LIVRE V. —JOURNÉE DU 10 AOUT
Taî point entendu dire un mot aux troupes. La garde nationale cria beaucoup Vive le Roi! même d'assez bon eœur. Cependant plusieurs individus se distinguèrent impunément en criant A bas le Veto ! Au moment où le &oi quitta la terrasse du jardin, qui est le long du château, pour aller visiter un poste qui était près du second escalier de la terrasse du bord de l'eau, beaucoup de grenadiers des bataillons des Petits-Pères et de Saint-Thomas se mirent à sa suite, devenue alors assez nombreuse. Ce poste était composé de soldats très-mauvais; ils crièrent beaucoup Vive la nation! à bofi le Veto ! Le Boî ne s'y arrêta pas. A mesure qu'il s'avançait vers le poste du pont tournant, une horde de brigands qui étaient sur la terrasse des Feuillants, qu'ils appelaient la terre de la liberté^ filaient à l'extrémité en criant très-haut toutes les horreurs possibles contre le Roi. Ils étaient trèsnombreux et armés de piques. Le Boi fit tranquillement la revue du poste du pont tournant » qui se conduisit respectueusement. En le quittant nous eûmes un moment de très*^rande frayeur, car quelques-uns de ces sans-culottes qui étaient sur la terrasse en descendirent et s'avancèrent vers le Roi. Alors ceux qui l'escortaient formèrent, par leurs bras entrelacés , deux lignes autour de lui : l'une était de gardes nationaux que nous connaissions pour être de braves et honnêtes gens; la seconde de MM. de Sainte-Croix, de Lajard, de Maillardos et Bachmann, officiers suisses, de Boissieu, de Briges et plusieurs autres; j'étais de cette chaîne. »
Ainsi, aux cris de Vive le Roi s'étaient mêlées des clameurs sinistres. Arrivé au terme extrême de la voie douloureuse qu'il avait suivie , le Roi se trouble , non pas du danger qui le menace, mais de la nécessité cruelle d'accepter l'efiusiou du sang. La fatalité qui précipitait la monarchie vers L'abîme (s'il est permis de se servir de ce mot païen de fiitahté pour exprimer l'enchaînement logique des causes et des conséquences) avait présidé à la défense des Tuileries avec la
même ironie qu*à la fuite de Varennes : impéritie royale , auxiliaires malhabiles , chances funestes, tout devait se reunir dans ces deux graves circonstances pour assurer le triomphe de Tinsurrection.
Rentré au château, la sueur au front, le désespoir dans l'àme, Louis assembla un conseil et délibérait encore sur les moyens de défense, que déjà les assaillants débouchaient de tous côtés sur le Carrousel en colonnes serrées, traînant avec eux des canons et des munitions de guerre. Un peuple immense encombrait lu place et les abords du château, en poussant d'une voix unanime ces cris qui ébranlaient (*omme un tonnerre le palais de Catherine de Médicis et de Louis XIV : La déchéance! la déchéance ou la mort! la mon! ^-^ « Vous l'entendez, le peuple veut la déchéance, s'écrie un officier n)unicipal en ouvrant biiisquement la porte du cabinet du Conseil. — Eh bien, répond le ministre de la justice, que l'Assemblée la prononce donc ! — Mois après cet acte, dit la Reine, qu'arrivera-t-il ? » — Le municipal s'incline et se tait.
« Votre dernier jour est arrivé, dit ensuite en entrant un chef de légion ' ; Madame, le peuple est le plus fort : quel carnage il va y avoir ! — Monsieur, s'écrie Marie-Antoinette, sauvez le Roi, sauvez mes enfants i » Et elle étendait la main vers Louis XVI comme pour le protéger, puis elle pressait ses enfieints dans ses bras avec un douloureux désespoir.
En ce moment parait précipitamment, à la tête du directoire du département, le procureur général revêtu de son écharpe. « Sire, dit-il avec épouvante, le danger est audessus de toute expression ; la défense est impossible : dans la garde nationale il n'est qu'un petit nombre sur qui l'on puisse compter; le reste, intimidé ou corrompu, se réunira dès le premier choc aux assaillants. Déjà les canonniers, à la seule recommandation de rester sur la défensive, ont déchargé leurs pièces. Le Roi n'a plus une minute à perdre, il
^ M. de la Chenaye. Il fut massacré le 2 septembre suivant, dans une des prisons de Paris.