de l’Allemagne; dans cet inévitable choc, elle espérait que la France, nécessairement appelée à prendre part aux batailles, se détournerait de la guerre maritime, et surtout que l’armée du maréchal de Broglie se porterait sur le Rhin. Après de longues conférences, les ministres
plénipotentiaires signèrent la paix définitive entre la Prusse et l’Autriche. Pour en assurer la durée, les cabinets de Pétersbourg et de Versailles intervinrent simultanément afin de donner leur garantie au traité qui fut ratifié le 13 mai 1779;
Ce bel acte diplomatique était accompagné d’autres mesures qui assuraient le bon vouloir de toutes les puissances neutres envers le cabinet de Versailles, qui s’en faisait le protecteur. A l’origine de la guerre, le roi avait adressé à l’amiral de France une lettre qui proclamait les principes les plus larges sur le respect des pavillons et le droit de neutralité. L’histoire diplomatique de Louis XVI offre une série d’ordonnances toutes favorables à la neutralité et au respect du pavillon. Le roi se hâtait de répondre d’abord à la déclaration de la Russie sur les neutres dans les termes les plus larges et les plus remarquablement libéraux : « La guerre, disait Louis XVI, dans laquelle le roi se trouve engagé, n’ayant d’autre objet que rattachement de S. M. au principe de la liberté des mers, elle n’a pu voir qu’avec une vraie satisfaction l’impératrice de Russie adopter le même principe et se montrer résolue à le soutenir. Ce que S. M. I. réclame de la part des puissances belligérantes, n’est autre chose que les règles prescrites à la marine française, et dont l’exécution est maintenue avec une exactitude connue et
applaudie de toute l’Europe. Elles ne tiennent point aux circonstances; elles sont fondées sur le droit des gens ; elles conviennent au prince assez heureux pour trouver toujours dans la prospérité générale la mesure de celle de son royaume. D’heureuses circonstances ont déjà mis plus d’une fois les deux cours à portée d’éprouver combien il importait qu’elles s’exprimassent avec franchise sur leurs intérêts respectifs. Sa Majesté se félicite d’avoir exprimé sa façon de penser sur un point intéressant pour les puissances commerçantes de l’Europe.
Le roi développe encore les principes sur les droits des neutres dans une lettre officielle qu’il adresse au duc de Penthièvre, grand-amiral : « Il veut n’apporter aucun trouble à la navigation des neutres, quoique la destination de leur chargement soit pour des ports ennemis, et de n’arrêter les bâtiments que dans les cas où il y aura les plus fortes raisons de croire que ce seraient des navires appartenant à des sujets du roi d’ Angleterre qui masqueraient leurs pavillons et arboreraient celui de quelques puissances neutres. » On venait de signer la paix de l’Allemagne au congrès de Teschen ; maintenant pour attirer à 6oi les nations commerçantes du nord, on préparait la ligue des neutres à laquelle adhéraient successivement la Suède, le Danemark, Naples, les villes hanséatiques, en se fondant sur les principes les
plus absolus du droit des gens pour maintenir la souveraineté du pavillon.
La France espérait davantage de la part de la Hollande et de l’Espagne ; l’une et l’autre de ces puissances devaient quitter le rôle de neutre pour se placer dans une situation d’alliées intimes avec le cabinet de Versailles. Les guerres maritimes ont cela surtout de menaçant, qu’elles embrassent tous les intérêts et touchent à tous les points d’un empire : une flotte se porte sur une côte, puis sur une cité rapidement, sans que l’on puisse en être prévenu à temps pour se protéger et se défendre; c’est en quoi le conflit avec la Grande-Bretagne entraînait avec lui -même un caractère d’universalité. Dans le traité d’alliance offensive et défensive signé entre les deux branches de la maison de Bourbon, il était convenu qu’en échange de la flotte que l’Espagne prêtait à la France, le cabinet de Versailles ferait tous ses efforts pour l’aider à reprendre Gibraltar; à cet effet, un corps auxiliaire français passait les Pyrénées pour marcher droit au rocher inexpugnable. Quelle époque brillante pour notre grande histoire ! Non-seulement la patrie déployait tout ce qu’elle avait de ressources, de puissance contre l’ennemi, mais encore le gouvernement doublait ses forces par d’habiles négocia- • tions. Lorsque tant d’intérêts sont en jeu, les plans , les projets politiques se multiplient dans le cabinet
de Versailles; Louis XVI, fort avide de mémoires secrets, d'instructions et de documents sur l'état des esprits et la tendance des cabinets, conservait cette habitude de s’enquérir et s’informer en dehors des ministres et des secrétaires d’État, coutume inhérente à la maison de Bourbon. Deux correspondances diplomatiques fixèrent spécialement l’attention du roi au commencement de son règne : la première , rédigée par le jeune marquis Pezai , sous le voile de l’anonyme , n’embrassa primitivement que des anecdotes sur Versailles cl les cours étrangères. Le second des correspondants privés de Louis XVI, plus important par sa science des faits et de l’histoire, fut le marquis de Grimoard, le censeur sévère du système de M. de Vergennes. Écrivain spirituel, à fortes idées, le marquis de Grimoard mérita d’étre employé dans la diplomatie active. Le roi aimait beaucoup à contrôler ses ministres par les écrivains politiques, qui prenaient un rôle assez important dans l’État depuis la libre discussion des économistes. Le besoin de tout écouter et de trop écouter créa ou grandit ce caractère toujours hésitant de Louis XVI ; il n’osa plus rien en face d’avis si divers et presque toujours en opposition : en poli- * tique , il faut s’éclairer, mais rarement se laisser dominer. A moins d’une nature mal faite, il y a toujours dans l’esprit de l’homme un instinct qui lui
révèle le dernier terme d’une question. Roi profondément national, intelligence toute pratique, Louis XVI veut que l’Amérique soit désormais comme partagée sous la suzeraineté de la maison de Bourbon : l 8 l’Espagne règne sur le centre et le midi au Pérou, au Mexique ; 2° des conventions secrètes conclues avec le congrès stipulent que la nouvelle république prêtera secours au roi de France pour ressaisir le Canada et la Louisiane, si récemment perdus. La colonie de Saint-Domingue demeurera l’expression du système mixte espagnol et français ; des négocia-
lions sont ouvertes à Paris pour assurer le commerce
fi?
de la France dans les colonies espagnoles, mines d’or ouvertes à notre industrie. M. de Rayneval travaille auprès du congrès pour obtenir un traité plus large encore sur les échanges entre les Étals-Cnis, la France et l’Espagne ; tandis que la colonisation de la Guyane, vigoureusement poussée, produit déjà tous les arbustes odorants, tous les arbres à épices de Ceylan et de Bourbon.
Dans l’Inde, les projets du cabinet de Versailles sé développént avec les hardies proportions d’un soulèvefnent des indigènes contre la domination merveilleuse des Anglais ; l’Indoustan , les côtes de Coromandel, le Bengale sont remplis d’émissaires * français. Une pensée-plus haute de ce plan se révèle par les instructions données à M. de la Vauguyon,
ambassadeur à la Haye : le roi , fermement décidé à faire entrer la Hollande dans son dessein de conquête et d’affranchissement de l’Inde , comme puissance maritime et commerciale, propose aux États- Généraux de joindre ses escadres à celles de la France : les possessions de l’Inde conquises sur les Anglais seront partagées d’après un traité particulier et par égale portion.
M. de Vergennes avait pour lui, indépendamment d’une grande habitude d’affaires , un sens droit et. constamment réfléchi. Cette faculté de l’esprit le roi peut-être la possédait à un degré plus éminent; nul ne savait mieux le droit public de l’Europe (ce qu’il tenait sans doute de l’éducation , reçue de M. le dauphin). Louis XVI écrit beaucoup; il correspond avec ses ministres sur les affaires publiques ; il leur donne ses opinions , ses ordres , ses conseils, particulièrement sur l’esprit et lés projets de l’Europe. « La politique de M. Kaunitz , écrit-il à M. de Vergennes , est une chose bien in- • compréhensible ; plus je la vois , moins je la comprends Par les instructions de Thugut, il paraît qu’il se croit absolument lié avec la Russie, et que-s’il n’a pas contribué au traité de paix, du moins l’a-t-il approuvé; de, l’autre côté, il nous fait dire qu’il en craint fort les suites, et l’empereur s’en est expliqué avec l’abbé Georgel. Il faut conclure de cela que sa
politique est loin d’être bien avec tout le monde pour y trouver son intérêt particulier. Nous sommes liés avec lui par un bon traité, et s’il veut quelque chose de nous, il faut attendre qu’il s’explique et que nous y voyions quelque chose d’avantageux, car il n’y a rien à craindre de rester tranquille; surtout se méfiant des bons offices du roi de Prusse. »
Quand le roi a le sentiment d’une idée juste, rien ne l’arrête : quels que soient ses liens avec Marie-
Antoinette, il juge de haut la politique autrichienne : « Joseph II doit être fort embarrassé de ses usurpations en Moldavie ; jamais la cour de Russie ne consentira à les lui adjuger. Je ne crois pas à ce nouvel accord entre ces cours copartageantes. Je les crois plutôt en observation vis-à-vis les unes des autres, et se défiant d’elles mutuellement : l’avis de M. de Lauzun me confirme dans ma pensée. Pour ce qui est de l’invasion que les troupes de l’empereur ont faile dans l’État de Venise, je n’y vois nulle raison ; mais la loi du plus fort est toujours la meilleure. Elle dénote bien le caractère ambitieux et despote 4e l’empereur, dont il ne s’est pas caché au baron de Breleuil. Il faut croire qu’il a su fasciner absolument les yeux de sa mère ; car toutes ses usurpations n’étaient point dans son goût, et elle l’avait
bien déclaré au commencement. La dépêche qu’a reçue Thugut prouve bien que M. de Kaunitz
désapprouve tout ce qui se passe, et a eu la main forcée. C’est sûrement par M.de Lascy.Nous n’avons rien à faire dans ce moment que de tout voir et nous tenir fort sur nos gardes sur ce qui nous viendra de Vienne. Honnêteté et retenue doivent être notre marehe ; mais M. de Saint-Priest peut toujours âter le terrain à Constantinople sur la navigation ibre de la mer Noire. Je me trompe fort si les trois , cours ne prendront pas querelle à la fin ; et gare l’incendie ! »
Il n’est pas une seule question sur laquelle le roi Louis XVI n’émette son avis avec une semblable impartialité contre les projets de la Russie ou de la maison d’Autriche, sans s’inquiéter de ses liens avec Joseph II.
Il suit avec inquiétude lés premiers pas de cette politique de rapprochement entre la Russie et l’Autriche sur la question orientale : «L’Autriche, dit-il, a toujours eu les mêmes allures; n’cst-ce pas ainsi qu’elle a agi dans le partage de la Pologne ? Elle a fait d’abord le semblant de s’irriter contre les projets de la Russie et se rapprocher de la France pour les repousser ; puis enfin, à son temps et à son heure choisis, elle s’est clairement dessinée pour le partage. Souvent le cabinet de Vienne a l’air de déplorer les actes qui ont grandi son territoire et son influence ; on dirait que c’est malgré elle que l’Autriche a fait ses conquêtes , et pourtant quand elle les a, elle les garde bien. »