LIVRE VI. — LE TEMPLE
situation se présentaient souvent, et réveillaient des sentiments bien douloureux. .Ces applications se renouvelaient surtout à la lecture de Cëcilia (de mistress d'Arblay).
 huit heures,' M. Hue dressait dans la chambre de Madame Elisabeth le souper du Prince Royal ; la Reine venait y présider; Louis XVI aussi, pour égayer à cette heure le petit cercle de la famille, se plaisait quelquefois à proposer quelques énigmes tirées d'une collection du Mercure de France qu'il avait trouvée dans la bibliothèque. L'horizon de la famille s'éclaircissait un instant aux radieux sourires des enfants. Après le souper, le jeune Prince se déshabillait et &isait ses prières. Il en avait une particulière pour la princesse de Lailiballe, puis une autre — et la voici — pour sa fiimille et pour sa gouvernante :
« Dieu tout-puissant, qui m'avez créé et racheté, je vous adore.
» Conservez les jours du Roi mon père et ceux de ma famille.
» Protégez-nous contre nos ennemis! Donnez à madame de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter les maux qu'elle endure à cause de nous ! »
Marie-Antoinette lui faisait réciter elle-même ces deux prières, lorsque les municipaux étaient assez loin pour ne rien entendre; mais, quand ils étaient trop près, l'enfant avait de lui-même la précaution de les dire à voix basse. L'adversité et la captivité sont de rudes mais utiles mattresses; elles enseignent la prudence à l'étourderie, et donnent de l'expérience aux enfants.
Hue couchait alors le petit Prince; la Reine et Madame Elisabeth restaient alternativement auprès de lui. Le souper de la famille servi. Hue portait à manger à celle des deux princesses que ce soin retenait. Le Roi, en sortant de table, revenait auprès de son fils. Après quelques moments, il prenait à la dérobée la main de sa femme et de sa sœur, leur
adressait un muet adieu, recevait les caresses de ses enfants,
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et remontait dans sa chambre. Passant ensuite dans la tourelle, il n*en sortait plus que vers minuit pour venir se coucher.
Les Princesses restaient encore quelque temps ensemble, leur ouvrage de tapisserie à la main. Souvent elles profitaient de cette heure paisible pour réparer les habits de la famille; puis après un tendre bonsoir elles se quittaient pour se reposer. L*un des deux municipaux de {;arde dans la tour restait dans la petite pièce qui séparait leurs chambres, l'autre avait suivi le Roi. Ces commissaires étaient relevés à onze heures du matin , à cinq heures du soir et a minuit. Louis XVI attendait pour se coucher que le nouveau municipal fût monté , et s'il ne l'avait pas encore vu , il priait Hue de lui demander son nom.
Ce genre de vie dura tout le temps que le "Roi resta dans la petite tour (jusqu'au 29 septembre). Les journées s'y succédaient dans la tristesse, dans la servitude, dans l'agitation et dans l'outrage.
Puis la nuit enveloppait le vieux donjon du Temple, apportant aux justes un sommeil aussi paisible que leur conscience.
Cependant, quelquefois une femme y veillait pendant une partie de la nuit : le Roi et le Dauphin n'ayant qu'un vêtement, plus d'une fois Madame Elisabeth, en cachette et à l'insu de tous excepté de Hue, qui forcément était son complice, passa de longues heures à raccommoder ces habits qu'il lui apportait à minuit; plus d'une fois les municipaux fouillèrent un vêtement qui sortait à six heures du matin de la chambre de Madame Elisabeth. Des témoignages certains m'ont confirmé ce minutieux détail, qui m'a semblé assez touchant pour cesser d'être puéril. Dieu a permis que cette grande famille de Bourbon épuisât toutes les souffrances, depuis les angoisses des grandes douleurs jusqu'aux piqûres de l'indigence, cette hôtesse incommode, afin de donner à tous une consolation et un enseignement.
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