LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT
fit des vœux pour le jeuue Prince, dont la Convention nationale annoncée allait sans doute inaugurer le règne, et le faciliter par un conseil de régence approprié aux circonstances. Pour la première fois, le nom de Louis XVII fut dit ; la révolution traita de niais les cœurs simples qui le prononcèrent; selon sa coutume, elle n'avait pas donné son mot d'ordre à tout le monde.
Un des derniers serviteurs de la monarchie, le jeune comte François de la Rochefoucauld , qui était parvenu , comme on Ta vu, à suivre le Roi à l'Assemblée, peint ainsi le triste spectacle' qu'offrait à sept heures du soir la tribune où se trouvait la famille royale. « Je m'approchai, dit-il, de la trihune du Roi; elle n'était gardée que par quelques misérables cpii étaient ivres et ne firent aucune attention à moi ; de sorte que j'entr'ouvris la porte. Je vis le Roi avec un visage abattu et Fatigué; il était assis sur le devant de la tribune, observant froidement avec sa lunette les scélérats qui parlaient tantôt les uns après les autres, tantôt tous ensemble. Près de lui était la Reine, dont les larmes et la sueur avaient entièrement mouillé le fichu et le mouchoir. Elle avait sur ses genoux M. le Dauphin, qui dormait et qui reposait sa tête sur ceux de madame de Tourzel. Mesdames Elisabeth, de Lamballe et Madame, fille du Roi, étaient dans le fond de la tribune. J'offrjs mes services au Roi, qui me dit qu'il serait trop dangereux de chercher à le revoir, et ajouta qu'il irait le soir au Luxembourg. La Reine me demanda un mouchoir; je n'en avais pas,. le mien avait servi à panser les blessures de M. le vicomte de Maillé que j'avais tiré des mains des gens à piques '. Je sortis pour chercher un mouchoir; j'en emprun-
' Gr^t acte ciit ainsi rapporté dan» \cê mètneii Mémoires : > J'éprouvais ce jour- là un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, le désir de me faire tuer. Voulant rendre ma mort utile, je m'avançai vers la porte du passage des Feuillants qui donne dans le jardin des Tuileries; j'y trouvai une sentinelle destinée, j'imagine, à empêcher la foule de boucher la |K>rtc de l'Assemlilée.
» Je vis, à travers la jMirte, un homme renversé sur l'escalier du jardin; c'clait un vieillard vêtu de noir, dont le sang cachait la figure; un assassin du
SdO LOUIS XVII.
tai un au maitre du café de la buvette; mais couune je le portais à la Reine, les sentinelles étaient relevées , et je me trouvai dans Timpossibilité d'approcher de la tribune. »
Le tumulte et les massacres durèrent toute la nuit; des bûchers furent allumés pour consumer les cadavres. L'A»^ semblée y a la lueur des flammes funèbres nourries par le meurtre, continua sa séance jusqu'à deux heures du matîa. La famille royale demeura jusqu'à cette heure d^ns la loge du Logographe, spectatrice de sa propre- chute , atteinte et frappée, sous l'œil de ses ennemis, dans les diernières fibres de la sensibilité humaiue. Louis XVI seul, depuis la veille, avait pris quelque nourriture : ses en&ints n'avaient touché qu'à quelques fruits, et le reste de sa famille n'avait aspire que quelques, gouttes d'eau de groseille qu'elle devait à la pitié des inspecteurs de la salle. Les souffiranoes morales absorbaient le sentiment des souffrances physiques; les enfants eux-mêmes., dans leur émiotion poignante,, et sous l'air brûlant qui les étouffait, avaient oubjié la &im; le Dauphin, nous l'avons dit, avait fini par s'endormir. Vers deux heures, des commissaires de l'Assemblée et les inspecteurs de la salle vinrent prendre la famille royale pour la conduire au logement qui , depuis la promulgation du décret de déchéance, lui avait été préparé à la hâte dans l'étage supérieur du l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus du corridor où étaient établis les bureaux et les comités de l 'Ashaut de la terransn le frappait de coups de pique; la foule était immciifte; le vieillard se releva et lit quelques |>ae ; je m'élançai, le jiris par le bras et lemincnai dans le passage; je blessai l'assassin d'un coup d'épée.... Le vieillard était le vicomte de Maillé, qui, peu de temps auparavant, avait été nommé à la place de gouverneur de Saint-Domingue.
i> Je l'entraînai dans le corridor de l'Assemblée, et là un garde national m'alla chercher de Tcau; je lavai ses blessures; il en avait trois à la tète, une légère au côté; je le pansai avec mon mouchoir, et trouvant un député dont la figure exprimait qu'il ne partageait pas les crimes de la journée, je lui demandai s'il avait assea d'humanité pour vouloir reconduire un blessé à sa famille; il me dit ont en me serrant la main. Je me fiai à lui, ne pouvant mieux faire, et j'ai eu raison, car il le mena lui-même en lieu de sûreté, à ce que j'appris le soir en allant reporter à sa famille son col et sa bourse à cheveux encore teints de son san§« •