LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT
semblée. Ce logement se composait de quatre chambres, je dirai plutôt de quatre cettoles contiguës , pavées de briques, et inhabitées clepais la destruction des ordres monastiques. Les reli^^eux que l'orage avait chassés de ce clbitrc ne se doMlaient guère que le même orage y jetterait, peu de temps après, le Roi et la Reine de France, chassés de leur palais. Chacime des quatre cellules ouvraét par une petite porte pareille sur le même corridor. Au premier arris qu'il avait reçn, l'architecte de l'Assemblée avait feit à la hâte porter la plupart de ses> propres meubles dans< ce petit appartement.
Un souper y avait aussi été senri ; personne n'y toucha , excepté les enfants. Le souvenir de sot» chien chéri revint en ce marnent au Prince Royal. Il en demanda des nouvelles ; personne ne put lui en donner. Le paixvre animal avait voulu sans doute suivre ses maîtres au montent du départ des Tuileries. Avait-il été écrasé sous les pieds de la cobue rugissante, avait-Il été enlevé par des mains infidèles? On ne le revit pas ; on le chercha , on le réclama en vain . Pom* consoler le Prince , on lai dit qu'il reviendrait un jour ; mais il se persuada cpi'on l'avait étouffé dans la foule; il en eut beaucoup de chagri». Madame .Elisabeth lui dit avec une douceinr mélancolique : a Allons, c^r enfont, consolea-vous, il est des douleuirs plus cruelles; continuez d'aimer Dieu pour qu'il vous en préserve. »
Dans la première pièce , qui servait d'antichambre , veillèrent les derniers serviteurs de la royauté abattue ' ; dansla seconde, le Roi coucha à moitié vêtu ; dans la troisième ,
* MM. d*Aubier, de Briges,. de Gogaelat, le duc de Cholseul, le prince de Poix. — Le malheur attire 1^ dévouement. Dès le lendemain matin, cette ancienne partie du couvent «ontenait les vrais amis de la royauté, ceux qu'elle garde dans ses mauvvâ jours. On y voyait le duc de Rolian-Chabot, lêf marquia de Tourzel, de NAntonillet, MM, de Fresnes et de Saint-Pardoiix,. écnycrs de main; Chantemne, inspecteur du (prde-meublc; Hue, miraculensement échappé aux massacres de la veille. Successivement arrivèrent les dames Thibaad, Campan, Anguié, NavniTe, de Mervey, Sclilick, Basire, Saint-Buce^ toutes au service des Princesses; Thierry et Chamilly père et fils, premiers valets de chambre du Roi ; BUgny et Gourdain , valets de chambre ;. LevaMonr, employé au garde-meuble, etc., etc.
tait Louis.xvii.
la Reine avec ses enfants; et, dans la quatrième. Madame Elisabeth, la princesse de Lamballe et madame de Tourzel. Ces trois saintes femmes prièrent et pleurèrent en silence toute la nuit à la porte de la chambi*c où Marie-Antoinette appelait en vain le sommeil près de ses deux enfants endormis.
Malgré la longue et pénible veille qui avait épuisé ses forces, ce n*est que le matin que la malheureuse Reine put fermer les yeux. Voulant ménager ce repos snbreptice de sa sœur, Madame Elisabeth avait appelé tout bas les enfants pour présider a leur toilette; l'Assemblée exigeait que la famille royale reprit ses places de la veille, et l'heure de la séance approchait. Bientôt arrachée à ce demi-sommeil par la voix et les caresses de ses enfants que Madame ÉUsabeth lui amenait : « Pauvres enfants, s'écria la Reine en les embrassant, qu'il est cruel de leur avoir promis un si bel héritage, et de dire : Voilà ce que nous leur laissons! tout finit avec nous ! »
La Reine se leva à la hâte , et admit aussitôt dans son réduit quelques-unes de ses femmes qui, depuis l'aurore, étaient accourues successivement pour lui offrir leur sei'vice. Marie-Antoinette éclata en sanglots, et tendant les bras à ces femmes que son infortune faisait ses amies : « Venez, leur dit-elle, venez, malheureuses femmes, voir une femme plus malheureuse que vous, puisque c'est elle qui fait votre malheur à toutes. » Et comme le petit Dauphin , voyant pleurer sa mère et tout le monde autour d'elle, se mit aussi à pleurer : « Mon enfant, lui dit sa mère en l'embrassant, vous le voyez, j'ai aussi des consolations : les amis que le malheur m'a fait perdre ne valent pas ceux qu'il m'a donnés. »
A dix heures, la famille royale fut ramenée à l'Assemblée pour y passer toute la journée. Le supplice de la veille recommença ; l'action du drame devenait encore plus sombre et plus terrible ; les paroles étaient plus menaçantes , les {létitions plus sanguinaires. Une horde sauvage demandait à grands cris les têtes des Suisses qui étaient prisonniers au