LIVRE V. — JOURNEE DU 10 AOUT
et quiconque s'aventurait sur la terre de CobUntz était poursuivi de huées et traité d'aristocrate.
Relégué dans un coin de la terre proscrite le plus éloigné de la foule, le jardinet de Louis-Charles n'était plus approché que par de rares visiteurs que la crainte des sarcasmes et des insultes ne détournait pas d'une pensée affectueuse. L'aspect de ce petit parterre désert, de ce gazon souffrant et jauni, de ces fleurs négligées et brûlées par le soleil, ne leur révélait que trop l'absence déjà prolongée du jeune propriétaire. Lui, cependant, le visage parfois collé à la vitre de la fenêtre de sa chambre, suivait d'un œil d'envie ces promeneurs solitaires, qui, plus libres que lui, pouvaient au moins respirer lair du ciel dans le jardin de ses aïeux. Seulement , une fois encore on trouva le moyen de lui procurer un moment de distraction en le conduisant chez madame la marquise de Lède : ce fut dans un jardin écarté, au fond d'un faubourg de Paris, que le Prince royal put jouer pour la dernière fois avec un enfant de son âge.
Pétion n'avait pas perdu ses illusions. Bien que la révolte fut préchée dans tous les carrefours, que des chansons séditieuses iîissent chantées dans tous les cafés et colportées dans toutes les rues, bien que les attroupements et les rixes se multipliassent de jour en jour sons les fenêtres mêmes des Tuileries, et que la licence la plus effrénée circulât d'un bout à l'autre de la ville sans être réprimée, le maire ambitieux se flattait qu'au jour marqué son crédit serait plus fort que tous ces mouvements, et que sa voix puissante saurait, comme le dieu de la fiaible, apaiser les vents et dominer les tempêtes. Les pétitions arrivaient de toutes parts, demandant à l'Assemblée nationale, les unes la suspension du Roi , les autres sa déchéance, quelques-unes sa mise en accusation. La presque unanimité des sections de Paris (quarantesix sur quarante-huit), ébranlées a ce signal, et cédant aux instigations des meneurs, se laissèrent arracher une adresse tendant à obtenir qu'on statuât sans délai sur la question de
la déchéance encourue par le Roi. Pétion eut le triste coura{je de se faire le rapporteur et l'avocat de cette adresse. Le 3 août , à la tète d'une députation de la commune , il se présenta à la barre de l'Assemblée, et lut, au nom du peuple et de la municipalité de Paris, un long discours qui commençait par uti pamphlet rappelant tous les crimes reprochés au Roi depuis trois ans, et finissant par le réquisitoire suivant :
« Le chef du pouvoir exécutif est donc le premier tinneau de la chaîne contre-révolutionnaire. Son nom lutte, chaque jour, contre la nation ; il est le sijjnal de discorde entre le peuple et ses mag^istrats, entre les soldats et les {généraux. Le Roi a séparé ses intérêts de ceux de la nation , nous les séparons comme lui. Loin de s'être opposé, par aucun acte formel, aux ennemis du dehors et de l'intérieur, sa conduite est un acte formel et continuel de désobéissance à la constitution. Tant que nous aurons un roi semblable, la liberté ne peut point s'affermir, et nous voulons demeurer libres. Par un acte d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le ' danger de la patrie, mais la constitution s'y oppose; nous l'invoquons à notre tour, et nous demandons la déchéance. Cette grande mesure une fois portée, comme il est trèsdouteux que la nation puisse avoir confiance dans la dynastie actuelle, nous demandons que des ministres solidairement responsables, établis par l'Assemblée nationale, mais pris hors de son sein, suivant la loi constitutionnelle, nommés par le scrutin des hommes libres à haute voix, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en attendant que la volonté du peuple firançais, notre souverain et le vôtre, soit légalement prononcée dans une Convention nationale, aussitôt que la sûreté de l'État pourra le permettre. »
L'orateur reçut les féUcitations d'une partie de l'Assemblée et les applaudissements d'une partie des tribunes. La discussion sur la déchéance fiit fixée au jeudi 9 août. Mais déjà