LIVRE VI. — LE TEMPLE. Î
vres de Montesquieu et d'Anquetil. Un jour, un municipal nommé Leclerc, présent à la leçon, trouva fort impertinentes quelques réflexions de VEsprii des lois : il interrompit avec humeur cet exercice et se mit à disserter sur l'éducation républicaine qu'il convenait de donner au jeune Prince. Il voulait qu'on substituât à ses lectures celle des ouvrages révolutionnaires : « Il faut, dit-il, que celui-là vive de la vie de son temps, et non de celle des temps passés. »
Un autre jour, prenant sa leçon de langue latine , le Dauphin prononça mal un mot difficile. Le royal instituteur avait laissé passer la faute sans la relever. Un des commissaires présents lui dit brusquement : « Vous devriez bien apprendre à cet enfant à mieux prononcer; car au temps où nous sonmies, il aura plus d'une fois peut-être l'occasion de parler en public. — Vous avez raison , monsieur , répondit le Roi avec douceur, votre observation est fort juste, mais mon fils est très-jeune encore, et je crois qu'il faut attendre que le temps et l'habitude lui délient la langue. »
Quant aux leçons d'arithmétique, il fallut bientôt y renoncer : un municipal, du nom de Godard, remarqua qu'on faisait étudier au royal élève une table de multiplication; il prétendit qu'on lui apprenait l'art de parler et d'écrire en chiffres. Un petit traité d'arithmétique que Hue posait tous les soirs sur le lit du Prince, afin que le matin il pût apprendre la leçon que son père lui donnait, fut métamorphosé, dans les soupçons de Godard, en caractères hiéroglyphiques inventés pour faciliter la correspondance de la famille royale.' Le conseil général de la Commune, sur la dénonciation de ce membre, interdit aussitôt l'enseignement du calcul.
La même supériorité d'intelligence se rencontra le même jour dans un autre municipal dont le nom ne m'a pas été donné. Hue avait été chargé de demander au maître de dessin de la jeune Marie-Thérèse des modèles de tête qu'elle pût •copier; M. van Blarenberg (c'était le nom de ce maître)
s'empressa d*en foire remettre un Gertain nombre. Cet envoi excita contre la Reine l'humeur de ce docte commissaire, qui voulait absolument voir dans ces têtes , copiées d'après Tantique, les portraits des principaux souverains coalisés contre la France. Sa lumineuse appréciation faillit un moment priver la Princesse de ses modèles, et Ilue et van Bkirenberg de leur liberté. La même chose arriva au sujet des taj>isseries auxquelles travaillaient la Reine et les Princesses. Quelques ouvrages destinés a revêtir dés chaises étant terminés, Marie- Antoinette ordonna de les envoyer à la duchesse de Sérent. Les municipaux découvrirent encore dans les dessins de ces tapisseries un langage emblématique, et prirent un arrêté qui défendait de laisser sortir du Temple les ouvrages des Princesses.
Au nombre de ces vexations ridicules , citons encore celle que suscita un ofHcier municipal au milieu de la iamille royale réunie : Marie- Antoinette lisait à ses enfants ce passage de notre histoire où le connétable de Bourbon prend les armes contre la France; le commissaire l'interrompit brusquement, disant avec humeur que , par cet exemple, elle voulait inspirer à son fils des sentiments de vengeance contre son pays.
Tous les officiers municipaux n'étaient point taillés sur ce patron : tous étaient , il est vrai , recommandés par leur civisme au suffrage public du jour ; mais leur position , leur caractère , leur instruction , établissaient entre eux une grande dissemblance. Un d'eux remit un jour à Hue un mémoire par lequel il sollicitait la place d'instituteur du Prince Royal. «J'ai déjà, lui dit-il, présenté le double de ma requête au comte Alexandre de Beauharnais à l'époque où ce député présidait l'Assemblée constituante. Je vous supplie de remettre au Roi ma demande et de lui parler en ma faveur. — Il m'est impossible de vous servir, répondit M. Hue; je ne parle à Sa Majesté que quand elle daigne m'adresscria parole. D'ailleurs, dans les circonstances pré- •