LIVRE PREMIfiB. — VERSAILLES
ture n'offrant rien d*attrayant, elle ne hii en fit point d*aI>ord un devoir sérieux ; elle chercha avant tout à lui en inspirer le goût et le désir. Elle lui lisait ou lui faisait lire ces contes naïfs, ces moralités simples, oee febles charmantes à la fois et profondes que le génie de la Fontaine, le talent de P^rault et de Berquin ont mises à la portée de Tenfence ; et ce Ibt sous forme de récréation que les premières leçons vinrent à Jui. Ces lectures donnèrent lieu de remarquer l'esprit et la sagacité du jeune élève : il écoutait très -attentivement, et sa physionomie animée reflétait toutes les couleurs et toutes les péripéties du petit dmme qui lui était lu ; les éclats d'admiration s'échappaient au réoit des choses qui entraient franchement dans son intelligence; celles qui restaient en dehors, confuses et indécises, élevaient un petit nuage à son front rêveur et à ses yeux étonnés; et c'étaient alors cent questions pins naïves les unes que les autres, remarques originales, réflexions ingénieuses qui plus d'une fois surprirent ses auditeurs, et leur donnèrent de l'avenir intellectuel de l'enfant royal l'idée la plus haute et la plus heiireuse.
La sensibilité de son cœur, la délicatesse de son Ame répmidaient à la perspicacité de son esprit, à la noblesse de son caractère. Après les entretiens familiers qui suivaient toojonrs la lecture, la Reine ordinairement se mettait au clavecin ou a sa harpe; et ce qu'elle avait tenté pour faire naître chez son fils le goût de la lecture , elle le faisait encore pour ini donner le goût de la musique; elle lui jouait de petits airs expressifs qu'elle avait appris ou composés pour lui , et il était aisé de voir aux mouvements de tète de Teur iànt et à sa figure radieuse qu'il avait l'oreille ouverte au charme de l'harmonie. Un soir, étant à Saint-Gloud, sa mère chantait en s'accompagnant la romance de l'Ami tUs enfants :
Dort, mon eiifant, elot U paupière, Te* cne me déchurent le coeur; Dors, mon enfant, ta pauvre mère A bien aatez de aa doulenr.
{OBuvr€t compUtti Je Bmouiv, t. VIII, p. iOi.)
Ce couplet et ces paroles « ta pauvre mère » cbantés avec âme, avaient remué vivement le cœur du Dauphin, qui, silencieux et immobile dans son petit fauteuil, était tout yeux et tout oreilles a côté du clavecin. Madame Élisabetli, qui était présente , surprise de le voir si tranquille , lui dit en riant : « Ah ! pour le coup , voilà Charles qui dort. » Levant soudain la tête, il repartit d'un air pénétré : » Âh! ma chère tante, peut-on dormir quand on entend maman Reine? »
Il y avait un enfant dont les qualités précoces et la mort héroïque' avaient laissé dans lu mémoire de la famille royale et de la France un souvenir et un deuil dont le marquis de Pompignan s'était (ait à la fois l'interprète et le consplateur en écrivant avec une sipaplicité touchante la Vie du duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin et frère aîné de Louis XVL
C'est dans ce livre, consacré à l'éloge d'un enfant mort à neuf ans à lu suite des souffrances les plus douloureuses, supportées avec un courage extraordinaire, que Louis-Charles apprit à lire. Étrange rapprochement! Louis XVI, jeune homme, avait, comme étude de la langue anglaise, traduit la vie de Charles l*% et le Dauphin, enfant, avait sous les yeux, pour s'initier à la lecture, la vie du dernier duc de Bourgogne! C'est ainsi que dans l'étude du passé, l'avenir, par un triste mirage , se reflétait pour le père comme pour le fils.
Ce livre ne fut pas seulement pour Louis^Charles un sujet de lecture, il devint un sujet d'émulation. Les traits naïfs de l'enfance du petit oncle et les exemples de ses vertus prématurées étaient vivement sentis par le jeune neveu. Excité également par l'amour-propre et par le cœur au désir de
1 Cette expression ne doit point paroître exa||érée : on sait avec quelle patience et quelle grandeur d'àmc ce mniheurcux enfant, qui devait servir de modèle à celui dont nous esquissons la vie, avait supporté des douleurs^ inouïes. G*est en parlant de lui qu'un contemporain a dit : « Une maladie longue développa encore plus. ses rares quaUtés; les suites de cette maladie cruelle Fenlevèrent à la France, et a neuf ans il mourut en héros, » Portrait de feu M9' le Dauphin. — Paris, 1766, diez Lottin l'aîné, pages 19 et 20.
LIVUE PREMIER VERSAILLES. «5
rimiter, il s'inForma s'il avait dans la fig^ure quelque ressemblance avec lui, et demanda qu'on lui fit voir son portrait. On le lui donna très^-bien peint sur une bonbonnière; il le contefnpia longtemps avec une sorte d'étonnement, et le baisant d'un air sérieux et refléchi : « Comment faisait-il donc, mon petit oncle, pour avoir déjà tant de science et de
Louis XVI, contrairement aux usages établis, ne composa point de maison h son fils; il eût craint , en l'environnant d'un certain nombre d'officiers, de gentilshommes et de domestiques, de l'exposer aux fâcheuses influences de la flatterie. Il voulait que tout ce qui l'approchait ne pût fui inspirer que l'amour de la vertu et de la gloire.
L'héritier du trône avait pour gouvernante madame la duchesse de Polignac, amie particuHère de la Reine; il eut pour précepteur l'abbé d'Avaux, qui depuis plusieurs années enseignait déjà à Madame Royale, sa sœur, la religion, l'histoire, la lecture, la fable et la géographie. Ce n'était pas un homme d'un grand mérite , mais il savait si bien se mettre à la portée des enfants, que le moment de l'étude était pour eux une récréation. Tout en donnant un précepteur à son fils, on peut dire que Louis XVI s'était réservé pour luimême les douces fonctions de gouverneur, car ce sera toujours le plan qu'il tracera lui-même qui sera fidèlement suivi dans cette éducation si importante. En prenant cette haute tutelle, le Roi dit à la Reine : « C'est pour vous seconder que je m'occuperai de notre enfant; car je n'ai pas la prétention de mieux faire que vous n'avez fait jusqu'à ce jour. Je m'estimerai h^ireux si mes efforts répondent à vos soins , et si je fais tenir un jour à Charles tout ce que vous lui avez fiiit promettre. » Sous ce rapport au moins le Roi devait se croire heureux, car jamais affection de père, jamais orgueil maternel n'avaient reposé sur une petite tète plus digne.
« Le Dauphin avait reçu en partage (dit le vertueux
m LOUIS XVII.
M. Hue) une figui*e oéleste, un esprit pi'vcoce, un cœur sensible et le germe des plus {jurandes qualités. Dans un âge encore tendre, ce Prince faisait admirer la grâce et la finesse de ses reparties. Combien d'exemples ne pourniis-je pas en citer!
« Un jour, étudiant sa leçon, il s'était mis ù siffler; on l'en réprimandait. La Beine survint, et lui fit quelques reproches. « Maman, reprit-il, je répétais ma leçon si mal. Il que je me sifflais moi -même. » Un autre jour, dans le jardin de Bagatelle, emporté par la vivacité, il allait se jeter à travers un buisson de rosiers. Je courus à lui : « Monsei- « gneur, lui dis-je en le retenant, une seule de ces épines » peut vous crever les yeux on vous déchirer le visage. » Il se retourna, et me regardant d'un air aussi noble que décidé: « Les chemins épineux , me ditpil , mènent à la gloire ' . «
Instruite par M. Hue de cette réponse, la Beine fit venir immédiatement le Dauphin , et lui dit : • Mon fils, vous avec cité une maxime très-vraie, mais vous ne l'avez pas appliquée justement. Il n'y a aucune gloire à se crever les yeux seulement pour le plaisir de courir et de jouer. S'il eût été question de détruire un animal pernicieux, dç tirer une per* sonne de danger, d'exposer enfin sa vie pour en sauver une autre , cela pourrait s'appeler gloire ; mais ce que vous aves fait n'est qu'étonrderie et imprudence. Attendes d'ailleurs, mon enfant, pour parler de la gloire, attendez que vous soyez en état de lire l'histoire de vos aleax et des héros français qui , tels que du Guesclin , Bayard , Turenne, d'Âssas et tant d'autres, ont défendu la France et notre couronne ou prix de leur sang. » Donnée avec l'onction de la tendresse, avec l'autorité de la raison , cette grave leçon fit une impression profonde sur le cœur du jeune prince , ^ui d'abord se mit à rougir; puis saisissant la main de sa mère, il y imprima un baiser : « Eh bien, moi, chère maman, dit-il avec un
< Uernièret années de Louis XVI, 2« édît., page MO.