‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 143 sur 264 · LIVRE VI. — LE TEMPLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LE TEMPLE

« Sur les six heures du matin , nous vîmes entrer François (le guichetier), avec l'air fort effaré, qui nous dit, sans répondre ù aucune de nos questions : — On vient faire ici la visite, — et nous vîmes entrer six hommes armés de fusils, de sabres et de pistolets, qui, s'a'pprochant de nos lits, nous demandèrent nos ïioms, et sortirent ensuite comme ils étaient entrés, sans prononcer- d'autres paroles. Je m'aperçus que le dernier, en me regardant, leva les yeux et les mains au cieF, ce qui n'annonçait rien de bon. La pauvre princesse ne s'en aperçut pas heureusement; mais cette visite nous donna tellement à penser, que je ne pus m'empécher de lui dire : — Cette journée s'annonce, chère princesse , d'une manière bien orageuse ; nous ne savons pas ce que le ciel nous destine; il l^ut nous réconcilier avec Dieu, lui demander pardon de nos fautes. Disons, a cette fin, le Miserere, le Confiteor, en actes de contrition , et recommandons-nous à sa bonté. — Je fis tout haut cette prière qu'elle répéta avec moi , nous y joignîmes celles que nous faisions habituellement tous les matins, et nous nous excitâmes mutuellement au courage.

» Gomme il y avait une fenêtre qui donnait sur la rue, et de laquelle on pouvait, quoique de bien haut, voir ce qui se passait, en montant sur le lit de madame de Lamballe, et de là sur le rebord de la fenêtre , elle y monta , et aussitôt qu'on eut aperçu de la me quelqu'un qui regardait par cette petite fenêtre, on fit mine de tirer dessus. Elle vit, de plus, un attroupement considérable à la porte de la prison , et qui n'était rien moins que rassurant. Nous fermâmes cette petite fenêtre, et nous ouvrîmes celle qui donnait sur la cour. Les prisonniers étaient dans la stupeur, et il régnait un profond silence. (avant-coureur de la mort), qui avait succédé à ce bruit continuel qui nous était si importun. Nous attendions François avec impatience, et il ne venait point; et, quoique nous n'eussions rien pris depuis le dîner de la veille, nous étions trop agitées et trop préoccupées pour penser à déjeu-

2M LOUIS XVlf.

ner. Je proposai nlors à cette pauvre princesse de prendre notre ouvrage pour fiiire un peu de diversion à nos cnieUes pensées. Nous travaillions tristement I une k cMé de Tautre, attendant l'issue de cette fatale journée...

» Notre porte s'ouvrit sur les onze henres du matin , ^ notre chambre s'emplit de gens armés qui demandèrent la princesse de Lamballe. On ne parla pas de moi d'il>ord, mais je ne voulais pas l'abandonner, et je la suivis. On nous fit asseoir sur une des marches de l'escalier, pendant ^'ov allait chercher toutes les femmes qui étaient dans la prison. La princesse de Lamballe, se sentant faible, demanda un peu de pain et de vin , on le lui apporta , et nous en prhnes toutes deux; car dans les occasions périlleuses, un physique trop affaibli influe nécessairement sur le moral. Quand on nous eut toutes rassemblées , on nous fit descendre dans la cour, où nous retrouvâmes mesdames Thibaud , Navarre et Basire. Je fus bien étonnée d'y trouver madame de Mackau, qui me dit qu'on l'avait enlevée la veille de Vitry pour la conduire dans cette prison.

» On avait établi au greffe un tribunal pour juger les prisonniers. Chacun d'eux y était conduit par deux assassins de cette prison qui les prenaient sous les bras pour les massacrer ou les sauver, suivant le jugement porté contre eux. Il y avait dans la cour où nous étions rassemblés un grand nombre de ces hommes de sang; ils étaient mal vêtus, à moitié ivres, et nous regardaient d'un air féroce. Il s'était gHssé parmi eux quelques personnes honnêtes et qui n'y étaient que dans l'espoir de saisir un moyen d'être utiles aux prisonniers, s'ils en pouvaient trouver l'occasion, et deux d'entre elles me rendirent de grands services dans cette fatale jonmée.

» Je ne quittai pas un instant cette pauvre princesse de Lamballe tout le temps qu'elle fut dans cette cour, et nous étions assises à côté l'une de l'autre, quand on vint la chercher pour la conduire k cet affreux tribunal; nous nous serrâmes la main pour la dernière fois, et je puis certifier

Page 1