LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT
corps de garde des Feuillants, a Grand Dieu ! quels cannibales ! » s'écria Vergniaud ému lui-même de ces vociférations.
L'intervention de Danton sauva les Suisses jusqu'au
2 septembre.
Le succès de l'insurrection venait d'inaugurer un pouvoir supérieur a l'Assemblée nationale ; c'était celui de la Commune de Paris : dès ce jour, elle contrôla et fit rapporter les actes législatifs qui n'avaient pas son assentiment. Le palais du Luxembourg y destiné au logement de la famille royale, lui parut sans doute une demeure trop somptueuse pour une royauté déchue : elle repoussa le choix (ait de cette résidence, attendu que le Luxembourg offrait des moyens d'évasion par les souterrains qui s'y trouvent ^ L'Assemblée, qui commençait à se fatiguer des humiliations dont le Roi et sa famille étaient abreuvés sous ses yeux , voulait éloigner ce spectacle importun jusqu'au jour du dernier sacrifice. Elle proposa immédiatement pour les recevoir l'hôtel de la Chancellerie, place Vendôme; mais la Commune dominatrice repoussa encore ce décret, et, après avoir un moment songé à choisir l'Abbaye Saint-Antoine, elle demanda, par l'organe de Manuel, la tour du Temple pour servir de demeure au Roi que la nation gardait en otage. « Il ne reste plus h Louis XVI, dit-il, que le droit de se justifier devant le souverain. Le Temple peut lui servir de demeure ainsi qu'à ses enfants ; il y sera gardé par vingt-quatre hommes que fourniront les sections ; on lui interceptera toute correspondance ainsi qu'à sa famille, car ils n'ont que des traîtres pour amis. Les rues qu'ils traverseront seront bordées de tous les soldats de la révolution, qui les feront rougir d'avoir cru. qu'il y avait parmi eux des esclaves prêts à soutenir le despotisme, et leur plus grand supplice sera d'entendre crier : F/vc la nation ! »
L'opinion de Manuel prévalut dans l'Assemblée, et sa prédiction allait s'accomplir dan« la rue. La Commune triom-
* Séance du Conseil général de la Cominane du 10 août 1702.
(Arcliivea de riiôtel de ville.)
s» LOUIS XVIL
pha : l*As3emblée avait suspendu la royauté» la Commune la dégrada. Toutes les persomies étraogères à la dome^icité du Roi reçurent l'ordre de s'éloigner. « Ce n'est que de ce moment, leur dit la Reine^ que nous commençons à sentir toute l'horreur de notre situation. Vous l'aviez adoucie par vos soins et votre dévouement; ils nous avaient empêchés de nous en apercevoir jusqu'à présent. — Je suis donc prisonnier ! » disait de son côté Louis XVI aux inspecteurs de la salle. « Charles T' fîit plus heureux que moi, on lui laissa ses amis jusqu'à l'échafeud. » La royauté avilie a cessé d'être la royauté. Toutes ses richesses ont passé aux mains rapàces de la révolution, et l'on se demande si jamais le doigt de Dieu relèvera quelque jour cette race , jadis la plus puissante du monde et aujourd'hui tombée si bas. La famille royale est venue à l'Assemblée sans argent et sans linge; les serviteurs fidèles dont nous avons donné les noms le savent : cinq d'entre eux qui n'ont point encore cédé à l'injonction de se retirer, déposent sur une table l'or et les assignats qu'ils ont sur eux. La Reine s'en étant aperçue leur dit : « Messieurs, gardez vos portefeuilles; vous en avez plus besoin que nous. Vous avez, j'espère, plus longtemps à vivre. »
Dans ce moment, la garde monte pour exécuter l'ordre portant que les cinq retardataires seraient arrêtés : quatre d'entre eux se séparent pour ne pas être reconnus, et se sauvent par un escalier dérobé. M. de Rohan-Cliabot ne fut point aussi heureux : il avait passé la nuit précédente , ^n garde national, auprès du Roi. Soupçonné, arrêté, jeté dans les prisons de l'Abbaye, il fut massacré dans les journées de septembre. Jadis le regard de la royauté tombé sur un criminel qu'on menait au supplice le sauvait ; maintenant le contact de la royauté donnait la. mort à la vertu.
La décision de l'Assemblée avertissait Louis XVI de prendre quelques dispositions au sujet des personnes qu'il désirait conserver auprès de lui pour son service et celui de sa famille. Il fit écrire par M. Ilue la liste de ces personnes,