LIVRE VI. — LE TEMPLE
Marie-Antoinette se levait plus tôt encore que le Roi , habillait son fils, lui faisait faire sa prière. C'était le seul moment de liberté dont elle pouvait disposer ; elle n'ouvrait sa porte qu*à l'arrivée de M. Hue, afin d'empêcher que les municipaux n'entrassent chez elle. Il était environ huit heures, lorsque M. Hue, ayant fait la chambre du Roi, venait, empressé de multiplier les services qub la nécessité des circonstances exigeait de son zèle, se présenter chez la Reine; et, avec lui, entraient, pour le reste du jour, les commissaires constitués de garde par la Commune. Ces espions officiels passaient toute la journée dans la chambre même de la Reine , et la nuit dans la pièce servant d'antichambre , qui séparait ce .logement de celui de Madame Elisabeth.
A neuf heures, la Reine, ses enfants et Madame Elisabeth montaient chez le Roi pour le déjeuner. Après les avoir sei*vis. Hue faisait les chambres de la Reine et des Princesses.
A dix heures, toute la famille descendait chez la Reine et y passait la journée. Louis XVI donnait alors à son fils des leçons de langue française, de langue latine, d'histoire et de géographie; Marie- An toi nette s'occupait de l'éducation de sa fille, et Madame Elisabeth lui enseignait le dessin et le calcul.
A une heure, si le temps était beau, et si Santerre était présent, la famille royale descendait au jardin , accompagnée de quatre officiers municipaux et du chef de la garde nationale. Pendant la promenade, le jeune Prince jouait au ballon, 9u palet, à la course et à d'autres jeux. Le mauvais temps ou l'absence de Santerre mettait quelquefois obstacle à cette distraction , dont la privation n'était pénible aux illustres prisonniers qu'à cause de leur enfant , qui avait besoin d'air et d'exercice.
A deux heures, on remontait chez le Roi pour le dîner.
Après le dîner, on descendait chez la Reine ; c'était l'heure de la récréation ; les amusements des enfants jetaient quel-
TOMK I. 17
ques rayons de gaieté dans ce sombre ÎDtérieur. Parfois ; le Roi passait dans la bibliothèque, et y choisissait quelques livres; les Éludes de la nature, de Bernardin de Saint-Pierae, iFurent les premiers livres qu'il y prit, ce qui donna au municipal Truchon', de sei*vice, Toccasion de parler du inërite de cet ouvragée, dont la dédicace renfermait un brillant élog[e des vertus de Louis XVI. Le Roi, malgré sa modestie habituelle , ne put s*empécher de le faire voir à sa famille, et le contraste de sa situation avec celle de Tépoque où ce livre avait été imprimé , inspira de pénibles réflexions.
Plus ordinairement, après dîner, la Reine et Madame Elisabeth proposaient au Roi une partie de piquet ou de trictrac, afin de l'arracher a ses lectures et à son travail, auxquels il était toujours presse de se remettre.
Quelquefois, vers quatre heures, le Roi prenait dans son fauteuil quelques instants de repos. Rangées autour de lui, les Princesses ouvraient un livre ou travaillaient à leur tapisserie; le plus grand silence régnait; le Dauphin étudiait ses leçons. Au réveil de son père, il les récitait, et retournait à ses cahiers d'arithmétique et d'écriture. Hue surveillait son travail; sa tâche achevée, il le conduisait dans la chambre de Madame Elisabeth, et jouait avec lui à la balle ou au volant.
Vers sept heures , toute la famille se plaçait autour d'une table; la Reine et Madame Elisabeth, se succédant, faisaient k haute voix la lecture d'un livre d'histoire ou de quelque ouvrage choisi, propre a instruire et à amuser la jeunesse, mais dans lequel des rapprochements imprévus avec leur
1 Truchon, avocat, avait été, avant la révolution, enferme «\ Bicètrc pour vol, rapt, etc. Il eu était sorti à la faveur dvè troubles et était devenu membre i\v la Commune du 10 août. Il avait les fnnnes ]>olieii et ne manquait pas d'une certaine faconde; mais avec la longue barbe et les vêtements dVrmite qu'il portait afin de ne pas être reconnu, il avait l'air d'un meurtrier. Il fut un des trois commissaires qui, avec Tallien et Guiraud, furent chargés de rendre compte à la Législative des massacres de septembre, le 3 au matin. Incarcén*' avec les terroristes après le 9 thermidor, il fut relâché après l'amnistie du* brumaii«.