CHAPITRE V
Développement de la guerre pour l’indépendance des États-Unis. ■ — Le parti de la paix. — Inquiétudes de Louis XVI sur l’Orient.
— État des esprits en Angleterre. — Changement du ministère.
— Les whigs au pouvoir. — Négociations pour la paix. — Médiation de la Russie et de l’Autriche. — Signatures des préliminaires. — Fox , ministre des affaires étrangères. — Ouvertures seçrètes contre la Russie. — Avènement de Pitt. — Son système
• continental.
La guerre était ainsi engagée avec une grande énergie sur l’Océan, dans les colonies de l’Inde et de l’Amérique. Jamais la France et l’Angleterre n’avaient déployé tant de puissance et d’efforts. Après le combat d’Ouessant, glorieux, mais incertain, la flotte du comte d’Orvillers était venue se réparer dans le port de Brest. Le comte Duchaffault, grièvement blessé , céda son commandement au comte de Guichen, brave officier de la marine ; une division lui fut confiée, l’autre resta sous les ordres de La Motte-Picquet. Aux premiers jours du printemps , 30 'vaisseaux sortirent de la rade de Brest pour une destination inconnue ; l’amiral d’Orvillers ouvrit ses lettres en pleine mer. L’ordre du cabinet
de Versailles était d’aller attendre la flotte espagnole sur les côtes de la Biscaye, à la hauteur du cap Saint-Vincent. 35 vaisseaux espagnols s’étaient réunis dans la rade de la Corogne, sous le commandement des amiraux don Luiz de Cordova et Langara, officiers braves, avec cette paresse d’esprit et de corps, type de la nation espagnole. Tout se fit avec tant de nonchalance que près de deux mois se passèrent à attendre la jonction des forces de don Luiz. Néanmoins on pénétra dans la Manche, et bientôt l’amirauté anglaise apprit que 65 vaisseaux de ligne, armada formidable, se présentaient devant le port de Plymoulh, au moment où une crise politique menaçait la Grande-Bretagne ; l’administration de lord North , vigoureusement attaquée par l’opposition , voyait grandir ses périls : l’Irlande catholique se soulevait; la sédition, murmurant autour du parlement, brisait les vitres de Westminster; les colonies de l’Amérique soulevées se séparaient 4e la mèrepatrie; on avait en face, sur les côtes de France, une armée d’élite de 80 000 hommes préparant les bateaux plats, et 65 vaisseaux se déployaient devant Plymouth à toutes voiles.
Jamais une flotte composée d’éléments différents et de nationalités antipathiques ne peut marcher avec harmonie, et telle est la destinée de toutes ces armada , qu’elles sont plutôt une démonstration
formidable qu’un danger réel pour l’ennemi. La flotte combinée, perpétuellement contrariée par les vents de la Manche, perdant un grand nombre de ses matelots par les privations, disputant de prérogatives entre ses généraux, se vit contrainte de rentrer dans le port de Brest afin de se ravitailler.
L’immense popularité que trouvait la guerre dans toutes les classes, môme parmi les nobles, avait excité un vif enthousiasme : tel gentilhomme par- • tait comme volontaire , tel autre obtenait un commandement sous le drapeau américain. Marie-Antoinette, si enthousiaste de cœur et d’esprit, partageant l’enivrement public, voulut voir et accueillir le marquis de La Fayette. Cette noble princesse avait copié de sa main des vers de la tragédie de Bayard , de Du Belloy, patriotiques pensées qu’une belle âme appliquait à M. de La Fayette, dans une représentation publique. Le roi ne voulut pas d’abord recevoir M. de La Fayette, parce qu’il fallait avant tout respecter la discipline outrageusement violée : capitaine dans un régiment de France, le jeune marquis avait déserté comme un véritable aventurier, pour passer auprès des insurgés d’Amérique ; plus tard, le roi, avec une grande bienveillance , l’éleva au grade de maréchal de camp , avancement inouï dans ies armées françaises, où tout était lent et méthodique.
Dans cette popularité que trouvait la guerre , il n’était pas une province , une ville qui n’offrît son contingent pour l’armement maritime; les noms des vaisseaux, le Languedoc, la Provence , indiquent assez qu’ils . furent les dons de la munificence des habitants : le conseil d’Élat, le parlement, les villes et les corporations se mêlèrent à ce vif et noble entraînement. Le trésor royal fut soulagé par des offres patriotiques , et alors fut définitivement composée l’armée auxiliaire qui devait porter secours aux insurgés d’Amérique et rapporter une révolution en France. Cette armée ,• placée sous le commandement du comte de Rocbambeau, un des élèves du maréchal de Belle-Isle , devait se composer de 6000 hommes : parmi ces troupes rayonnait la plus brillante noblesse, les Ségur, les Beauhamais, les Custine, les Lauzun , les Noailles , jeunes gentilshommes qui allaient se nourrir là des idées républicaines. L’armée partit joyeuse comme pour une fête, se croyant appelée à donner la liberté au monde : tous ces jeunes officiers, pleins des idées classiques de Rome, élèves du collège d’Harcourt, récitaient la tragédie de Brutus en montant sur les navires du roi. Il faut ici remarquer, à l’honneur de nos armes, que tout était perdu en Amérique pour les insurgés vaincus, dispersés par lord Cornwallis et le général Clinton. Washington et ses milices ne pouvaient résister à la
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supériorité des armes anglaises, et le congrès, réfoulé par les baïonnettes, était obligé de se réfugier presque aux limites des grandes forêts. Tout changea de face au moment où l’armée du comte de Rochambeau, soutenue de la flotte du comte de Grasse, débarqua sur le sol américain pour appuyer les insurgés par des troupes fermes, habituées à la guerre, parfaitement disciplinées, conduites avec l’élan des officiers français, et tandis qu’aux mers des Antilles se donnaient cette suite de batailles navales qui firent le plus bel honneur au comte de Guichen. Le 17 avril 1782, première bataille navale; les flottes s’engagent, et les Anglais se retirent une première fois. Le 15 mai seconde bataille navale ; engagement moins serré, et l’amiral Rodney se retire encore; le 19, on se reprend avec le plus vif acharnement; cette fois le comte de Guichen manœuvre pour couper l’escadre britannique , et il y parvient. Dans l’Inde, les Anglais actifs dans leurs attaques ont eu des succès décisifs; par surprise ou par force, fisse sont emparés de Karikal et de Goudelour dans la presqu’île du Gange. Ces conquêtes ne leur ont coûté que peu d’efforts ; on ne s’attendait pas à la guerre, et le marquis de Bellecombe , qui défendit Pondichéry à outrance, fut obligé de se rendre. Ces comptoirs, les Anglais ne les gardèrent pas. La France destina de nouvelles escadres pour les mers de
l’Inde. Le bailli de Suffren Saint-Tropez doit les diriger comme un intrépide officier et le tacticien le plus habile : Provençal aux formes rudes, gros de corps et de tournure, il est chéri des marins qui parlent le patois sacré de Toulon, de la Seyne et de la Ciotat. Sur cette flotte se groupent la plupart des officiers méridionaux destinés à la marine. Les feux du midi échauffent ces imaginations brûlantes : les
instructions du bailli de Suffren , rédigées par Louis XVI, et d’une nature fort remarquable; font reposer le succès autant sur les négociations que sur les armes : « La Hollande va se déclarer officiellement contre l’Angleterre, et dès-lors la couronne de France doit lui prêter appui; il pourra donc arriver que, dans le cours de la campagne, le bailli de Suffren soit obligé de défendre le cap de Bonne-Espérance, l’île de Ceylan, les établissements hollandais, et il ne le négligera pas. » Le cabinet de Versailles venait d’être informé qu’une expédition, sous les ordres du commodore Johnston, était partie de Plymouth ; il fallait prévenir cette flotte et la combattre. Le bailli de Suffren, qui commande une division de l’escadre du comte de Grasse, s’en sépare à la hauteur de Madère, avec cinq vaisseaux de 70 à 80 canons ; cette petite escadre voguait à pleines voiles, lorsque tout à coup le bailli de Suffren aperçoit cinq vaisseaux ennemis dans la baie de Praya : « C’est
l’amiral Johnston, » s’écrie-t-il, et il l’attaque. L’ordre de bataille est donné ; le bailli de Suffren commande l’Annibal, et vient se mettre à travers du vaisseau du commodore ; bataille de héros moins heureuse que belle ! Démâté par les volées de l’ennemi, rasé camme un ponton, le glorieux bailli provoque les Anglais d’une manière chevaleresque, et, par sa fermeté , il atteint le but de l’expédition', qui est d’empôcher le commodore Johnston d’envahir la colonie hollandaise dff cap de Bonne-Espérance : une garnison française est jetée au Cap. Le bailli de Suffren vient réparer son escadre à l’üe de France, et ici commence sa première et admirable campagne de l’Inde; de eoncerl d’abord avec le comte d’O.rves, il l’accomplit seul contre l’amiral Hughes ; son pavillon se déploie héroïquement à Madras, Pondichéry et Trinquemale; jamais Suffren ne refusa bataille, et sa renommée s’étendit dans toute la presqu’île de l’Indoustan. À cet héroïsme si glorieux pour notre Provence, M. de Suffren joignit bientôt l’esprit des négociations. Parmi les éléments de succès que Louis XVI avait indiqués dans ses instructions écrites pour la campagne de l’Inde , se trouvait l’offre d’une armée européenne faite à Hyder-Ali, l’ennemi des Anglais dans le Mysore , système qu’on avait suivi pour les insurgés de l’Amérique. M. de Suffren signa un traité d’alliance offensive et défensive avec
le sultan ; des troupes françaises débarquèrent pour
seconder l'insurrection des Indous.
A peine ce traité était-il conclu que l’on signala quatorze voiles ennemies. Suffren fait former l’ordre de bataille; pendant trois jours il manœuvre avec habileté pour gagner le vent ; ce combat dure cinq heures avec un feu terrible, et les deux escadres maltraitées se séparent. Huit jours après, nouveau combat; l’amiral anglais Hughes cède encore devant le courage de Suffren, qui vient se réparer à Trinquemale et à Goudelour. Un mois à peine écoulé, on se reprend devant Karikal, et la victoire couronne le glorieux courage du bailli de Suffren. Jamais renommée plus grande que celle du fier amiral dans tout l’Indoustan, si bien que Hyder-Ali voulut le voir, et, à son retour à Goudelour, le sultan en personne désira visiter Suffren. Qu’on se représente, sous le ciel de l’Inde toujours pur, une troupe de quelques mille cavaliers couverts d’or, aux cimeterres étincelants, aux vêtements de cetfe mousseline de l’Inde qui ressemble à de la guipure frangée d’or. Là, sous des tentes dressées à la hâte, surmontées du croissant, le sultan Hyder- Ali, ses fils, reçoivent le bailli de Süffcen, suivi de ses officiers revêtus de l’uniforme de la marine royale aux baguettes d’or. Le sultan reçut ces braves marins avec une faveur marquée; il dit au bailli
de Suffren : « J’étais grand jusqu’à présent; aujourd’hui tu es plus grand que moi; dis à ton roi que moi, son plus fidèle allié, je le prie de m’aider à chasser les Anglais de ces côtes. » Et Hyder-ÀIi, les mains croisées sur la poitrine, donne le salut à l’amiral et lui tend la main. Au bruit des cymbales retentissantes, le sultan distribue des présents précieux à la marine de France.
On apprenait alors à Versailles que les États-Généraux s’étaient décidés officiellement à signer un traité d’alliance offensive et défensive sur le même pied que l’Espagne, de sorte que la marine hollandaise se trouvait désormais en la pleine disposition de la France. Dès ce moment on aperçoit un changement notable dans les projets de la cour de Versailles. Louis XVI avait réuni 80000 hommes sur les côtes, avec le dessein d’un débarquement,
et sans doute d’une révolution contre la maison
de Hanovre : le cardinal d’York ne pouvait-il pas être sécularisé par le pape? et un plan de restauration pour les Stuarts serait peut-être essayé comme sous Louis XIV et Louis XV. Depuis, la cour de Versailles renonce à ces idées ; l’opinion personnelle du roi Louis XVI est qu’au lieu d’attaquer l’Angleterre dans son gouvernement et dans sa métropole, on doit plutôt l’atteindre ou l’affaiblir dans ses établissements et ses colonies. Peut-être aussi faut-il attri-
buer ces changements dans les plans primitifs de Louis XVI , à la situation du continent, que. l’Angleterre s’efforçait encore une fois d’agiter. Les intérêts commençaient à se heurter bruyamment en Europe; toujours attentive, la France suivait avec inquiétude la politique de l’Autriche, qui cherchait à profiter de la guerre pour réaliser ses projets d’envahissement. Joseph II, mesurant avec habileté l’impossibilité où se trouvait la France de se mêler aux questions continentales dans son état dq préoccupation d’une guerre maritime, renouvelait tous ses projets d’ambition : en même temps qu’il élevait un archiduc à l’électorat de Cologne , l’empereur déclarait ses plans contre la Turquie et la république de Venise. L’Angleterre , dans le dessein de détourner la France des hostilités sur mer, et pour donner un nouvel aspect à la guerre actuellement engagée, voulait soulever le continent,
. et prêtait la main à Joseph II. Ces craintes des projets de l’Autriche et de la politique russe firent rappeler l’armée réunie par Louis XVI en Normandie et en Bretagne. L’armée de débarquement, augmentée de dix régiments de grenadiers royaux, nouvellement levés , fut destinée à maintenir la paix du continent, et, pour suivre son plan de politique extérieure, Louis XVI dut porter secours aux alliés de la cause française. Un corps d’élite fut détaché pour aider l’Espagne à reconquérir Minorque et Gibraltar.
Minorque fut restitué à l’Espagne par un coup de main du duc de Grillon. Ce premier succès fut célébré à Madrid par une fête. Le roi d’Espagne accabla le duc de Crilloh de récompenses. Créé capitainegénéral, il reçut la grandesse, et, couvert de tous ces honneurs , il vint devant Gibraltar se joindre aux troupes espagnoles et les seconder dans le siège. Ces soldats, alors réunis dans le camp de Saint-Roch, au pied de l’immense rocher, avaient converti le siège en blocus; la lenteur espagnole s’accommodait mal avec ces assauts brusques , impétueux , à la manière française , qui en finissent avec une place ; brave , fier et sobre , l’Espagnol indolent aime la sieste , et s’endort au son de la mandoline dans la tranchée. La cour de France résolut d’y envoyer deux jeunes princes avides d’y faire leurs premières armes, M. le comte d’Artois et le duc de JBourbon , du même âge, souvent rivaux , et qui venaient de se rencontrer en duel à la suite d’un bal masqué ; un petit propos, une médisance, entraînaient un croisement d’épées entre des gentilshommes, et, comme pour les punir, on les envoyait à une bataille, duel sür une plus large échelle. M. le comte d’Artois traversa l’Espagne, apportant partout cet esprit légèrement moqueur qui faisait son caractère; dans sa correspondance avec la reine , il l’amuse par le récit des anecdotes espagnoles, que le Mariage de Figaro a mises à la mode :
LOUIS XVI. —r CHAPITRE V.
« La batterie , disait-il , qui avait fait le plus de mal aux Espagnols, c’était la batterie de cuisine, » car il traitait les officiers avec la plus grande magnificence, et les Espagnols, sobres de leur nature, prirent plus d’une indigestion.
Le général anglais Elliot faisait des sorties silencieuses, et, protégé par le bruit du tonnerre retentissant én échos dans les rochers, il se précipitait sur les retranchements espagnols; accueilli avec ardeur par les baïonnettes des grenadiers , il rentrait dans la place , mais l’œuvre du siège était à recommencer incessamment. Il n’y avait d’espérance que par la mer; alors un ingénieur français, M. d’ Arçon, inventa ces batteries flottantes mues parla vapeur (déjà essayées); ces carcasses de gros navires, épaisses de plus de six pieds, recouvertes d’une charpente à l’abri de la bombe, portaient 24 bouches à feu; dix de ces batteries flottantes se présentèrent sans mâts ni voiles devant Gibraltar, et ouvrirent leur feu le 13 septembre d’une manière formidable, en même temps que 193 bouches à feu , dirigées par le duc de Crillon, faisaient sauter en mille éclats les rochers qui couronnent Gibraltar.
Négligeant la fausse attaque de terre, qui ne pouvait avoir aucun résultat à cause de la situation inexpugnable de Gibraltar, Elliot dirigea tous ses feux sur les batteries flottantes. Pour la première
fois alors furent lancés, non seulement les boulets rouges, mais les fusées incendiaires se cramponnant aux batteries de mer, et bientôt ces immenses machines furent la proie des flammes. Les Espagnols, étonnés de tant de résistance, sé hâtèrent de convertir encore le siège en un blocus qui permettait la sieste et la cigarette. Ainsi Gibraltar ne put être enlevé aux Anglais.
Dans la guerre d’Amérique , la marine avait toujours fortement secondé l’armée de terre. Cependant une rencontre fatale vint abaisser notre pavillon sous le comte de Grasse. Le comte de Grasse, demeuré quelques mois aux Antilles pour seconder le marquis de Bouille, mit à la voile pour opérer sa jonction avec les Espagnols. Pendant cette marche , dans laquelle on devait surtout éviter l’escadre anglaise de l’amiral Rodney, le vaisseau le Zélé ayant éprouvé de grandes avaries , le comte de Grasse , pour ne pas l’abandonner, mit du retard dans sa manœuvre, et bientôt l’on vit apparaître la flotte de l’amiral Rodney, supérieure en nombre. Dans cette bataille impétueuse, il y eut bien des fautes commises, et peutêtre des trahisons. La jalousie rongeait au cœur la marine de France; on se haïssait souvent de vaisseau en vaisseau; la discipline n’était pas toujours bonne parmi les états-majors; on n’exécutait pas des ordres souvent reçus avec dédain. Dans cette
terrible rencontre, l’escadre française perdit sept vaisseaux, et parmi ces beaux navires, la Ville de Paris, de 100 canons, qui se rendit avec le comte de Grasse. Fatale douleur pour la marine, se relevant néanmoins aussitôt par les nouvelles éclatantes des succès du bailli de Suffren dans l’Inde ! Le glorieux bailli de la langue de Provence venait en effet de s’emparer de Goudelour, une des plus riches possessions anglaises; les vaisseaux à peine réparés, il marcha directement vers l’amiral anglais Hughes , mouillé devant Négapatam. Par les feux ardents du mois de juillet, le bailli de Suffren ordonna le branle-bas du combat; elle dura, cette glorieuse bataille, jusqu’à cinq heures du soir; les Anglais, après de grandes pertes, se réfugient à Négapatam; Suffren, toujours en panne devant la flotte pavoisée d’Angleterre , tire encore six bordées pour précipiter la retraite de l’ennemi. Le voici mouillé dans la rade de Karikal; toujours infatigable, l’amiral apprend que l’escadre anglaise fuit voile sur Madras pour embarquer des troupes : alors le bailli se porte sur Trinquemale, s’en empare par capitulation, et le drapeau blanc esi hissé sur le fort on l’honneur de la France. Ici se manifeste le génie intrépide du bailli de Suffren; un boulet de canon vient d’emporter son pavillon d’arrière, et les cris de joie des Anglais lui firent voir que l’ennemi s’imagine que lui, l’amiral.
voulait se rendre : « Qu’on arbore , s’écria-t-il , tous les pavillons, qu’on les place à l’arrière, à l’avant; qu’on pavoise comme pour un jour de fête; qu’on fleurdelise partout. » Les équipages saluèrent cet héroïsme par des bordées ; l’ennemi fut contraint une fois encore de se retirer devant l’intrépide bailli, qui cingla pour Goudelour, avec 15 vaisseaux de ligne. Ces quatre années de batailles navales avaient donc été bien belles pour les escadres du roi ; si les succès n’avaient pas été complets et constants , au moins toujours avaient-ils été signalés et balancés !
Chaque victoire, Louis XVI, ce roi si français, si national, la salue de son enthousiasme; il comble de distinction les officiers qui ont rattaché quelque lustre au drapeau de la France. Le comte d’Estaing, qui vient d’ouvrir la campagne par de brillants faitè d’armes, est accueilli à Versailles avec une déférence profondément marquée ; le roi le fait asseoir à sa table ; la reine, de ses mains blanches et effilées, lui apporte un tabouret pour reposer sa jambe blessée. Quand un officier, au contraire, n’a que faiblement accompli son devoir, le roi demeure pour lui dur et sévère ; comme il est loin d’être content de la conduite du comte de Grasse, lorsque son neveu vint lui offrir les drapeaux pris à Tabago, le roi lui dit d’un air maussade et en lui tournant le doê : « Quelles sont ces loques que vous m’apportez là! » Hélas! si le roi
apprend la nouvelle d’un revers, il ne veut ni fêtes, ni joies à Versailles; les bals, les galas lui sont importuns. Un jour M. de Vergennes lui annonce que la flottille marchande sortie de Bordeaux et convoyée par le comte de Guichen, le digne amiral, a eu plusieurs navires de commerce pris; c’est un accident de guerre, et cependant cette nouvelle l’afflige à ce point qu’il suspend toutes les invitations. Comme il sait tous les sacrifices que la guerre impose au peuple, Louis XVI multiplie les économies : toutes les fois qu’on lui propose une dépense en dehors des nécessités de la campagne, il répond fermement : « Avec cela nous aurions un vaisseau de plus. » La reine Marie-Antoinette se donne une autre tâche, un autre devoir ; elle voit avec peine celte préoccupation incessante du monarque; à tout prix, elle voudrait le distraire ; quand la reine aperçoit Louis XVI le front assombri, le regard inquiet, sur une nouvelle qu’il attend, elle lui propose un jeu d’enfants, une partie de barres, quelques fêtes à Trianon, un souper, un bal. Elle-même, reine de France, tout en conservant ses affections de cœur, ses distractions, son goût pour la comédie, est devenue moins rieuse et plus sévère ; deux fois mère déjà , son premier enfant, Madame Royale, a trois ans à peine; elle espère en prendre soin de ses mains, cultiver cette intelligence; un moment attristée de ce qu’elle n’a
donné au pays qu’une fille, la reine voit ses vœux couronnés par la naissance d’un dauphin. Un dauphin ! doux nom alors pour le peuple i
Toutefois en ce moment, et comme si elle devait boire son calice d’amertume jusqu’à la lie, les plus affreuses calomnies circulent contre la reine; ces calomnies éclatent non-seulement par des murmures, des mots dits à voix basse, mais encore par des accusations formulées dans des couplets et des noëls de cour. Avez-vous vu quelquefois l’affreux serpent baver sur la fleur odorante, ou le scorpion s’envelopper sous les riches dentelles ? ainsi étaient ces affreux couplets sur cette majestueuse et douce reine, accusée non-seulement d’adultère et des mœurs les plus tristes, mais encore attaquée dans ce qui faisait sa joie, son orgueil de reine et de mère, ce dauphin salué par le roi. D’où venaient ces noëls atroces? quelles mains les avaient écrits, ou quelle pensée les avait inspirés ! On accusa tout le monde, un prince surtout, placé sur les premières marches du trône, fort caustique et mordant. Monsieur, comte de Provence, ne cessait d’envier le gouvernement politique de son frère par le sentiment excessif de sa capacité. De gré ou de force, par tendresse ou intrigue, il voulait pénétrer dans le ministère, et se faire chef du conseil , tandis que son frère cadet, M. le comte d’Artois, arrivait de sa petite expédition d’Espagne ;
toujours joyeux compagnon, il était parti raillant, et il revenait de son pèlerinage d’Andalousie, barbouillé de quelques idées espagnoles, de romances et de bons mots. Avec ses habitudes de plaisir, de distraction, M. le comte d’Artois, au camp de Saint- Roch, restait impatient de revoir Versailles. Son cœur, toujours excellent, n’eût jamais manqué par esprit d’intrigues à ce qu’il devait au roi son frère -et à la noble reine; s’il s’amusait de spectacles, de jeux et de folies de gentilhomme, il gardait sort honneur, sa dignité, son respect pour la couronne et son attachement pour le roi.
Au commencement de la guerre d’Amérique le gouvernement ministériel était resté aux mains de M. de Maurepas ; chef du ministère, tous les secrétaires d’État travaillaient en sa présence ; l’intelligente capacité de M. de Vergennes, la portée sérieuse de son esprit convenaient également à Louis XVI. Dans cette voie, il était parfaitement secondé par M. de Sarlines, le ministre de la marine, si vivement préoccupé de donner tm essor considérable âüx ressources navales de la France. Mais dans les cabinets ce ne sont pas toujours les intelligences graves qui obtiennent la popularité ; elle vient aux esprits remuants. Tandis que M. de Sartines et le prince de Montbarrey constituaient avec énergie les forces de la monarchie contre la Grande-Bretagne, et cela sans
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bruit, sans éclat, le pays n’était préoccupé que d’un seul homme, d’une seule tête, M. Necker. 11 faut rendre cette justice au contrôleur général, qu’intelligence et ressources , il avait placé immédiatement le trésor dans une bonne position, pour répondre à toutes les dépenses de la guerre d’Amérique. Dès qu’il fut au contrôle, l’or vint facilement dans les caisses. Il se révélait deux hommes dans M- Necker, le financier et le politique : comme financier , génie fécond , intelligence commode , il trouvait des moyens de payement pour tous les services; comme homme politique, impérieux et exigeant, il voulait imposer sa loi, et il ne se crut pas suffisamment soutenu au ministère; les finances étant le ressort de toutes choses, M. Necker demanda le changement des mi* nistres de la guerre et de la marine. Dans les premiers efforts de la guerre, M. de tartines s’élait voué tout entier à son déparlement; les dépenses avaient été immenses pour armer plus de cent vaisseaux ; toutes ordonnancées de la main du roi , ces dépenses appelaient un profond secret ; on se cachait même de M. Necker, car M. de Sartines avait quelque soupçon, et, par ses intelligences ç}e police, il croyait savoir que M. Necker, fort lié avec lord Slormont et très-opposé d’abord à la guerre, le laissait informer par la banque de tout ce qui se faisait dans le département de la marine. La responsabilité
de M. de Sartines était, au reste, parfaitement couverte par les bons ordonnancés de la main du roi. Néanmoins, M. Necker, informé de ce déficit du trésor, se plaignit avec vivacité. Le roi dut céder aux instances du contrôleur général; M. de Sartines donna sa démission. M. Necker appela au ministère de la marine le maréchal de Castries, son ami, enthousiaste de ses doctrines, un de ces gentilshommes séduits par toutes les nouveautés; estimable, au reste, par la probité de ses mœurs et la sévérité de sa vie domestique. La même révolution s’opéra au département de la guerre, où M. Necker voulait avoir un ministre à système, à innovation, un partisan des idées économiques, et l’on fit choix de M. de Ségur, esprit essentiellement faux, qui ne sut respecter ni les droits, ni les noms, ni les anciennetés, et qui jeta de l’outrage même aux Montmorency. Du vieux conseil des ministres à expérience et à traditions, il ne resta donc plus que M. deVergennes; et M. Necker se proposait bien, dans la plus prochaine crise, de se débarrasser de l’homme d’État, pour lui substituer une tête à système et peut-être pour arriver à M. de Choiseul ; parfaitement posé déjà avec M. de Castries et M. de Ségur, M. Necker put marcher plus droitement aux innovations. Des intendants des provinces, des financiers, de grands seigneurs, se plaignaient à M. de Maurepas de ce qu’il avait l’air
d’approuver que M. Necker jetât le désordre dans la hiérarchie. M. de Maurcpas leur répondait plaisant * ment que M. Necker était un faiseur d’or, et qu’il avait établi dans le gouvernement la pierre philosophale : « c’est-à-dire, répliqua M. Sénac de Meilhan , qu’un emprunt est la récompense d’une destruction.» — u Précisément, reprit M. de Maurcpas. » — « Et s’il vous demandait la permission de faire couper la tête des intendants? » — « Peut-être, répliqua M. de Maurepas, nous le lui permettrions. *> Ainsi
s’exprimait M. de Maurepas avec sa légèreté habituelle : durant cette guerre, avant toute considération morale, il fallait trouver de l’argent pour combattre à outrance les Anglais, et c’est ce que voulait dire le ministre. ;
A l’aspect de ces innovations qui brisaient l’antique édifice administratif de la monarchie, l’esprit si juste du roi Louis XVI se manifestait néanmoins par des discussions et des résistances. M. Necker avait dans un mémoire attaqué les intendances comme des institutions surannées contraires à l’esprit d’une bonne gestion. Sur ce mémoire le roi fait des observations marginales réfléchies et curieuses, dans lesquelles il réfute les critiques de M. Necker contre les intendances ; Louis XVI n’est pas complètement partisan des pays d’État. « Très-certainement, dit-il, la Bretagne, avec ses États, n’est pas plus heureuse
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que la Normandie , qui êii est privée. Est-il plus
expédient de livrer à des corps administrateurs le
contrôle des affaires d’administration ? ou est-il plus sage de les conserver à des corps judiciaires? » Le roi repousse donc le système de M. Necker.
M. de Vergennes, encore maître de la confiance du roi, venait de développer dans plusieurs mémoires les dangers du système de Necker, entraînant la monarchie à sa ruine par des nouveautés fatales. En outre, M. de Sartines, déplorablement accusé par M. Necker d’avoir dilapidé les fonds de la marine, crut devoir présenter lui-même sa défense au roi ; et, à son tour, il accusait directement M. Necker. « Mon désespoir, disait M. Sartines dans ce mémoire , n’est pas tant d’avoir perdu la confiance dû roi que les motifs affreux qu’on suppose à ma disgrâce. Je ne demande pour mémoire justificatif que la présentation des ordres signés du roi dans des conseils ou dans des comités tenus en présence des principaux ministres. » Le roi savait que M. de Sartines disait la vérité; les dix-sept millions dont se plaignait M. Necker, et dont il imputait le vide de caisse à M. de Sartines, avaient été utilement employés dans la guerre d’Amérique pour les armements, Si l’on s’était caché auprès deM. Necker, c’est qu’on se méfiait du banquier génevois lié avec lord Stormont.
Il se produit incessamment chez les hommes
d’État un besoin et un orgueil d’essayer une démission ; lorsqu’on se croit indispensable , on s’impose. Quand donc M. Necker trouva de la résistance chez le roi, il voulut la briser en déclarant avec fierté qu’il donnerait sa démission. M. Nëcker écrivit au roi une lettre fort sèche de pensées en style si peu convenable, qu’on y remarquait l’absence absolue des formes de l’antique monarchie. Il s’y révélait un orgueil de soi , un sentiment exagéré de services rendus, blessant pour le caractère de Louis XVI. « Les trois conditions mises par M. Necker pour reprendre sa démission étaient : 1* son entrée au conseil, ou du moins aux comités secrets des affaires d’État; 2° des lettres de jussion et un lit de justice, s’il le fallait, pour l’enregistrement de l’édit de création des administrations provinciales ; 3° la punition de M. de Gueaux de Reverseau , intendant de Moulins, qui avait traversé les vues du directeur général, lors de l’établissement de l’assemblée de cette province. » Le roi ne voulut rien accorder, et- le comte de Maurepas annonça enfin à M. Necker qu’il acceptait sa démission : ce fut un coup de foudre pour le directeur général , qui , atterré , tourna le dos et alla chez le marquis de Castries , son ami , pour y recevoir quelque consolation ; de là il revint à Paris pour se réfugier ensuite à sa maison de Saint-Ouen, chef-lieu de grandes intrigues.
M. Necker fut remplacé par un contrôleur, lionnêle homme et d’une famille d’rlluslres magistrats. M. Joly de Fleury n’appartenait point à une école systématique de finance ; il ne déplaisait à personne, sorte de milieu entre les fermiers généraux, le parlement et le§ banques. Comme il ne fallait pas trop vivement brusquer une transition, il resta dans les conditions de crédit engagé par M. Necker. Toutefois intendant lui-même, il sut se montrer moins hostile au système d’administration prévoyante introduit par Colbert, et que des esprits imprudents voulaient bouleverser d’une manière si complète.
A quelques mois de la disgrâce de M. Necker, le conseil perdit son chef, le comte de Maurepas, caractère essentiellement léger, mais droit et probe; comme il possédait l’absolue confiance de Louis XVI, sa mort dut laisser un grand vide au sein du conseil. 11 expira presque dans les bras du roi, et la douleur de Louis XVI fut profonde comme s’il eût perdu un parent, un vieil ami d’enfance. Le choix de son successeur resta un moment indécis, et l’intrigue s’agitait pour rappeler M. de Choiseul aux affaires. Jamais le vieux duc n’avait perdu l’espérance de diriger une fois encore le cabinet ; sa coterie active, persévérante, avait pour appui la reine depuis bien longtemps. Mais afin d’éviter toute compétition, le roi déclara même qu’il se passerait désormais de
premier ministre ; et sa confiance se porta plus exclusivement sur M. de Vergennes, le véritable homme d’État du conseil. Le chef des utopistes, M. Turgot, mourait en môme temps , sans qu’on fît presque attention à celui qui avait remué tant de questions niaises ou dangereuses. C’est qu’après les époques d’utopie on arrive dans les gouvernements aux idées d’utilité pratique, et ce ne sont pas les périodes les moins favorables au développement des peuples.
La cour de Versailles demeure pour tous avec sa renommée de politesse, de goût qui fait l’admiration et souvent la jalousie des souverains. 11 n’est pas de prince qui ne souhaite visiter cette réunion d’élégants seigneurs et de gracieuses femmes, modèles enviés. On a déjà accueilli à la cour de France les rois de Suède et de Danemark , i’archiduc Maximilien, et l’empereur Joseph IL Catherine Il s’empressa d’annoncer, par une lettre autographe à Louis XVI, que son fils Paul, accompagné de la grande-duchesse, désirait visiter la France pour y prendre des leçons d’urbanité, de noblesse, à la plus élégante cour du monde. Indépendamment des liens politiques qui pouvaient être resserrés par la présence de l’héritier de toutes les Russies, on mettait toujours de l’orgueil , de l’amour-propre à Versailles à maintenir celte supériorité de l’esprit gentilhomme ; et l’on ne doit pas s’étonner des at-
tentions presque minutieuses que l’on apporta dans les politesses et la courtoisie qui accueillirent à Versailles les deux illustres étrangers, voyageant sous le titre du comte et de la comtesse du Nord. A Paris ils furent fêtés par le peuple avec une effusion qui toucha le grand-duc, à ce point que l’empreinte en resta toujours profonde en son cœur. On traitait alors dans le conseil la puissante question de l’indépendance des neutres et la Russie y jouait le rôle capital : le grand-duc venait porter les paroles sérieuses de Catherine II. L’histoire des traités s'explique souvent par la situation intime des gouvernements et des peuples; les victoires ou les revers ne sont pas tout dans la balance des forces d’une nation.
La lutte navale vigoureusement soutenue par la France avait fixé l’attention admirative de toute l’Europe; on savait les ressources de cette monarchie immense pour une guerre continentale ; eh Allemagne, en Flandre, en Italie, on l’avait vue à l’œuvre. Mais ce que l’Europe ne pouvait croire, c’est que ce merveilleux pays se fût placé à l’égal de l’Angleterre sur l’Océan, dans l’Inde, aux colonies ; et pourtant c’était un fait incontestablement accompli, Catherine II se hâtait de le reconnaître. En même temps que le ministère, en France, subissait une révolution profonde , le cabinet de lord Nortli était ébranlé en Angleterre par les revers de la guerre
d’Amérique. Les prédictions terribles de M. Fox s’étaient accomplies ; les colons soutenus par les Français venaient d’expulser l’armée anglaise , après la capitulation de lord Cormvallis ; l’Amérique était libre, et l’opposition pouvait demander à lord North un compte sérieux de cette malencontreuse direction de la guerre. Le parlement et l’opinion désiraient une lin aux hostilités. — Selon les whigs , ce n’était pas vis-à-vis de la France qu’il fallait faire les démarches de paix ; on se placerait ainsi dans une situation évidemment inférieure, car le cabinet de Versailles intervenant alors comme chargé des pleins pouvoirs de la Hollande, de l’Espagne, des États- Unis, s’offrirait dans toute la majesté de sa puissance ; il était donc plus habile de détacher successivement le faisceau des alliances en essayant des traités séparés avec les États-Unis d’Amérique, la Hollande, l’Espagne. Pour arriver à ces résultats désirés, la première et la plus essentielle des conditions, c’était la démission de lord North , le ministre qui avait déclaré la guerre en termes fort violents à la Hollande et à l’Espagne. U n’existe pas de pays plus avancé que l’Angleterre pour reconnaître ce que chaque situation exige : les hommes d’Étât, sans regrets comme sans efforts, savent se plier aux exigences politiques; lord North, couvert de la confiance du roi et maître encore d’unfe certaine majorité,
comprit néanmoins qu’il ne lui appartenait nullement de suivre des négociations qui ne seraient efficaces qu’avec des hommes nouveaux, et alors de luimême il déclara aux communes qu’il résignait la direction du cabinet. Le nouveau ministère fut composé des partisans les plus hardis de l’indépendance américaine ; les whigs y dominèrent, avec lord Shelburne, Fox, le marquis de Rockingham, John Cavendish; Burke lui-mônie acceptait le poste de trésorier général de l’armée.
En présence de la formation d’un cabinet whig, l’Europe ne pouvait rester indifférente ; attentive pendant la guerre, elle devait intervenir pour la paix, et plus d’un cabinet offrit alors sa médiation, pour conquérir une importance dans le débat. La Prusse fut repoussée comme trop engagée envers l’Angleterre, et surtout comme trop peu importante. Alors la Russie et l’Autriche s’offrirent simultanément aux deux cours comme médiatrices dans la même forme et aux mêmes conditions que la France et la Russie étaient intervenues au congrès de Teschen. On entrait ainsi dans la voie pacifique dont les deux nations, la France et l’Angleterre , avaient tant besoin ; leurs marines brillaient par d’éclatantes actions et la puissance de leurs ressources et le même sentiment de repos se révélait avec une indicible énergie. Fox fit la première démarche
en envoyant à Paris M. Thomas Grenvillc, un des whigs les plus habiles. Pour correspondre à celte initiative» M. de Vergennes désigna M. Gérard de Rayneval avec des instructions semblables auprès de M. Fox. Afin de témoigner le désir de ne jamais se séparer des intérêts communs, l’Espagne et la Hollande désignèrent également deux ministres plénipotentiaires avec mission de ne traiter que simultanément avec la France. Comme la médiation de la Russie et de l’Autriche était acceptée, M. le comte Mercy d’Argenteau, ambassadeur d’Autriche à Paris, fil deux voyages à Londres de concert avec M. de Markoff, chargé d’affaires de Russie, dans le dessein de se concerter avec M. Fox, tout à fait décidé pour la paix générale.
On marchait vers l’œuvre politique, lorsque l’administration du duc de Rockingham fut tout d’un coup brisée par la mort de son chef; alors le ministère se sépara, sinon en deux partis, au moins en deux ambitions. Lord Shelburne (depuis créé ng^trquis de Lansdown) voulut tenir le premier rang dans le ministère, et Fox y prétendait à une sorte de dictature par son talent et son importance; déçu dans son. espérance, Fox résigna publiquement son poste, et il imposa comme inflexible condition pour le reprendre, l’entrée de lord Portland comme chef du cabinet; rejeté sur ce point, le comte de Shelburne
fut abandonné à lui-même ; il n’était pas d’une capacité suffisante pour soutenir ce grand poids ; le blâme en tomba sur M. Fox. Alors pour la première fois, appelé par lord Shelburne et à ses côtés, s’élève le jeune Pitt, créé chancelier de l’échiquier à 23 ans ; phénomène immense dans l’histoire politique d’un pays. M. Pitt, hostile par sentiment et tradition aux gloires de la France, sait bien que le moment n’est pas heureux pour déployer contre elle des hostilités impuissantes; il faut d’abord reconquérir la position d’alliance que le ministère de lord Nortli a perdue. Dès lors les conférences pacifiques sont reprises à Londres sur la question fondamentale, la reconnaissance des États-Unis d’Amérique; on ne pouvait pasplus s’y opposer qu’à la lumière du soleil. Aussi cette indépendance, tous les ministres anglais étaient résignés à l’accepter : L’Amérique serait libre, mais cette liberté ne devait pas être un moyen d’agrandissement et de prépondérance pour la maison de Bourbon. La cour de Londres insiste donc pour que l’indépendance soit réelle, absolue, sans créer un protectorat pour la France, pas plus que l’Angleterre ne stipulait un avantage pour elle-même. Ces bases,
discutées par lord Shelburne avec M. de Rayneval, furent acceptées comme parfaitement conformes aux résolutions de la France et à l’esprit général des notes diplomatiques. Les plénipotentiaires en vin-
rent ensuite au traité principal entre les puissances eil guerre. Les compensations résultant des hostilités pouvaient se présenter sous trois aspects, car trois États se trouvaient également engagés dans la guerre : la Hollande, l’Espagne et la France. Vis-à-vis ces États, et pour conserver un caractère désintéressé, la France ne devait pas se montrer exclusive dans son système personnel de compensation ; elle devait surtout faire porter les avantages sur la Hollande et l’Espagne, ses alliées; de cette manière, elle montrait que quand on venait à elle avec sincérité, elle oubliait ses propres intérêts pour ceux de ses confédérés politiques; abdication d’égoïsme qui sert considérablement l’avenir des traités entre puissances.
M. de Vergennes avait remarqué surtout qu’envers les états généraux de Hollande, l’Angleterre , loin de se montrer difficile, était complètement décidée à faire des sacrifices. Quant à l’Espagne, inséparablement unie à la France, elle stipula dans le traité de concert avec elle et par l’organe de son plénipotentiaire le marquis d’Heredia, caractère hautain qui n’approuva pas constamment les facilités et les concessions de M. de Rayncval. L’Espagne ' avait sacrifié ses flottes; elle croyait mériter en échange le rocher de Gibraltar, assiégé et bloqué par ses armées. On posa cette question dans les conférences de Londres ; mais si la France obtint enfin
Minorque pour son alliée, elle échoua sur l’autre point ; l’Angleterre ne voulut restituer Gibraltar à aucun prix. Il ne restait donc plus.que les conditions particulières de paix entre la Grande-Bretagne et la France , et ces conditions furent établies sur des bases larges et fixes. Les deux grandes puissances, en confirmant les vieux traités de Westphalie, de Nimègue, de Ryswick, d’Utrecht et d’Aix-la-Chapelle, admettaient pour base de la paix nouvelle le principe de la restitution et de la compensation, sauf quelques points exceptionnels. Si la Grande-Bretagne restait maîtresse de Terre-Neuve, en vertu du traité d’Ulrecht, elle cédait à la France les îles de Saint-Pierre et de Miquelon, terres essentielles pour les pêcheries de la baleine et de la morue.
Le principe de restitution une fois admis, le traité l’appliquait immédiatement à l’ile de Sainte-Lucie rendue par l’Angleterre à la France, qui gardait en plus Tabago, en restituant à son tour aux Anglais la Grenade, la Dominique et Saint-Christophe. La cour de Londres cédait aussi toute la rivière du Sénégal et les établissements sur la côte, sans en excepter l’île de Gorée. En ce qui touche l’Inde, tous les comptoirs, établissements saisis ou conquis par la Grande-Bretagne, étaient rendus à la France avec la libre navigation sur les côtes de Coromandel et de Malabar \ Pondichéry, Karikal, Mahé, Surate, Chan-
dernagor revenaient à la France, qui restituait à son tour les comptoirs anglais conquis durant la guerre. Mais la clause la plus honorable imposée avec une sorte de fierté et d’orgueil par le roi Louis XVI, ce fut l’abolition de cette surveillance d’un commissaire anglais sur le port de Dunkerque, stipulée par lés traités de 1713, 1748, 1763, et rattachée pour ainsi dire au titre de cession de Dunkerque. Au xvu* siècle cette cité n’appartenait pas à la France ; possession espagnole, elle fut conquise par Charles II ; et lorsqu’en 1662 Louis XIV la réunit à sa monarchie, l’Angleterre stipula formellement qu’il resterait là en permanence un commissaire anglais pour empêcher que Dunkerque ne devint un port militaire. Le traité supprima cette surveillance. Toutes les bases de ce traité, fixées à Londres par M. de Rayneval et lord Shelburne, en forme de préliminaires, furent de nouveau discutées dans des conférences à -Paris, et cette discussion se prolongea tandis qu’une nouvelle révolution ministérielle portait encore les whigs et M. Foxàla directiondes affaires diplomatiques : M. Fox avait vigoureusement attaqué les préliminaires de la paix arrêtés avec la France ; ses amis les avaient trouvés indignes des sacrifices qu’on avait faits pour la guerre et d’un cabinet placé à la tête des destinées de la nation. Il arriva ce qui souvent se produit chez les hommes d’Élat entraînés par le courant des
affaires : c’est que Fox, à la tête du cabinet comme secrétaire d’État, approuva les préliminaires qu’il avait attaqués comme membre de l’opposition. Les conférences pour les derniers protocoles se tinrent à Paris. Les deux puissances médiatrices, c’est-à-dire l’Autriche et la Russie, s’y étaient fait représenter, l’une par M. Mercy d’Àrgenteau, l’autre par le prince Yvan Bariatinskoy. Le traité définitif porte la date du 3 septembre 1783 ; il fut signé, à Versailles, par le comte de Vergennes au nom du roi Louis XVI et par Georges, duc de Manchester, au nom de l’Angleterre. Les protocoles particuliers portèrent la signature des ministres d’Espagne et de Hollande qui avaient pris part à la négociation.
Mais la circonstance la plus importante de ces négociations ce fut la direction immédiate que Louis XVI voulut donner à sa diplomatie. Au moment même où la France acceptait la médiation de la Russie et de l’Autriche pour conclure la paix, le roi se préoccupait de cette idée capitale : « que la France devait se rapprocher de l’Angleterre pour contenir l’ambition de Catherine II, dont les armées débordaient sur la Turquie, et qui venait d’attirer l’empereur Joseph I", par la promesse d’un partage. L’ambassadeur de France à Constantinople, le comte de Saint -Priest, avait sinon des opinions msses, au moins des tendances pour le maintien de
la paix avec le cabinet de Saint-Pétersbourg : il ne croyait pas la Turquie assez forte, assez préparée pour engager la lutte.
C’est dans la courte période qui sépare la signature des préliminaires de la paix entre la France et l’Angleterre, et le traité définitif conclu entre les deux puissances, que s’engage la plus curieuse et en même temps la plus importante des négociations pour l’histoire diplomatique de l’Europe. On se rappelle que le but de la guerre si vigoureusement engagée par le roi Louis XVI contre les Anglais avait été de relever la France des conditions trop inflexibles imposées par l’Angleterre dans le traité de 1763, surtout en ce qui touchait la marine et les colonies. La guerre, glorieusement conduite, avait constaté la puissance navale de la France; partout nos forces de mer avaient lutté contre les Anglais ; nous nous étions assez vengés de nos abaissements coloniaux , par l’émancipation des États-Unis d’Amérique et par l’insurrection de l’Inde sous Hyder Ali. Désormais l’Angleterre n’était plus en position de nous imposer de dures lois.
Alors le roi Louis XVI, la tête la plus logique, la plus habile de son cabinet, posa nettement cette question au conseil : l’Angleterre étant désormais impuissante à nous nuire dans la paix comme dans la guerre, ne serait-il pas utile de se rapprocher
d’elle, d’unir ses intérêts aux nôtres pour empêcher l'accomplissement d’autres projets ambitieux qui pourraient troubler l’équilibre européen? M. de Vergennes , le premier d’entre les ministres , développa les idées du roi dans un mémoire fort détaillé, et voici à quelle occasion. A la fin de l’année 1782 on avait reçu des dépêches de Vienne d’une haute importance. M. de Breteuil occupait alors l’ambassade. C’était un esprit de longue expérience, mais sec et tranchant. Louis-Auguste Tonnelier de Breteuil , un moment ministre plénipotentiaire près des États de Cologne, avait été envoyé en cette même qualité à Pétersbourg où il était resté jusqu’en 1765. Certainement nul n’avait mieux connu Catherine H et les projets de la Russie ; il ne gardait même pas envers cette cour le sang-froid nécessaire dans l’appréciation des affaires publiques; il était passionné, et ce sentiment extrême l’avait servi dans ses investigations à Vienne où il avait remplacé , avec le titre d’ambassadeur, le prince Louis de Rohan ; il s’était procuré là les renseignements les plus positifs sur un fait d’une haute gravité : Joseph II, le propre frère de Marie-Antoinette , se rapprochait de plus en plus de la Russie, et l’ambassadeur acquérait la certitude, par de bonnes informations puisées dans le propre cabinet de M. de Kaunitz, que certaines conventions étaient en voie de signature pour le morcellement de
la Turquie. Le 6 janvier 1783, dépêche de M. de Breteuil à M. de Vergennes, dans laquelle il lui signale, avec un empressement presque colère, les projets ambitieux de Catherine II et les incontestables progrès que fait la politique russe à Vienne. En réponse M. de Vergennes l’invite à pénétrer jusqu’au fond de la pensée de l’empereur, et à la suite de cette pressante dépêche M. de Breteuil obtient une audience de Joseph II. Avec le caractère un peu tranchant de sa parole , l’ambassadeur provoque des explications franches et positives. L’empereur ne dissimule rien; il déclare que si les Turcs ne font pas la paix, le cabinet de Vienne, sans se résoudre définitivement à aucun parti , prendra ses garanties : l’occupation de la Moldavie et de la Valachie est nécessaire pour couvrir les frontières méridionales de l’Empire.
Fort de ces premiers renseignements, le roi Louis XVI ordonne à M. de Vergennes de faire pressentir la Prusse sur le rôle qu’elle compte prendre dans le cas où l’Autriche ferait la guerre aux Turcs? Voudrait-elle s’unir à la France pour offrir une médiation armée? tel est le sens d’une dépêche de M. de Vergennes adressée au comte d’Esterno, ministre de France à Berlin (18 juin 1783). Le vieux roi Frédéric, fort animé contre Joseph II, mais aussi habile négociateur, vit dans ces ouvertures du cabi-
net de Versailles lin moyen de rompre l’alliance de 1756, conclue entre la France et l’Autriche par M. de Choiscul : *• lui-même a quelques liens déjà avec la Russie ; il ne veut et il ne peut les sacrifier qu’à la condition impérative que la France reviendra à l’alliance naturelle et traditionnelle, celle que Richelieu avait conclue avec les électeurs de Brandebourg. » C’est ce qui résulte de sa conversation avec le comte d’Esterno.
Cette nouvelle altitude qu’imposait la Prusse entraînait une modification notable à la politique de l’alliance de famille entre la France et l’Autriche, au reste si utile dans la dernière guerre maritime. Le cabinet de Versailles ne pouvait l’accepter. Il a môme crainte du caractère trop tranchant de M. de Breteuil à Vienne ; Louis XVI, qui ne veut rien heurter, le rappelle en France avec le titre d’abord de ministre d’État et ne lui désigne pas de successeur ; l’intérim est rempli à Vienne par M. Barthélemy , le neveu de l’abbé Barthélemy (du Voyage d‘ Anacharsis) et depuis longtemps placé dans les bureaux des affaires étrangères par M. de Choiscul. Tout à fait dévoué à l’alliance de 1756, M. de Vergennes l’invite à obtenir des renseignements précis et bienveillants sur les intentions de l’empereur Joseph II, car M. de Mercy d’Argenteau, ambassadeur d’Autriche à Versailles, vient de remettre au roi un long mémorandum sur la
ligne de conduite que suivra l’empereur au cas où la guerre se développerait entre la Russie et la Porte- Ottomane : « La médiation ne convient pas h la dignité de l’Autriche, et l’opposition formelle blesse ses intérêts ; il faut que l’empereur prenne un parti ; si la guerre ne s’apaise pas , Joseph II exigera des garanties ; si la Russie conquiert des provinces , l’indemnité de l’Autriche sera facilement trouvée. » M. de Vergennes appelle donc toute l’habileté de M. Barthélémy à pénétrer le dernier mot de ce mémorandum. Le chargé d’affaires de France ne dissimule pas que le rapprochement entre l’Autriche et la Russie est un fait désormais consommé; dans ses diverses conversations avec le prince de Kaunitz, il a pu se convaincre que l’Autriche visait à la possession de la Moldavie et de la Valachie , et qu’on laissait même percer le mot de compensation et d’indemnité : la France pourrait obtenir les Flandres autrichiennes. Mais tout cela était vague , hormis le rapprochement avec la politique russe.
Ce fut au milieu de ces tâtonnements de la Prusse et de ces refus de l’Autriche, que le roi Louis XVI conçut la pensée neuve et hardie de s’ouvrir au cabinet de Londres, avec lequel on venait si rudement de se heurter par la guerre; il y avait au fond de cette résolution soudaine une grandeur, une fermeté de vue qui faisait honneur au roi très-
chrétien : l’Angleterre venait d’éprouver nos forces, il fallait donc s’adresser à son cabinet, d’autant plus que M. Fox, appelé au département des affaires étrangères, avait montré des opinions larges et libérales lors du partage de la Pologne, et avait soutenu la politique de Louis XV qui voulait sauver les Polonais. D’après les ordres du roi, M. de Vergennes adressa une dépêche à M. d’Adhémar , ambassadeur à Londres : «Le roi très-chrétien vient de recevoir du cabinet de Pétersbourg la notification officielle de la prise de possession de la Crimée et du Kouban ; l’Angleterre restera- t-elle indifférente devant cet esprit de conquête ? que peut-on attendre de M. Fox et des membres du cabinet ? » Sur ce point , M. de Vergennes invite M. d’Adhémar à demander des explications. » (20 juin 1783.)
Sept jours après , dépêche de M. d’Adhémar en réponse à M. de Vergennes :«Il dit (M. Fox) qu’il ne croit pas à la prise de possession définitive des provinces de l’empire Turc ; le roi de Prusse, Frédéric II, ferait plutôt la guerre à l’empereur que de souffrir un tel partage et l’agrandissement démesuré de l’Autriche. » Ici se développe l’esprit essentiellement médiocre de M. Fox, déclamateur libéral, mais tout à fait en dehors des affaires pratiques; il ne sait pas que Frédéric II, avec son ambition de conquête, et la situation parasite de la Prusse, cherchera plutôt
à se faire un loi, à trouver une indemnité, qu’à lutter contre la Russie et l'Autriche réunies. N’est-ce pas ce qui est arrivé lors du premier partage de la Pologne? M. de Yergennes le rappelle dans une de ses dépêches : « c’est l’indifférence du ministère de lord North qui a laissé isolés et impuissants les efforts sérieux des amis dü roi Louis XV et du duc d’Àiguillon en faveur de la Pologne : en sera-t-il ainsi du partage de l’empire turc? >•
Pourtant, dans une nouvelle dépêche (18 juillet), M. de Vergennes ne s’explique pas l’indifférence de M. Fox sur une si grave question. Quoi î l’Angleterre verrait avec insouciance l’apparition d’une grande flotte russe dans le Bosphore ? veut-on livrer Constantinople à Catherine II? Si M. Fox ne veut pas entrer dans les idées de la France, il serait utile que M. d’Adhémar demandât audience au roi George, pour lui faire connaître les craintes du roi de France. Avant de voir le roi George, M. d’Adhémar crut nécessaire de provoquer de nouvelles explications de M. Fox. Toujours de la part du ministre anglais la même indifférence. M. Fox répond : « Qu’il est trop tard ; comment s’opposer à des desseins si bien arrêtés, à un fait accompli? Il a, d’ailleurs, des engagements avec l’impératrice! >• Au fond, M. Fox, lié à tout le parti philosophique, n’ose pas heurter les encyclopédistes, car la cause de Catherine se mêle à
la popularité de Voltaire, de d’Alembert, de Diderot et des penseurs à la façon de Hume.
Cependant M. d’Adhémar a une audience particulière du roi George 111 (il l’annonce dans une dépêche du 20 juillet); il expose à SaMajestéBitannique la situation diplomatique si rapprochée de Joseph II et de l'impératrice Catherine H, et leur projet de partager l’empire Turc; George III , l’homme le plus honnête de l’Angleterre , en parle avec indignation ; « Si les choses marchent ainsi, a-t-il dit, l’Europe bientôt sera comme un bois ; le plus fort pillera le plus faible, il n’y aura; plus de sûreté pour personne. » Mais le roi d’Angleterre n‘a pas d’opinion constitutionnelle à lui : il doit suivre la ligne de son ministère et du parlement. Après cette audience, M. d’Adhémar voit de nouveau M. Fox : si le ministre désapprouve complètement les projets de la Russie ; il persiste à soutenir qu’il est trop tard pour s’y opposer.
M. de Vergennes, d’aprèsles ordres du roiLouisXVI, félicite M. d’Adhémar d’avoir obtenu au moins des explications nettes de M. Fox. L’Angleterre désapprouve la politique de Catherine II; c’est beaucoup déjà : pourquoi ne pas s’entendre pour la forcer à renoncer à ses desseins injustes? et pour cela il suffirait d’une intervention simultanée des deux puissances ; elles seraient nécessairement écoutées ;
si la France agit seule, au contraire, elle ne sera pas assez forte, assez prépondérante pour obtenir un plein succès à Pétersbourg : pourquoi ne pas s’entendre sur des propositions à faire en commun ? Si M. Fox croit qu’il est impossible de faire renoncer la Russie à tous ses projets de conquête, on pourrait au moins les limiter, lui accorder le Kouban pour retenir la Crimée. Le comte d’Adhémar, à la suite de cette dépêche, voit M. Fox ; toujours la même froideur, la même hésitation qui déguisait à peine un refus d’intervention commune.
Bientôt le comte d’Esterno, ministre à Berlin, a le dernier mot de ces hésitations, de ces refus étranges de M. Fox. Le roi Louis XVI a ordonné à M. de Vergennes de faire pressentir de nouveau Frédéric II sur sa résolution définitive en cas où la Russie et l’Autriche persisteraient dans leurs desseins de con-<- „ quête. M. d’Esterno a obtenu une audience particulière du roi; Frédéric II, railleur et habile, se jette . dans les généralités : •< Ce qui se passe est le résultat de l’alliance de 1756 entre la France et l’Autriche : pourquoi le cabinet de Versailles a-t-il renoncé à sa vieille politique d’amitié et de bons rapports qui le liait à la Prusse depuis le xvn' siècle ? que le roi très-chrétien renonça à l’alliance de 1756 et rien ne sera plus simple que de s’opposer à la Russie et à l’Autriche ; la France compte trop sur l’Angleterre,
20i LOUIS XVI. — CHAPITRE V,
car le roi de Prusse a été invité par M. Fox d’obtenir un - rapprochement intime entre l’Angleterre et Catherine II; il n’y a donc pas à espérer de M. Fox une démarche en opposition actuelle aux desseins du cabinet de Pétersbourg. >• (Dépêche du 22 août 1783.)
Il y a toute une révélation dans cette dépêche ; et pourtant le roi Louis XVI ne se décourage pas : M. de Vergennes, par ses ordres, écrit de nouveau à M. Barthélemy à Vienne : * Que se passe-t-il dans ce cabinet? M. Mercy d’Argenteau vient de déclarer encore que si la guerre prenait du développement, l’Autriche ne pourrait se dispenser d’obtenir des compensations, système qui paraît monstrueux et inique à M. de Vergennes : « il ne s’agit donc plus de justice, mais d’égoïsme dans les affaires du monde. Ce qui convient, ce qui est profitable, serait donc toujours juste! quelle morale! » M. Barthélemy répond : « que la politique de M. de Kaunilz paraît ' arrêtée sans possibilité de le faire revenir; seulement il fait pressentir que si l’on espère des compensations , il pourrait nous en offrir également et par exemple les Pays-Bas autrichiens.
Cet écho d’un système de compensations vient également de Turin. M. de Vergennes a écrit au baron de Choiseui .(cousin de M. de Choiseul et ministre auprès de la cour de Savoie) d’examiner d’abord ce que l’on pourrait obtenir du cabinet sarde au cas d’une
guerre avec l'Autriche et la Russie , puis de pénétrer, s’il est possible, les démarches du cabinet de Vienne à Turin. M. de Choiseul répond que M. de Kaunilz intrigue vivement et que pour calmer les craintes et satisfaire les désirs de la politique sarde on fait espérer à la maison de Savoie la cession du Milanais comme on offre les Flandres à la France. Le roi Louis XVI insiste pour qu’on éclaire le cabinet sarde sur la portée désastreuse pour elle d’un trop grand agrandissement de l’Autriche, tôt cfu tard destinée à l’absorber. Cette même politique est suivie par la France auprès de la cour d’Espagne, en Hollande, en Suède. M. de Vergennes profite du traité de commerce signé avec Gustave III (I" avril 1783), pour lui faire connaître les desseins définitifs de la Russie : n’est-ce pas de Pétersbourg que partent les menées secrètes qui agitent les États de Suède et les animent contre un roi maître du pouvoir depuis le coup d’État de 1772?
A Londres, de nouvelles démarches sont faites par le comte d’Adhémar auprès de M. Fox; l’ambassadeur de France voit le ministre anglais, le presse de répondrë à de nouvelles ouvertures. Il résulte d’une dépêche du comte d’Adhémar (6 août 1783) la conviction triste et profonde que M. Fox ne veut pas agir, que certains engagements le lient dans une
fausse politique ; M. d’Adhémar désespéré croit néan-
206 LOUIS XVI. — CHÀPITUE V.
moins qu’une telle annulation de la politique anglaise dans un intérêt aussi grave ne pourra être de longue durée ; têt ou tard elle doit s’entendre avec la France pour arrêter le système militaire et maritime de la Russie qui menace d’envahir l’Orient : immense prévision de l’avenir.
L’histoire n’offre rien de comparable à cette activité du cabinet de Versailles sous la noble direction de Louis XVI ; le roi ne se rebute pas des obstacles ou de l’indifférence générale; M. Barthélemy reçoit l’ordre encore de voir M. de Kaunitz : « L’Autriche ne peut vouloir que la Russie absorbe sa puissance militaire et maritime : il faut arrêter sa marche en Orient. Si la Russie ne veut pas évacuer la Crimée et le Kouban, si elle fait de cette cession de territoire une condition inflexible, qu’on l’admette, mais au moins dans l’intérêt général du commerce et de l’influence maritime de tous les États, qu’il soit bien convenu qu’elle ne pourra avoir que des bâtiments de commerce ou des navires de guerre de moins de vingt canons dans la mer Noire. » Ces propositions si simples, si profondément européennes, n’excitent pas l’attention qu’elles méritent auprès de M. Fox. Le cabinet de Versailles comprend bien que des engagements sont pris et que pour le moment il ne peut compter ni sur la Prusse , ni sur l’Angleterre et moins encore sur l’Autriche liée à la politique de fa-
mille par le traité de 1756 et le mariage dé Marie- Antoinette.
M. de Vergennes ne s’en étonne pas; initié depuis trente ans à la politique du cabinet de Versailles, il est encore plein du souvenir des efforts que ce cabinet a constamment faits pour le maintien de l’équilibre européen. Ce qui se passe en 1783 est la répétition de ce que Louis XV a fait en 1771 et en 1772 pour sauver la Pologne : alors aussi le cabinet de Versailles avait fortement agi à Vienne, à Berlin, à Londres; nulle part il n’avait trouvé un utile concours à ses desseins européens en faveur de la Pologne. Louis XV aussi grand roi au point de vue diplomatique que Louis XIV et que Louis XVI, Louis XV qui avait donné la Lorraine et la Corse à la France, avait agi par sa^ diplomatie publique et Sécrète dans le dessein de sauver la Pologne ! Les cabinets restèrent muets à sa voix ; ils avaient des intérêts au premier partage de la Pologne ; Catherine II , Frédéric , Joseph II, en portant haut le sceptre de la philosophie comme une marotte, dominaient l’opinion et les cabinets de Louis XV et de Louis XVI subirent le contre-coup de la trahison des encyclopédistes.
Il a été besoin d’entrer dans quelques détails sur cette belle négociation de 1783, pour révéler la supériorité du roi Louis XVI; puis pour placer dans la grande chronique du pays le nom de quelques diplo-
mates considérables mêlés aux affaires de France. Nos histoires sont étrangement faites; tandis qu’on élève à la hauteur du génie quelques parleurs de tribune, quelques turbulents de clubs, on n’indique même pas le nom des hommes d’État qui ont grandi la France; nos professeurs d’universités exaltent quelques mauvais constituants , et ils ne savent pas ce que fut ce noble comte d’Àdhémar dont les dépêches à M. de Vergennes sont un admirable modèle de logique et de haute prévoyance.
Louis XVI, tête véritablement puissante en diplomatie, va plus loin dans l’avenir : les rivalités de la France et de l’Angleterre ne sont pas, selon lui, le mot définitif de la situation; deux grandes nations peuvent lutter ensemble, puis se rapprocher, surtout lorsqu’elles ont reconnu leurs forces mutuelles et qu’elles sont en présence d’un péril commun. M. de Vergennes, par les ordres du roi, explique comment lors du premier partage de la Pologne eut lieu ce désaccord entre la France et l’Angleterre qui a bâté la chute des Polonais : « les trois puissances partageantes étaient parvenues à créer les méfiances de l’Angleterre contre la France : on ne pouvait pas ignorer qu’aujourd’hui la Russie et l’Autriche suivaient le même système. Depuis la mort de l’impératrice Marie-Thérèse, Joseph II s’était visiblement rapproché de la cour de Pétersbourg : Catherine IL
lui faisait espérer des compensations considérables : la Moldavie , la Valachie , le Frioul vénitien et l’Adriatique pour obtenir son concours dans la guerre d’Orient : il fallait donc aviser à un péril imminent. » Il est donc incontestable qu’en présence de celte politique prévoyante du roi Louis XVI , il n’y eut à cette première période que de froides réponses : M. Fox et M. Pilt, après lui , n’avaient pas encore compris toute la portée de la politique russe, remuant à la fois la Grèce , les Moldaves , les Valaqucs , pour s’assurer la prépondérance en Orient. Cette indifférence de l’Angleterre étonne le roi Louis XVI qui seul semble pressentir la prépondérance russe qui s’avance pour tout absorber.