LIVRE PREMIER. — VERSAILLES
sait , la faveur d'être admise auprès du Dauphin avec trois de ses élèves qui l'accompagnaient. La Reine s'empressa d'accorder cette g^ràce, et, pour en augmenter le prix, voulut recevoir l'institutrice et ses élèves, et les présenter à son fils «Ile-méme. Les trois jeunes personnes et leur maîtresse tremblaient d'émotion , mais la dignité imposante delà Reine se fit douce et affable afin de les rassurer. Avant de se retirei^, l'institutrice ayant demandé pour ses élèves la permission de baiser la main de l'enfant royal , celui-ci se prêta à ce désir avec une grâce d'autant plus charmante qu'il paraissait gêné et presque humilié de ce qu'il accordait. Puis, ayant retiré sa petite main que les trois jeunes filles venaient de baiser, il s'avança lui-même vers leur maîtresse qui se tenait respec-tueusement à distance, et, avec un sentiment exquis de l'âge et dg la qualité des personnes, il lui dit en élevant sa tête radieuse : « Vous, madame , baisez-moi au front , je vous prie. »
Si cette entrevue , si ces paroles donnent une idée du tact du jeune Prince, l'anecdote suivante fera connaître son esprit de justice. L'enfant avait, dans une de ses promenades, dérobé une flûte à un jeune page chargé de l'accompagner, et l'avait par malice cachée dans un if de la terrasse du jardin. Instruite de cette espièglerie, la Reine jugea nécessaire d'en punir l'auteur, non cette fois sur sa personne même , mais dans un objet de son affection ; le pauvre Moufîflet porta la peine de l'espièglerie de son maître : compagnon de tous ses jeux, il fut dans cette affaire traité comme son complice et condamné pour lui aux arrêts. Relégué dans un cabiAet noir, privé de sa liberté et de la vue de son jeune maître, le pauvre animal se mit à gratter h la porte, à grogner, à pleurer, à japper de toutes ses forces. Ses lamentations retentirent dans le cœur du vrai coupable , qui, plein de compassion pour son chien chéri, s'en alla t<iut éploré trouver la Reine : « Mais, maman, ce n'est pas Moufflet qui a fait le mal, dit-il, ce n'est pas non plus Mouf-
SO LOUIS XVIf.
flei qu'on doit punir; je vous en prie, délivrez-Ie, «t je vais me mettre à su place. » Cette grâce obtenue, le jeune Prince prit en effet la place de l'innocent, et se condamna lui-même aux arrêts , bien au delà du terme prescrit. Ce n'est pas tout : dans la solitude du cabinet, il se prit à réfléchir sur sa con-» duite, et il se dit (jue si sa faute était expiée, elle n'était pas réparée; et le premier usage qu'il fit de sa liberté, ce fut d'aller au jardin chercher la flûte dans sa ca<^eite et de la rapporter à son camarade.
On aurait vraiment droit d'estimer dans un tout petit enfant du peuple une telle façon de penser et d'agir, et combien ne seinble-t--elle pas plus louable dans un fils de roi , livré, malgré les précautions paternelles c^t par la force même des choses, aux flatteries d'un entourage obséquieux !
Des frayeurs prophétiques se mêlèrent bientôt aux joies qui saluaient le berceau royal : déjà de sourdes rumeurs se faisaient entendre. De graves événements s'annonçaient; des fautes commises, des systèmes économiques témérairement essayés, des imprudences amenées par l'inexpérience du Roi, des concessions mTachées à sa faiblesse, des di* settes désastreuses, des mouvements tumultueux, avaient dissipé les espérances qui brillaient à l'aurore de ce règne. Des calamités financières et politiques allaient fondre sur la France. Il y avait quatre ans que Louis XYI avait tracé à la Pérouse sa route à travers les mers; le Boi et le marin s'étaient dit adieu : la Pérouse partit pour ces plages lointaines , d'où il ne revint pas, et le Boi partait lui-même pour l'océan des révolutions, d'où il ne devait pas non plus revenir. Le dix-huitième siècle avait remué toutes les bases de l'ancien ordre social , et avait préparé par des nouveautés hardies les orages qui devaient signaler ses dernières années.
Taudis que les passions s'agitaient dans les assemblées et déjà se déchaînaient par les rues , le Dauphin , peu troublé de ces bruits et ne s'en occupant même que parce qu'ils semblaient inquiéter sa mère , passait paisiblement ses heures