‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 109 sur 264 · LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT · texte numérisé non relu

LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT

n'y a plus de sûreté pour lui que dans le sein de rAssemblée, il n'y a d'abri sûr pour sa famille qu'au milieu des représentants du peuple. » — Cette idée entre avec Rœderer au château ; elle y entre portée par le vent qui soufHe de la rue, elle y entre avec la soudaineté et l'éclat de la foudre révolutionnaire : il est de ces minutes fatales dans la vie des rois et des peuples où la réflexion est impossible, alors que le retentissement de la révolte, parti d'en bas, a atteint toutes les hauteurs. Louis XVI demeure interdit. Mais la Reine, relevant fièrement la tète : « Que dites-vous, monsieur, s'écriet-elle, vous nous proposez de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs! Jamais, jamais! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les quitter ! Mais , dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement abandonnés?— Madame, je lé répète, la résistance est impossible. Voulez- vous faire massacrer le Roi , vos enfants et vos serviteurs? — A Dieu ne plaise! puisse-je être la seule victime!— Encore une minute, poursuit Rœderer, une seconde peut-être, et il est impossible de répondre des jours du Roi , des vôtres, de ceux de vos enfants ! — De mes enfants ! ditelle en les serrant dans ses bras, non , non , je ne les livrerai pas au couteau. » Et se rapprochant du Roi et de ses ministres : » Eh bien , c'est le dernier des sacrifices , mais vous en voyez l'objet ! Monsieur Rœderer, ajouUi-t-elle en élevant la voix comme pour prendre à témoin tout ce qui l'environne, vous répondez de la personne du Roi! vous répondez de celle de mon fils ! -:— Madame , nous répondons de mourir à vos côtés ; voilà tout ce que nous pouvons garantir. »

Quelques dispositions militaires s^improvisent pour protéger la marche de la famille royale ; les membres du département forment un cercle au milieu duquel elle se place. Dans les salles qu'elle traverse on l'entoure en frémissant. — a Point d'exaltation, s'écrie Rœderer, vous feriez tuer le Roi! — Restez, dit JLouis XVI. — Nous reviendrons bientôt, » ajoute la Reine.

C'en est fait, la royauté mourante a quitté son palais pour aller agoniser sous l'œil même de ses ennemis : il était près de sept heures du matin. « On sortit, raconte M. de la Rochefoucauld , par la grille du milieu. M. de Bachmann, major des gardes saisses, marchait le premier entre deux haies de ses soldats. M. de Poix le suivait a quelque distance, et marchait immédiatement avant le Roi. La Reine suivait le Roi en tenant M. le Dauphin par la main ; Madame Elisabeth donnait le bras à Madame, fille du Roi; madame la princesse de Lamballe et madame de Tourzel les suivaient. Je me trouvai dans le jardin à portée d'offrir mon bras à madame de Lamballe , et elle le prit , car elle était celle qui avait le plus d'abattement et de crainte. Le Roi marchait droit, sa contenance était assurée, le malheur cependant était peint sur son visage. La Reine était tout en pleurs; de temps en temps elle les essuyait, et s'efforçait à prendre un air confiant qu'elle conservait quelques minutes. Cependant, s'étant appuyée un moment contre mon bras, je la sentis toute tremblante. M. le Dauphin n'avait pas l'air très* effrayé; Madame Elisabeth était la plus calme; elle était résignée à tout : c'était la religion qui l'inspirait. Elle dit en voyant ce peuple féroce : « Tous ces gens sont égarés; je voudrais leur conversion, mais pas leur châtiment. » La petite Madame pleurait doucement. Madame de Lamballe me dit : Nous ne retournerons jamais au château ' . »

La populace révolutionnaire qui encombrait la terrasse des Feuillants, voyant le Roi sortir des Tuileries, s'était portée vers l'escalier du^ passage des Feuillants; la route se trouvait ainsi obstruée, et pendant dix minutes le Roi Ait contraint de demeurer au bas de l'escalier : le péril était grand. Un grenadier s'empara du Prince royal et le porta dans ses bras. Là , sur le seuil même de sa demeure , le Roi apprit qu'une partie des gardes nationaux se retiraient pour aller garder leurs familles et leurs maisons. D'autres, comme

^ Mémoires inédits , déjà cités.

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