LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT
quitte de s'asseoir dans la chambre du Roi ' . » Sur les quatre heures y madame de Tourzel pénètre dans cet appartement, pour savoir ce qui se passe et ce qu'on doit craindre ou espérer. « N'espérez rien de bon, lui dit M. d'Hervilly; car -ce qu'il y a de pis en pareil cas, c'est de ne prendre aucun parti, et on ne se décide à rien. » Les sections s'ébranlaient, les ajptateurs s'armaient et accouraient. Chaque heure, chaque minute apportait des nouvelles alarmantes ; les insurgés, en colonnes serrées,- approchaient avec leur artillerie. Déjà des bandes, armées de piques, avaient profité du désordre pour se glisser dans les rangs des troupes fidèles qu'elles désorganisaient. L'aube du jour parait. Marie- Antoinette , dans la prévision d'un dénoûment prochain , et dans la crainte que le fer des Marseillais ne surprit ses enfents dans leurs lits, les fit habiller aussitôt, et, dès ce moment, les tint auprès d'elle. Louis XVI et elle les embrassèrent avec ce. redoublement de tendresse que donnent les pres^ntiments et les terreurs de la séparation. Le Prince royal ouvrait de grands yetix, ne s'expliquant pas son lever à cette heure inusitée, et cet appareil militaire, et ce désordre, et ce tumulte qui régnaient dans les appartements, dans les cours et dans le jardin. Cependant, malgré la naïve insouciance de son âge , il a compris qu'une lutte se prépare et qu'un grand danger menace son père. « Maman, dit le pauvre enfant en baisant les mains de sa mère, pourquoi
feraient-ils du mal à mon père? il est si bon! » Ses
paroles, ses regards, ses caresses mêlent un charme et ajoutent une douleur aux inquiétudes de sa famille. Le Roi sent la nécessité de visiter les postes du château. La Reine, ses enfants, sa sœur et madame de Lamballe l'accompagnent. L'attitude du Roi , calme , mais plus paternelle que militaire, ne fit pas une grande impression sur l'âme du soldat; mais la présence de ces trois femmes et de ces deux beaux enfants venant en silence faire un dernier appel a tous les senti-*
' Mémoîref inédits, déjà cités.
ments généreux de leurs amis, éiectrisa lee derniers déf!^seurs de la monarchie. Dans la grande galerie du chàleaiA un TÎf enthousiasme édata sur leur passage ; rémotion gonflait les poitrines, les larmes mouillaient tous tes yeux. Au milieu du débordement des idées modernes apparaît une scène du moyen âge, où le vieil esprit de la chevalerie f reprend un instant aoo empire : deux cents genlikhommes environ sont aceourus aux Tuileries ^ au pvemier bruit des dangers du Boi; ils n'avaient pas d*uniforme, ils portaient leurs armes sous leurs habits, ce qui leur fit donner le nom de ckivaiiers du poignard. Protestation courageuse et désespérée contre Téroigration , ils étaient vemis mourir victimes résignées du vieil honneur français. Les uns prient la Reine de toucher leurs armes afin de les rendre victorieuses; les autres lui demandent la permission de lui baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille transpesls d'amour et d'espérance éclatent à la fois : Yiveni tes Roù de nos pères t s'écrient les jeunes gens; Vive le Ath de mee enfmntsl s*écrient les vieillards. Et le Dauqihin de France est pris dans leurs bras et élevé au-dessus de leur tête comme un drapeau vivant pour lequel ils jurent de mourir.
Un même cri de fidélité et de dévouement accompagne et reçoit la famille royale dans tous les postes intérieurs du château; mais Louis XVI ne veut pas l'exposer à l'accueil douteux des postes du dehors. Parvenu dans le vestibule du grand escalier, il fait remonter la Reine, ses enfimts,. sa sœur et la princesse de LamJballe. Son pressentiment ne l'avait pas trompé.
« Il était environ sixlieures du matin, écrit le comte François de la Rochefoucauld *, lorsque le Roi descendit dans les cours. Défense avait été faite de le suivre. Ciq^en-* dant je me mêlai à sa suite pet» nombreuse. Il avait Tair peiné et inquiet, et s'efforçait de paraître serein. Je l'ai suivi dans les cours , et quoique très-près de sg persomie , je ne
^ Mémoires inéditô, déjà cités.