‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 101 sur 264 · LIVRE V. — JOURNEE DU 10 AOUT · texte numérisé non relu

LIVRE V. — JOURNEE DU 10 AOUT

le brillant orateur était, comme le prince débonnaire, une autorité déchue. Ses conseils, comme ceux de Mirabeau, arrivaient à la royauté à l'heure où ils cessaient de lui être utiles. D*autres hommes, révolutionnaires seulement par ambition , étaient disposés à transiger avec la royauté , mais ils ne voulaient pas le foire sans profit , et donner pour rien à la H^e civile l'appui équivoque de leur popularité. De ce dernier nombre était Danton. Moins éloquent que Mirabeau, aussi vénal et plus immoral encore, il accepta secrètement le rôle que celui-ci avait rêvé , et eut avec la Cour des intelligences cachées qu'il se fit payer au poids de l'or. Démagogue au club des Cordeliers, auquel ses violences mêmes masquaient ses relations avec la Cour, modéré et presque royaliste devant la Cour, à laquelle sa perfide adresse savait présenter une explication plausible de ses paroles de tribun , il trahissait à la fois, ses deux alliances, résumant sa double situation par ce mot terrible : « Je sauverai le Roi ou je le tuerai ! »

Danton ne fut pas le seul ennemi influent que la Cour essaya de gagner. Des propositions avaient été faites en secret à Guadet, dont l'ascendant était particulièrement redouté. L'appèt de l'or ne pouvait rien sur le cœur de l'austère Girondin : il refusa tout , hormis une entrevue secrète avec Louis XVI et la Reine. L'entrevue eut lieu la nuit. Guadet y apporta le flegme et la réserve qu'exigeait sa position, la Reine son noble caractère et son coeur inquiet, Louis XVI sa bonté confiante. C'est moins coname roi que comme époux et ccmune père que le malheureux prince peignit au d^uté de Bordeaux les angoisses de sa position. Commeacé froidement, l'entretien devint pathétique : l'in* fiexibitité républicaine s'était amollie , la royauté avait versé des lames; comme Guadet allait se retirer, la Reine lui denianda s'il ne voulait pas voir le Dauphin, et prenant elie-méme an flambeau, elle le conduisit dans la chambre voisine, qui était celle du jeune Prince. « Avec quelle tran-

quillitë il repose ! » dit le Girondin d'une voix mélancolique ; et la Reine se penchant sur le lit du Dauphin : a Pauvre enfant! soupira -t- elle, il est le seul dans ce château qui dorme ainsi! » L*accent de Marie- Antoinette avait pénétré jusqu'au cœur de Guadet : il prit la main de l'enfant, et sans le réveiller, il la baisa d'un air attendri; puis se tournant vers la Reine : « Madame, lui dit-il, élevez-Ie pour la liberté, elle est la condition de sa vie. **- Hélas! les conditions de la vie. . . . elles sont bien incertaines pour lui comme pour nous tous ! Dieu seul sait quel avenir il réserve à chacun de nous! »

Voilà tout ce que nous avons su de cette rencontre nocturne où la révolution vint donner un dernier conseil à la royauté mourante, un dernier baiser à l'innocence endormie. Cette étrange entrevue n'eut d'autre résultat que de manifester toutes les dérisions d^i sort, toutes les vicissitudes de la faiblesse humaine. C'était en vain que la Reine de France avait ému la sensibilité d'un ennemi en se montrant a lui avec ses larmes , avec le profond abaissement du diadème , avec la grâce touchante de son enfant. L'émotion fugitive qu'avait emportée le député s'évapora bien vite à l'air bnilant de la rue, au contact frémissant de l'opinion des clul)s; et les lèvres qui avaient baisé la main de l'enfant devaient peu de temps après prononcer la mort du pèi^. « Dieu seul sait quel avenir il réserve à chacun de nous ! » Guadet se rappela peut-être cette parole, lorsque, proscrit après le triomphe des terroristes sur les Girondins, il fut mis hors hi loi , erra de ville en ville déguisé en garçon tapissier, s'embarqua en Bretagne pour Bordeaux , où personne n'osa lui donner asile, et parvenu chez son père à Liboume, fut arrêté , conduit à Bordeaux , condamné et exécuté le 20 juillet 1794. En montant à l'échafaud il voulut haranguer le peuple, que sa voix éloquente et aimée espérait encore soulever en sa faveur; vain effort! une corrélation mystérieuse se manifesta entre le su[)plice du Roi et le supplice de son

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