LIVRE VI. — LE TEMPLE. S9i
d'une clameur assourdissante^ qui devint un appel pour tous les exaltés du quartier.
Leurs rangs s'ouvrirent alors, et l'on aperçut un cadavre, sans tête et mutilé, que des hommes et des enfants se disputaient l'abominable honneur de traîner avec une corde dans le ruisseau.
Les municipaux de service avaient envoyé en toute hâte chercher des rubans tricolores rue Phëlippeaux pour faire une barrière à la porte du palais, afin d'imposer à cette multitude et de l'arrêter; à ces rubans ils avaient attaché cette inscription :
a Citoyens , vous qui à une juste vengeance savez allier V amour de l'ordre y respectez cette barrière nécessaire à notre surveillance et à notre responsabilité. »
La populace cependant, avec des rugissements de bêtes fêroces, avait pris le corps défiguré de la princesse, qui n'avait plus qu'une chemise,. teinte comme lui de boue et de sang, et elle le lavait dans la fontaine du Temple, à la gauche de la grande porte. Quant à la chemise en lambeaux, on lui conserva ses taches, et on la plaça au haut d'une pique, comme un drapeau glorieux mis en pièces par la mitraille.
Les clameurs ne cessaient pas, et le ruban aux couleurs nationales ne pouvait plus contenir les flots qui grossis* saient toujours. La foule ayait à sa tête une vingtaine de patriotes qui déblatéraient contre Marie-Antoinette, affirmaient qu'il n'y aurait point de salut pour la France tant qu'on n'aurait point ^illotiné le dernier royaliste; et, agitant en l'air la tète de la princesse : « Il nous faut, criaient-ils, un pendant à la Lambaile ; donnez-nous l'Autrichienne ! » et la cohue immonde répétait : « L'Autrichienne ! l'Autricfaienne ! » en brandissant des bâtons, des haches, des sabres et des piques. C'était un tableau diabolique qui eût demandé pour peintre Milton, ce peintre de Satan.
Toutefois, un des municipaux de service au Temple ce
JM LOUIS XVll.
jour-là ' nou» a laisse de la scène qui s'y passa un redt auquel nous ne voulons rien changer, car il nous a paru qu'il y avait ici , entre les actes racontés et les formes du langage révolutionnaire, une harmonie qui avait aussi son éloquence :
• Deux commissaires, écrit-il, sont à Tinstant enVoyés au-devant (des émeutiersj pour reconnaître leurs dispositions, et fraterniser avec eux en apparence si les circonstances le commandaient. Ils devaient surtout se saisir du porte-téte, persuadés , en le dirigeant selon nos vues , qu'il servirait de guide à la foule, qui, par ce moyen, serait plus facile à contenir.
» Deux autres commissaires sont chargés de se répandre aux environs et de faire sentir à ceux qui paraissaient les plus échauffés que jamais Paris ne se laverait d'un crime aussi atroce qu'inutile s'il venait à se commettre. Plusieurs bons citoyens se joignent à eux , en nous promettant d'employer tous leurs efforts pour ramener à la raison les plus obstinés.
» Le bruit augmente , et , avec lui , les embarras. Le chef de légion de service demande nos ordres, ajoutant qu'il avait quatre cents hommes bien armés, desquels il répondait, mais qu'il ne prendra rien sur lui. Nous lui dîmes que notre intention était de n'employer la force que dans le dernier degré de la défense naturelle; que notre devoir nous ordonnait d'abord de faire usage de la persuasion ; qu'il eût soin en conséquence de veiller à la Sûreté des armes, etc. Il fit ses dispositions en conséquence.
» La foule était déjà prodigieuse dans la rue ; nous faisons ouvrir les deux battants de la grande porte, afin que les personnes qui étaient en dehors prissent des sentiments de douceur, en voyant nos intentions pacifiques. Une partie de la
* Jcan-Pieire- André Danjou, prêtre et instituteur, demeurant rue du Coq- Saint-Jean. Le document manuscrit q^ie nous publions pour la premier fois est con^nré dans la bibliothèque de Saint-Germain en Laye. £. S. z.