LIVRE VI, — LE TEMPLE. t
qui s'était fait son anû : cette idée le tourmentait. Des trois portes de la pièce dans laquelle Hue couchait , Tune donnait dans la chambre du Roi, l'autre , eu face, dans Tancienne cuisine, et la troisième était ouverte sur Tescaher : par cette dernière, souvent, au milieu de la nuit, entraient brusquement des municipaux^ pour voir si le travailleur du jour n'était pas un conspirateur de la nuit, occupé de correspond dances secrètes. Une fois, entre autres, réveillé par le bruit cpi'un municipal avait fait dans sa visite nocturne , Louis conçut des inquiétudes. Dès la pointe du jour, pieds nus et en chemise^, il entr 'ouvrit doucement la porte de communication. Hue s'éveilla : la vue du Roi, l'état dans lequel il se trouvait , le saisirent : « Sire , dit-il avec émotion , Votre Majesté veut-elle quelque chose? — Non ; mais cette quit il s'est fait du mouvement dans votre chambre : j'ai craint qu'on ne
vous eût enlevé. Je voulais voir si vous étiez encore près de moi. »
La Reine et Madame Elisabeth subissaient la même contrainte : obsédées par les geôliers municipaux, elles ne pou* vaient qu'à la dérobée exprimer leurs désirs à M. Hue et quelquefois lui parler de leurs peines. Un jour, qu'à l'heure de son service ce brave serviteur était entré chez Madame Elisabeth-, il trouva cette princesse en prière; son premier mouvement fut de se retirer. « Restez, lui dit-elle, vaquez à vos occupations; je n'en serai pas dérangée. »
Voici quelle était la prière de cette femme angélique ; Hue reçut la permission de la copier, et nous l'avons conservée :
« Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu! je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute éternité. Cela me suffit, 6 mon Dieu! pour être tranquille. J'adore vos desseins éternels; je m'y soumets de tout mon cœur : je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout; j'unis ce sacrifice à celui de votre cher Fils mon' Sauveur, vous demandant, par son
cœur sacré et par ses mérites infinis, la patience dans nos
maux et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et permettrez. «
Sa prière achevée : « C'est moins pour le Roi malheureux, dit-elle h M. Hue, que pour son peuple égaré, que j'adresse au ciel des prières. Daigne le Seigneur se laisser fléchir, et jeter sur la France un regard de miséricorde!... »
Puis, voyant l'impression que faisaient ses actes et ses paroles : « Allons, du courage, ajouta-t-elle , Dieu ne nous envoie jamais plus de peines que nous n'en pouvons supporter *. » Il mesura celles de Madame Elisabeth à son courage : c'est pour cela qu'il les 6t si grandes.
Depuis que Tison et sa femme , et après eux Gléry > étaient entrés au Temple, le service de Hue était fort allégé; mais si les fatigues corporelles étaient moindres pour lui, il se préparait pour son cœur une peine bien autrement cruelle. Les marques de bienveillance dont il était honoré portaient ombrage à certains municipaux : il s'en était aperçu et il avait même des raisons pour craindre de se voir, d'un jour à l'autre, arracher de la tour. Cette appréhension n'était que trop fondée. Cependant le visage du Roi conservait sa sérénité habituelle : i{ n'y avait pas jusqu'à ce calme proibnd du malheureux Prince qui ne fût un sujet d'inquiétude pour ceux qui l'opprimaient. En le voyant si tranquille an Temple, ils se disaient : « Sans doute, il croit que sa délivrance approche : il est entretenu dans cet espoir par les relations qu'il s'est ménagées avec les princes ses frères et avec les rois étrangers; il est instruit des efforts que l'Europe absolutiste Va tenter en sa faveur. » La patience du Roi devenait ainsi un crime de plus, et ses persécuteurs prenaient sa résignation a tout souffrir pour l'espoir de -voir finir ses souffrances.
Aussi la Commune ombrageuse passait-elle les jours et les nuits à épier des correspondances qui avaient existé, mais qui depuis quelque temps n'existaient plus. Les plans des
^ Dernières années de Louis XVI, par M. Hue; 2* édit., page 355.