‹ Louis XVI [Texte imprimé]Chapitre 8 sur 18 · Il était né à Albi en · texte numérisé non relu

Il était né à Albi en

dans ce mémoire, et les observations que j’ai faites, il y a deux parties : celle du commerce et celle des reconnaissances. La première a deux points principaux, la pêche de la baleine dans l’océan Méridional, au sud de l’Amérique et du cap de Bonne-Espérance ; l’autre est la traite des pelleteries dans le nord-ouest de l’Amérique, pour être transportées en Chine, et si l’on peut au Japon. Quant à la partie des reconnaissances, les points sont, celui de la partie commerciale , celui des mers du Japon qui y concourt aussi ; mais, pour cela, je crois que la saison proposée dans le mémoire est mal choisie pour les îles Salomon et celui du sud-ouest de la Nouvelle- Hollande. Tous les autres points doivent être subordonnés à ceux-là ; on doit se restreindre à ce qui est le plus utile , et qui peut s’exécuter à l’aise, dans les trois années proposées. » Si donc il n’est pas exact de dire que toutes les instructions de Lapérouse furent écrites par Louis XVI (elles sont l’œuvre de M. de Fleurieu), on peut affirmer que la pensée du voyage , comme le but , furent développés par le roi. Les observations marginales sur le mémoire de M. de Fleurieu sont peut-être plus considérables et mieux raisonnées que le mémoire lui-même.

Il y a dans tous les actes , dans toutes les œuvres de Louis XVI un sentiment de noble émulation à l’égard de l’Angleterre. Le jeune duc de Chartres y

donna la plus vive impulsion : ami du prince de Galles , il s’était passionné pour les habitudes de la haute société de Hyde-Parck ou de Windsor- Castle. On lui deyait, ainsi qu’au comte d’Artois et au duc de Fitz-James , le goût des courses , les jockeys , les combats de coq et les paris dans les clubs. Les journées des ducs de Chartres, de Lauzun, du marquis de Genlis se passaient en loge de francs-maçons, aux courses conduites par le mulâtre Saint-Georges , admirable cavalier, spadassin, sauteur et boxeur à la fois. De cette époque datent les équipages à la Daumont, les petites voitures anglaises, et ces boekeys , si légers, conduits par des chevaux de race. Cette fureur d’imitation des formes anglaises s’étendit depuis le palais jusqu’aux jardins ; la reine Marie-Antoinette, en façonnant Trianon de ses mains royales, dédaigna ces beaux parcs d’arbres séculaires, où tout inspirait l’amour à la Louis XIV , et les rendez-vous mystérieux de mademoiselle de La Valüère ; les nouveaux jardins coupés par des prairies, des monticules, des ruisseaux, des potagers, offraient mille autres fantaisies bourgeoises , sans grandeur ; des ruisselcts, des berceaux en forme de treille, toutes choses qui n’allaient pas à la magnificence des châteaux royaux , ainsi que les entendaient François I er , Louis XIV, aux temps de la majesté des rois et de la grandeur des dynasties ; car à la religion de la royauté

il fallait des forêts druidiques telles que Compiègne , Fontainebleau et Saint-Germain. Les fantaisies de la mode parmi les femmes gardaient seules l’esprit français, si capricieux et changeant; Marie-Antoinette et la société intime de Mme de Polignac , de la marquise de Vaudreuil formaient des types mobiles comme la pensée de chaque matin. Les femmes adoptaient ces fantastiques cheveux , élevés en pyramide à une telle hauteur qu’il fallait des carrosses tout exprès ; et ce haut édifice était couronné de fleurs, de bouquets, comme une espèce de parterre. Après ces hautes coiffures on vit le chignon , espèce de bourse comme en portaient les hommes, ou des cheveux séparés et pendants , rattachés par un ruban rose. Il est des élégances dans ce xvm* siècle que rien ne remplacera : 1° les chaises à porteurs aux baguettes dorées, aux peintures de Watteau, aux glaces splendides ; 2° les. talons rouges , qui supposaient que les pieds n’avaient jamais touché que les tapis soyeux et les mosaïques de Versailles ; 3° ces robes brochées se tenant tout debout des vieilles marquises , cette profusion de dentelles , ces inimitables éventails où un artiste épuisait son génie , ces coiffures à poudre qui demandaient des nuées de femmes de chambre , quand le petit négrillon tenait le miroir, et que le coureur empanaché demandait les ordres de madame. Ohl que les prétentions à

l’aristocratie sont misérables aujourd’hui ! Nous sommes tout peuple, tout démocrates par l’habit, par nos pauvres hôtels , notre grossière domesticité , et un seul fermier général montrait plus de luxe que toute cette noblesse éclose d’hier, et qui veut grimacer les marquises et les vicomtesses , admirable génération perdue et qu’on ne refait pas avec de l’argent ou des opérations de juiveries.

Ces mœurs, ces habitudes parurent trop somptueuses à une autre école, très-puissante surtout depuis la guerre de l’indépendance; les gentilshommes qui avaient fait les campagnes d’Amérique, admirateurs de nouveautés, s’étaient épris de la simplicité maussade et campagnarde des habitants de Boston , de Philadelphie ou de New-York ; dédaignant du haut de leur superbe puritanisme l’élégance recherchée de la cour de la reine , ils portaient des habits de bure à la Franklin , un chapeau rond, point de boucles aux souliers, une culotte courte de drap , du linge uni , point de jabot ni de manchettes. On se faisait austère et censeur. Voltaire avait mis à la mode les mémoires de réhabilitation; Beaumarchais avait obtenu avec les siens une incontestable popularité. On se prit de la manie de tout justifier ; les avocats rhéteurs multipliaient les requêtes pour reblanchir les criminels, et il fut de mode de dire que les arrêts de justice étaient des

erreurs ; semblables ainsi à Don Quichotte qui interroge et délivre des forçats , plus innocents les uns que les autres selon leurs dires. Quand on se passionnait ainsi pour ce qui était mal, le peuple devait juger qu’on faisait mal : quels débris des vieilles mœurs restaient-ils au milieu de cette société sans idées religieuses , sans aucun frein sur elle-même ? On murmurait à l’oreille, comme un souvenir de Rome dégénérée, de tristes accusations de débauche contre les plus hautes têtes qui délaissaient le palais des ancêtres pour les plaisirs nocturnes . de la ville immense.

Le grand attrait qui poussait à, Paris la cour et la noblesse de Versailles ne tenait pas seulement à l’irrésistible penchant pour le plaisir, mais encore à sa juste renommée de capitale de la science et du goût. Les arts éprouvaient alors une notable révolution , dans ces galeries du Louvre où se pressait la foule attentive. Aux toiles de Boucher, de Watteau et de Coypel, avait succédé l’école de Greuze, qui était

à la peinture ce que le drame était à la comédie; Greuze, le peintre larmoyant de la famille, des mœurs domestiques. A côté de Greuze, le premier des Vernet , qui , dans un genre différent , attirait autour de lui la foule avide de contempler ses belles marines, dont les premières toiles furent dédiées au marquis de Marigny. Le goût si prononcé de

Louis XVI pour la marine avait grandi l’importance de Vernet. Marie-Antoinette , qui avait des mots charmants pour tous, lorsqu’elle visita le salon, entourée d’artistes et de savants, remarqua l’absence de Vernet, et, avec sa grâce spirituelle, elle dit : « Je ne vois pas M. Vernet; je n’ai pas besoin de lui répéter que c’est toujours lui qui fait la pluie et le beau temps, • aimable allusion à ce grand art du peintre pour reproduire les tempêtes. Fragonard demeurait le dessinateur des ornements , de ces génies et de ces anges un peu joufflus entourant les médaillons, qui marquent la peinture du temps de Louis XVI ; il égalait pour cela Wanloo : avec autant de grâce , il avait plus de gravité. Doyen et Ménageot s’étaient jetés dans les grandes formes de l’école de Lebrun, et alors venait de s’accomplir un retour vers l’étude de l’antique. Coiqme on ne parlait plus que de Rome, de république et de la vertu des anciens , la peinture se jeta dans cette imitation de la Grèce, et Vien donna fortement cette empreinte classique à toute l’école française.

Dans les ateliers de Vien était Jacques-Louis David , lauréat du grand prix , pensionnaire du roi , envpyant de Rome ses premiers tableaux : le Bélisaire], exposé en 1780 , et en 1785 son Serment des Horaces, qui excita l’étonnement, parce que dans celte société se révélait l’irrésistible tendance de l’art

vers les mœurs républicaines. Sur cent sept tableaux, il y en a plus de soixante qui reproduisent des traits antiques : les sacrifices, les triomphes, les ruines de Pompéi et d’Herculanum ou de la villa Adriani. On ne rêve plus que Brutus, Décius, Publicola, la Roche Tarpéienne et le Capitole. Et c’était cependant l’aristocratie des riches familles qui faisait vivre les arts , parce que , généreuse , elle possédait des galeries héréditaires, comme les parlementaires avaient des bibliothèques de tradition. Louis XVI , qui aime les grands monuments, se préoccupe d’achever Saint- Sulpice et l’église Sainte-Geneviève sur la montagne. Dans tous ces édifices, l’architecture est représentée par Soufflot et la sculpture par Pigale ; Soufflot, profondément empreint comme David de l’esprit antique , et l’appliquant à ces murailles nues , à ce fronton du Panthéon , servile et faible imitation des monuments de Rome.

11 y a des époques ainsi caractérisées où rien ne peut rester à sa place. L’Opéra même devenait une lice où chacun prenait sa couleur, comme à Byzance dans les cirques, car alors arrivait à Paris Wolfgang Mozart, protégé de la reine à ce point qu’il eut les entrées de Versailles à toutes les heures pour diriger le clavecin de sa souveraine. Louis XVI , au contraire, se déclara le partisan de Grétry ; le roi , homme tout positif, n’avait aucune de ces cordes vaporeuses qui

répondent aux harmonies des grands maîtres. Les opéras de Grétry, de Dalayrac , de Monsigny allaient parfaitement à ses goûts et à son éducation simple.

La forme de l’opéra français était immobile depuis vingt ans : c’était toujours de la grande féerie , de la mythologie à foison , des dieux , des demidieux. Le Théâtre-Français, où s’exaltaient entre eux les comédiens ordinaires du roi, venait de remplacer la tragédie par le drame, qu’on appelait alors la comédie bourgeoise , comme pour le placer un cran plus bas dans une société de privilèges ; mais drame, tragédie, comédie, tout fut dominé à cette époque par le Mariage de Figaro (la Folle Journée ) , où étaient vouées à la raillerie les mœurs du mariage et du toi! domestique : chacun y désignait les personnages. Malgré l’opposition du roi et son mépris pour le sieur de Beaumarchais , ce ne fut pas seulement à Paris que le Mariage de Figaro fut donné, mais à Versailles, et la cour y assista en souriant sans s’apercevoir qu’on la jouait elle-même. Une fois le Mariage de Figaro autorisé, à quelle, pièce de théâtre pouvait-on mettre un véto , et quelle licence pouvait-on légalement réprimer? La comédie prit dès lors une tendance d’opposition marquée contre la société. Chénier, le faiseur de déclamations fastidieuses et classiques , devait faire dans la tragédie la même révolution que David dans les arts. Dès ce

moment, il fut convenu que rois et grands seigneurs étaient des tyrans et des escrocs : les philosophes seuls étaient des hommes , les bienfaiteurs du genre humain; les prêtres, des fanatiques et des brouillons ; les religieuses, des infortunées que les familles contraignaient à prendre le voile , ou bien des filles licencieuses et perdues. Et tout cela était toléré par le pouvoir, et l’on s’étonnait qu’il se perdit. C’est un phénomène qui se produit souvent : les sociétés se perdent bien plus par leur littérature que par la politique; il y a des livres qui corrompent les générations entières et les pouvoirs les laissent passer sans y prendre garde.

S’il y avait encore quelques traditions de famille dans la bourgeoisie et les corps de métiers, il n’y avait plus au foyer domestique cette foi ardente qui maintenait chacun dans le respect de lui-même , de la religion et de la royauté. La bourgeoisie commençait à écouter avec passion les doctrines réformatrices; elle voulait des principes de liberté et d’égalité, ou, pour parler plus exactement , elle était impatiente de satisfaire ses jalousies contre les gentilshommes plus brillants qu’elle. La multitude, active, passionnée et un peu séditieuse de sa nature, comme le furent toujours les halles de Paris , n’avait pas en elle-même les conditions du pouvoir ou d’une révolution radicale ; il fallait nécessairement pour cela

qu’on la mît en mouvement, comme sous Charles VI, au temps de la Ligue , de la Fronde.

La situation nouvelle des masses et des corps armés, en rapport plus intime , n’avait point échappé aux esprits de gouvernement ; elle leur faisait peur. L’esprit militaire si fier , si hautain , si exclusif en France , s’altérait en même temps que l’esprit gentilhomme. Ce changement venait de loin : dès que les rois ne furent plus soldats eilx-mêmes et que trop bourgeois ils se revêtirent de l’habit de soie au lieu du casque de fer et de la cuirasse, ils cessèrent d’être les chefs des gentilshommes et de l’armée , et une révolution s’opéra dans tous les ressorts de l’État. Une fois donc le frein religieux ôté à ces masses , il ne leur resterait plus rien pour les contenir; et alors malheur au pouvoir dans un moment de crise !

L’hiver de 1784, fut si rigoureux que la Seine demeura immobile sous son vêtement de glace depuis le 5 décembre jusqu’au 6 février, et pendant cette longue et cruelle période , il n’est pas de dons et d’aumônes que Louis XVI et la reine ne fissent à la population de Paris. Le roi accorda en travaux de charité une somme de trois millions pour cette année ; trois autres millions furent donnés à répartir en distributions de secours dans les campagnes , il fut décidé au conseil qu’il y serait pourvu : 1° par les retranchements ordonnés sur les dépenses extraor-

dinaires de la maison du roi ; 2° par les réductions faites sur les fonds des bâtiments ; 3° par les économies proposées dans le département de la guerre ; 4° par le produit de l’extinction des pensions de grâces. Louis XVI est essentiellement un esprit d’ordre; sa sévérité dans ses réformes allait à la brusquerie ; il heurtait trop le monde d’alors , et ayec cela bon et faible, il s’abaissait quelquefois pour se faire excuser un emportement.

Le roi corrige presque grammaticalement les travaux de ses ministres ; et souvent , au milieu de ces petitesses , les grands faits et les aspects étendus de la société lui échappent. Il faut à l’autorité des vues d’ensemble , des observations générales aperçues de haut; le reste est le fait de la police. Sans être littérateur, le roi a le goût des études sérieuses ; durant la guerre avec la Grande-Bretagne, il avait pris pour habitude de suivre attentivement tous les débats des chambres ; il lisait Hume avec un soin particulier, et dans la retraite de son cabinet il traduisait les volumes de Gibbon sur la chute et la décadence du Bas -Empire. Seul alors en France, peut-être , le roi avait la collection des journaux anglais et des revues. Avec son penchant exclusif pour les sciences exactes , il portait dans son cœur l’amour de la nationalité ; elle se révèle dans toutes ses actions. Lorsque Je brave bailli de Suffren vint en cour , les

gardes du corps se levèrent spontanément pour lui faire cortège; sur ces seules paroles de M. de Castries : « Messieurs , c’est M. de Sutïren. » Le roi s’entretint plus d’une heure sur sa campagne de l’Inde avec une connaissance si parfaite des localités, des événements , qu’on aurait pu croire qu’il avait lui-même assisté aux plus belles manœuvres de l’amiral. Le bailli fut fait cordon bleu, reçut plus de cent mille livres de pension. La reine lui dit des choses si gracieuses, que les larmes en vinrent aux yeux du vieux marin. Le caractère du roi, brusque et facile, se refusait pour lui-même souvent les plus petites choses et les dépenses d’un petit écu, puis, quelques instants après , il se montrait prodigue , parce qu’il était bon et qu’on l’importunait. Le système d’économie personnelle du roi est surtout indiqué par son livre du comptant à peine absorbé à moitié chaque année; ses épargnes il les emploie à des choses utiles et quelquefois à des galanteries pour la reine.

Durant hi guerre, cette noble princesse avait donné l’exemple de tous les sacrifices ; à la paix , elle se montrait joyeusé du bonheur du peuple. La fin des hostilités la charmait , comme un terme aux sacrifices et une cause de repos pour le roi, toujours si profondément affecté des succès et des revers de la France ; elle se mêlait à toutes les joies nationales ,

se consacrant, la noble reine, à l’éducation de ses enfants ; Madame Royale avait été d’abord confiée à la duchesse de Polignac , sa tendre amie , avec le titre de gouvernante des enfants de France. Quand vinrent le dauphin et le duc de Normandie , la reine se réserva la direction personnelle de Marie-Thércse , sa fille , caractère fier , hautain , et que plus d’une fois il fallut dompter par le châtiment. La reine avait un abandon sérieux, réfléchi auprès de la princesse de Lambaîle ; avec Mme de Polignac c’était de l’amitié naïve , joyeuse , marchant droit devant elle , comme cela se voit entre deux femmes , deux amies qui courent au plaisir, un peu à la coquetterie.

Sous l’influence d’une famille royale si divisée d’intérêts, d’esprit et de caractère, il n’est pas étonnant qu’il s’élevât des intrigues de cour actives , prépondérantes. Chaque prince avait ses amis , ses conseillers , fort avant dans leurs confidences et ses ennemis surtout. Ce fut quand il n’était question que de finances et de déficit , que vint s’ébruiter l’affaire , la triste affaire qu’on appela du collier de la reine; car dans la révolution qui se préparait , il y eut à son origine plus d’intrigue de cour que de mouvement de peuple. Il existait alors plusieurs familles avec de véritables prétentions à la souveraineté et presque à la couronne fermée : ainsi étaient les Rohan , les Bouillon , qui

avaient espéré le beau rôle des Guise dans les jours anciens déjà de la guerre civile. Les Rohan- Rohan prétendaient avoir le pas sur les Penthièvre, simples légitimés; et ces questions , que l’on ne comprend pas aujourd’hui , étaient alors le motif de querelles sérieuses à la cour comme au parlement. Or, parmi les cadets de cette race aventurière , se trouvait Louis -René- Édouard , connu d’abord sous le nom du prince Louis de Rohan ; bien jeune encore , coadjuteur de son oncle , évêque de Strasbourg , il lui avait succédé dans ce siège , le plus riche de France, et qui lui assurait 800 000 livres de revenus. Doué d’une belle figure , d’une certaine majesté de formes, et avec cela d’un esprit facile et de quelque instruction , il se destinait à un rôle actif dans la politique , et le prince Louis de Rohan fut désigné sous M. de Choiseul pour l’ambassade d’Autriche ; il remplit sa mission avec éclat et activité. A Vienne , le prince Louis , dans le faste d’une légation qui lui coûtait 1 200 000 livres par an, était devenu maître des secret3 de la politique de Marie-Thérèse, et par conséquent la cour d’Autriche conservait des ressentiments contre lui. Rappelé de Vienne , réduit à ses fonctions ecclésiastiques * le prince Louis de Rohan , néanmoins porté par le crédit de sa famille à la dignité de grand aumônier de France , ne pouvait envisager sans douleur sa si-

tuation de disgrâce envers sa souveraine Marie- Antoinette. Le cardinal savait le crédit progressif de la reine; il lui manquait un premier ministre, et le cardinal de Rohan se croyait apte à cette immense dignité. Cette ambition ardente fut le mobile de toute sa conduite. Esprit à imagination comme tous les Rohan , crédule , hardi , son hôtel était rempli de subalternes et d’aventuriers : le comte Caglioslro , Mesmer, Saint-Germain. Au milieu de cette cour qui entourait le prince Louis * on pouvait distinguer une femme jeune , spirituelle , active. Sa généalogie authentique , certifiée par l’homme de France qui les connaissait le mieux, M. d’Hozier, atteste que Jeanne de Luz de Saint-Remy pouvait justement porter le nom de Valois. Henri de Saint- Uemy , trisaïeul de Jeanne de Luz , était bâtard de Henri II et d’une fille des sires de Savigny. Jeanne épousa le comte de La Motte , d’excellente maison , et qui servait dans la gendarmerie , corps de bonne noblesse. Liée avec Cagliostro , qui exerçait sur cette société un immense prestige; conseillée aussi, dit-on , par un avocat fort actif et habile , un peu mêlé à cette intrigue, elle se dirigea fort adroitement pour arriver à ses fins. Auprès du cardinal, la comtesse se présentait incessamment comme trèsrapprochée de Marie-Antoinette avec les entrées des Petits et des grands appartements. Il y avait deux

années environ , la reine avait fait marchander chez son joaillier Boehmer un magnifique collier de diamants, destiné , par la galanterie de Louis XV, à sa belle maîtresse , la comtesse du Barry. La mort avait surpris le roi avant que la parure n’eût été achevée : elle était à triple rangée de brillants , dont quelques-uns d’une eau splendide ; ce collier, resté dans les magasins de Boehmer, fut présenté à Marie- Antoinette , ardemment désireuse de l’acquérir. C’était pendant la guerre ; on parlait de déficit , d’économie, le trésor était obéré, et la reine renonça douloureusement à l’acquisition de ce beau bijou. Bien instruite de cette circonstance, la comtesse de La Motte agit avec une merveilleuse habileté pour dominer la crédulité confiante du cardinal , si impatient de gagner les bonnes grâces de la reine. La comtesse présenta des fragments de lettre dans laquelle on avait contrefait avec un grand art l’écriture de la reine , autorisant son cousin le prince Louis , en termes les plus affectueux , à faire cet achat en son nom. En général, les choses qui réussissent sur certains esprits ne sont pas toujours les choses vraies, raisonnables , mais celles qui répondent le mieux à leurs désirs , à leurs passions. Dans cette circonstance , le prince de Rohan témoigna d’une naïveté indicible : on lui dit que la reine allait le recevoir dans les entrevues mystérieuses , la nuit , aux bos-

quels de Trianon; et, sans examiner autre chose que le charme de ce mystère , le cardinal y accourt et se laisse tromper par une fille galante , du nom d’Oliva , ressemblant à la reine de France dans son port, dans sa voix et dans sa tournure. L’ivresse est indicible au cœur du cardinal , qui se croit à la veille d’une immense fortune politique. Décidé à tout , il achète le collier ; livré à la comtesse de La Motte, au lieu d’être remis à la reine, il est dépecé, partagé, envoyé en Angleterre en partie, et le comte de La Motte se rend à Londres pour vendre les plus beaux de ces diamants. Quand le premier terme du payement arrive , il se fait attendre. Les frères Boehmer sont inquiets : joailliers de la cour, ils font prévenir la reine , qui s’étonne et s’indigne d’une intrigue si audacieuse , pour la mêler à des faussaires , à des escrocs ou à une femme galante ; le bruit en devint assez public et assez haut pour que Louis XVI s’en effrayât lui-même , car l’honneur de sa couronne était compromis. Une première et fort secrète explication eut lieu avec la reine , à qui le roi demanda da vérité entière, absolue ; et la reine , profondément indignée , s’écria : « Tout cela est une horreur et le résultat de menées odieuses. Reine de France , elle eiTt traité directement avec le joaillier de la cour. » Comme il était dit d’affreuses choses , le roi fit appeler M. de Bre-

teuil, ministre de confiance de ia reine. M. de Breteuil, plus l’ennemi personnel du cardinal de Rohan qu’habile politique en celte circonstance , pencha pour la plus extrême publicité. Aux yeux de tous , le cardinal avait été plutôt trompé par sa vanité crédule qu’il n’était coupable. Dans les affaires politiques , ce n’est rien d’arrêter quelques hommes ; la difficulté est de savoir ce qu’on en fera devant la justice et devant l’opinion. Les Rohan conseillèrent au cardinal de tenir ferme et d’attendre la justice publique : les Guémenée , les Soubise savaient que la reine n’était point aimée ; qu’il s’agissait d’une querelle entre les deux maisons de Lorraine et de Rohan , entre la Bretagne et l’Autriche. Des soupçons populaires déjà s’élevaient contre la reine. Le parlement s’en affranchirait-il absolument ? L’assemblée du clergé , précipitamment réunie , ' publiait également ses doléances pour demander que le cardinal ne fût point jugé , parce qu’il était évêque , et qu’il fallait réunir le concile. La comtesse de La Motte persistait à dire qu’elle était un intermédiaire sacrifié entre la reine et ^cardinal. Il n’était pas jusqu’au comte Gagliostro qui n’ excitât un vif et puissant intérêt, tant l’opinidn publique aime à s’élever contre la puissance. Tout tombait sur la reine : à la cour , on disait qu’elle seule était la cause de tous les désordres , même

dans la famille royale, car elle préférait les amitiés de quelques favorites. Quand les débats commencèrent , les issues du palais se remplirent d’une multitude avide de connaître les résultats de ce procès. Le cardinal" prince de Rohan vint devant la justice en robe violette et sa calotte rouge sur la * tête, signe d’immunité romaine. Le parlement demeura deux jours à délibérer. Le soir du 31 mai, après un débat de dix-huit heures, l’arrêt solennel fut prononcé par le président; le cardinal, déchargé de toute condamnation sans dépens, était renvoyé hors de cause; la comtesse de La Motte, marquée aux deux épaules, après avoir eu la tête rasée par la main du bourreau , devait être renfermée à la Salpêtrière ; Villette et Cagliostro furent bannis du royaume; on acquitta la demoiselle Oliva; et pour donner encore plus de satisfaction au cardinal , les biens de la comtesse de La Motte furent confisqués à son profit ; et cet arrêt , si fatal à Marie-Antoinette , fut décidé à la majorité de trente voix contre vingt. Mille applaudissements éclatèrent parmj la foule réunie dans les couloirs du Palais de Justice : qu’exprimaient-ils donc , ces bravos parmi ce peuple réuni en foule autour du Palais? Pourquoi cette multitude prenait-elle parti contre la reine ? C’est que déjà un esprit d’opposition violente existait contre la malheureuse princesse ; la calom-

nie circulait partout ; la comtesse de La Motte eut même ses partisans , tant l’opinion publique était corrompue î On la présentait comme victime d’une intrigue , et , je le répète , les Bourbons , disait-on , luttaient contre les Valois, et les Rohan voulaient flétrir la maison de Lorraine.

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