LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT. îfiS
rible qui la suivit. Au premier coup de canon le Roi s'était écrié : « J'ai donné des ordres pour qu'on ne tirât pas. » Un second ordre fut expédié; le Roi enjoignait aux Suisses d'évacuer le château ^ et à leurs chefs <Je se rendre auprès de lui ; un courrier alla en toyte hâte an-devant d'une division qui venait de Gourbevoie, et lui porta l'ordre de rétrograder. C'était trop tard ou trop tôt : trop tard, car le sang avait coulé; trop tôt, car c'était donner gain de cause à l'insurrection ; déjà reToulée et coupée sur plus d'un point , elle abandonnait le champ de bataille du Carrousel aux défenseurs du trône , qui , bien que peu nombreux , — ils ne comptaient, en çffet, que 200 volontaires, 250 gardes nationaux, et 900 Suisses, — avaient fait cependant reculer Timmense cohue des assaillants, quand cet ordre fatal arriva. Le meurtre régnait tout h l'entour de la salle législative, où , malgré le tumulte de l'Assemblée, des conversations des députés. et des motions des orateurs, arrivaient les vociférations des sicaires, les cris des victimes , et jusqu'au retentissement des coups qui donnaient la mort. Des femmes ont été vues prenant part au carnage, et, parmi elles et avant toutes, figurait Reine Audu, cette Reine des Halles, déjà illustrée par la journée du 6 octobre.
La salle et les tribunes s'étaient encombrées de monde de minute en minute; l'agitation était extrême, la chaleur excessive, et la loge où était parquée la royale famille, et dont les murailles blanches reflétaient les rayons ardents du soleil, n'était plus qu'une fournaise où s'engouffraient toutes les vapeurs brûlantes et tous les bruits du carnage. La sueur ruisselait de tous les fronts; l'émotion soulevait toutes les poitrines. Le Dauphin, qui, pendant la première heure, n'avait cessé de questionner son père, s'enquérant du nom de chaque «député qui passait ou qui prenait la parole, n'avait plus de voix maintenant; haletant et presque étouffé, il cherchait la vie et le calme dans les yeux de sa uière , et ne les y trouvait pas. L'afîTreux spectacle qui se déroulait devant
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lui bouleversait toutes ses idées et augmentait toutes ses inquiétudes ; il voyait des hommes couverts de sang apporter successivement et déposer sur le bureau du président des plats d'argent, des rouleaux d'or, des portefeuilles et des diamants trouvés dans les appartements de sa famille, et il s'étonnait de voir les dépouilles des Tuileries saluées comme des trophées. Il épiait tour à tour sur le visage de son père , sur les traits de sa mère, sur ceux de sa tante, sur ceux de sa sœur, l'effet que produisait l'apparition soudaine de pétitionnaires dont il comprenait mieux le geste farouche et l'air horrible que les paroles menaçantes; mais le visage du Roi restait calme et serein , celui de la Reine conservait sa fière dignité, Madame Elisabeth baissait la tête comme soumise aux volontés de Dieu , et la jeune Marie-Thérèse fondait en larmes. La perplexité de l'enfant était grande... Enfin, un pétitionnaire accentua sa pensée de façon qu'il ne resta plus dans le fond de cette jeune àme le moindre doute heureux; cet homme venait de lui révéler toute l'horreur de la situation : c'était un canonnier de la garde nationale, qui, le blasphème à la bouche, montrait à l'Assemblée son bras nu et sanglant : « Je vous l'offre , disait-il, pour arracher la vie au Roi , s'il est nécessaire. » Le pauvre enfant se précipite dans les bras de son père, mais, le trouvant tranquille et impassible comme de coutume , il se retourne , et met en pleurant sa tète sur les genoux de sa mère, qu'avait feit tressaillir le mouvement de l'artilleur, placé à quinze pas du Roi.
Jusqu'alors spectatrice, non pas apathique, mais inactive de l'événement , l'Assemblée législative était restée partagée entre la crainte d'étayer le trône et la crainte d'être écrasée sous sa chute. Plusieui*s députations avaient déjà paru devant elle, demandant la déchéance de Louis XVI; la première fut celle des Thermes de Julien, Les noms de ses membres, consignés au procès-verbal (la plupart ouvriers, manoeuvres et étudiants), sont un monument curieux pour l'histoire; ils