LIVRE PREMIER. — VERSAILLES
de récréation dans son jardin ; il suivait avec l'intérêt le plus attentif le développement de ses fleurs; observant dès la veille au soir celles dont il pourrait composer le bouquet du lendeniain. Un jour, dans un moment de distraction, il y avait mêlé quelques soucis; s'en étant aperçu au moment même de le présenter, il les arracha aussitôt en disant : < Ah ! maman , vous en avez bien assez d'ailleurs ! »
Un autre jour, Louis XVI l'ayant appelé et lui ayant dit ; « Tu sais que c'est demain un grand jour, la fête de ta mère; il faut que tu prépares un bouquet extraordinaire, et je veux que tu composes toi-même le complimcmt dont tu accompaieras ton cadeau. »^-âMon père, i*épondit-il, j'ai une belle immortelle dans mon jardin , elle sera à la fois mon bouquet et mon compliment. £n la présentant à maman , je lui dirai : « Je désire que maman ressemble à ma fleur ^ »
Jetons cependant un coup d'œil rapide en dehors de la demeure et du jardin où s'écoulaient paisiblement les derniers beaux jours de cet enfant, car la révolution va bientôt venir frapper à la porte du château de ses pères.
Dès le 17 juin 1789, les députés du Tiers, à qui l'on avait accordé la 'double représentation , avaient proclamé l'unité des états généraux et usurpé le titre d'Assemblée nationale. U vaut mieux accorder aux assemblées politiques ce qu'elles sont disposées à prendre ; l'erreur la plus fatale, après leur avoir refusé des droits qu'elles ont conquis , c'est de commencer contre elles une résistance qu'on n'a pas la volonté ou la puissance de pousser jusqu'au bout. En efiet, de cette manière on leur révèle à la fois le secret de son auiuvais vouloir et de leur fbi*ce, et la passion les pousse à abuser d'autant plus de l'une qu'elles croient voir partout la trace de l'autre. On entra dans cette voie dangereuse quand Louis XVI, qui avait tenté de dissoudre, à l'issue de la séance du 23 juin, l'assemblée du Tiers, vint à faiblir devant la séance du Jeu de paume.
1 Eckard, Mémoires kisiorifues, 2^ édic, page 9.
3t LOUIS XVII.
Dès ce jour la question fut posée entre la royauté et la révolution : tout équilibre fîit rompu entre la royauté et l'Assemblée , qui était maîtresse de la situation , et dans laquelle le Tiers , qui sentait à la fois sa force et son injure , avait pris une influence prépondérante. Dès lors plus d*amé~ liorations progressives, réglées, contenues; la réforme^ paisible et régulière faisait place à la révolution. L'Assemblée voulait dominer la royauté; mais pour exercer cette domination , il fallait faire un appel aux forces irrégulières de la rue, et pour s'affranchir de l'autorité, accepter l'appui et bientôt le joug de la multitude.
Sous l'influence de cette situation qui ne fut tout d'abord autre chose que l'anarchie constituée, la France devient une arène de gladiateurs; les nouvelles des provinces annoncent, chaque jour, des incendies de châteaux et d'archives, des séditions et des assassinats; l'eflervescence des esprits est à son comble. Le Roi essaye de prendre quelques mesures de sûreté : il fait avancer une dizaine de mille hommes qui sont répartis entre Paris et Versailles; la tribune retentit des clameurs' formidables de Mirabeau , et le renvoi des troupes est demandé. Le 11 juillet, M. Necker quitte le ministère et s'exile. M. Necker devait sa popularité moins à des actes utiles qu'à des paroles novatrices et calculées de manière à flatter les masses; la couronne avait peu de sympathie pour lui , et cela se conçoit : Sénèque nous apprend que « pour plaire aux princes , il faut leur rendre beaucoup de services et leur parler peu» . Necker avait fait tout le cpntraire. Le 1 2, au soir, la nouvelle de son départ circule : Paris s'étonne, Paris s'indigne, le signal de l'explosion est donné, les théâtres sont désertés, les boutiques se ferment, les cafés se remplissent, les rues bourdonnent; lé Palais-Royal s'encombre; les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker y sont apportés triomphalement; Camille Desmoulins, alors enivré des faveurs de cette révolution qui devait l'envoyer au supplice , distribue des cocardes vertes en criant le premier aux