LIVRE Vil. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE
L'avance fiiite parle maire de F^aris à la royauté dépouîUëe arrivait à propos : le Prince Royal et sa sœur n'avaient plus une feuille de papier pour leurs leçons; la Reine devait à Brégiiet une montre à répétition, que dès le lendemain de son arrivée au Temple elle lui avait fait demander par l'entremise de M. Goutelle , officier municipal. Cette dette pesait à Marie-Antoinette : le Roi voulut que dès le jour même le célèbre horloger fût payé. Plusieurs jouets d'enfant étaient depuis quelque temps promis au Prince Royal pour récompense de son travail , il les attendait impatiemment : Louis XYI put faire enfin pour l'héritier du royaume de France ce que le plus mince bourgeois de Paris peut faire pour son enfant. Le jeudi , 6 septembre , le Dauphin vit arriver de chez Yangeois, marchand tabletier au Singe verf : un solitaire, un bilboquet, un beau damier et deux baguenaudiers.
Le même jour, Madame Elisabeth rassembla quelques petits effets qui avaient appartenu à madame de Lamballe. Laissés à la tour par cette infortunée princesse lorsqu'elle en avait été enlevée , ces objets étaient un sujet continuel de larmes pour la Reine et pour sa fille. Madame Elisabeth les remit à Gléry, et celui-ci, d'après ses ordres, en fit un paquet qu'il envoya avec une lettre à la première femme de chambre de madame de Lamballe. Il apprit plus tard que ni lettre ni paquet n'éfaient parvenus à l'adresse indiquée.
Nous avons, d'après les souvenirs de Hue, enregistré quelques faits relatifs aux municipaux choisis pour inspec*ter le Temple; plusieurs traits empruntés au journal de
bourser de pareille somme qu'il h avancée au ci-devant Roi, et 526 livres pour remettre entre les maini* du sieur Hue, si cette somme lui appartient, ou dans la caisse de la municipalité, si elle en a fait l'avance; le tout, suivant la reconnaissance du 3 septembre 1792 signée Louis, visée par les officiers municipaux de service au Temple, et restée annexée à Tarrèté du cbnseil général de la Commune du 5 de ce mois, dq)Osé dans mes bureaux; laquelle somme de 2,526 livres sera comprise dans la distribution du 26 novembre au 1"* décembre prochain , et l'ordonnance adressée incessamment k la trésorerie nationale.
n A Paris, le 28 novembre 1792. Si^né : Rolaud. »
Cléry achèveront de faire connaître le caractère de ces hommes, dont la plupart avaient joué un rdte dans la révolution du 10 août, et quelques-uns dans les massacres des 2 et 3 septembre.
Un municipal, nommé James, maître de languie an{}laise , voulut un jouir suivre le Roi dans son cabinet de lecture, et s'assit à côté de lui. Le Roi lui fit observer avec douceur que ses collègues le laissaient toujours seul , que la porte restant ouverte, il ne pouvait échapper à ses regards, mais que la pièce était trop petite pour qu'on pût y rester deux. James insista d'une manière dure et grossière ; le Roi fut forcé de céder : il renonça pour ce jour-là à sa lectui%, et rentra dans sa chambre , où ce commissaire continua de l'obséder par la plus tyrannique surveillance.
Un jour, à son lever, Louis XVI prenant le commissaire de garde pour celui de la veille , et lui témoignant avec intérêt qu'il était fâché qu'on eût oublié^de le relever, ce municipal ne répondit que par des injures à cette remarque bienveillante. « Je viens ici, dit-il, pour examiner votre conduite, et non pour que vous vous occupiez de la mienne. » Et s'avançant près du Roi, le chapeau sur la tète : « Personne, et vous moins qu'un autre, n'a le droit de s'en méler^ » Ce commissaire s'appelait Lemeunié, et était le même qui, de service le 19 août, avait voulu fouiller le Roi '.
Le nommé Simon, cordonnier et officier municipal, était un des six commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses du Temple ; mais il était le seul qui , sous pi*étexte de bien remplir sa place , ne quittait point la toui'. Cet homme ne paraissait jamais devant la famille royale sans
^ Lcineunîé était Hls d*un perruquier. Emporte par un cheval des écuries ilii Louvre qu'il avait eu l'imprudence de monter, il passait sur le quai fie Gèvres; une sentinelle lui cria : Qui vive? Le cavalier ne put s'arrêter; le factionnaire tira sur lui et le tua. La Commune du 10 aoiU, dont ce municipal était membre, lui décerna, sur les ruines de la Bastille, les honneurs d'un enterrement civique, prit sa veuve sous sa protection, et ordonna que l'écliarpe du citoyen mort en remplissant les fonctions dont il était char(;é, serait suspendue dans la salle du conseil général.
LIVRE VII. — LA IIÉPUBLIQUE PROCLAMÉE. 305 avoir quelque parole grossière à la bouche ; souvent il disait à Gléry assez près du Rpi pour en être entendu : a Gléry, demande à Gapet s'il a besoin de quelque chose , pour que je n'aie pas la peine de remonter une seconde fois. » Glëry répondait toujours : « Il n'a besoin de rien. » — Un jour, les Princesses qui avaient su que sa femme était malade à rHôtel-DieUy lui en demandèrent des nouvelles. « Dieu merci» elle va mieux, répondit-il, en ajoutant : G'est un plaisir de voir actuellement les dames de l'Hôtel-Dieu ; elles ont bien soin des malades; je voudrais que vous les vissiez, elles sont aujourd'hui habillées comme ma femme, comme vous, Mesdames, ni plus ni moins'. »
Ge nom de Simon reviendra plus tard et souvent sous notre plume. Insolent avec le père, barbare avec le fils, il était dans la destinée de cet bomme de peser sur deux générations royales. G 'était la rancune implacable du coin de rue contre le palais.
Quelques-uns des commissaires ne parlaient jamais du Roi , de son fils et des Princesses , sans joindre à leurs noms les plus outrageantes épithètes. Un municipal, — il se nommait Turlot , — disait un jour devant Gléry : « Si le bourreau ne guillotinait pas cette sacrée famille, je la guillotinerais moi-même. »
Plus d'une fois la garde nationale se fit complice des procédés injurieux des commissaires. La famiHe royale, en sortant pour la promenade, devait passer devant un gi*and nombre de sentinelles, dont plusieurs, même à cette époque, étaient placées dans l'intérieur de la petite tour. Les factionnaires présentaient leé armes aux municipaux et aux chefs de légion ; mais quand le Roi arrivait près d'eux, ils posaient l'arme au pied ou la renversaient avec affectation. — Un de ces factionnaires de l'intérieur écrivit un jour sur la porte
> Mon témoignage sur la détention de Louis XVI et de sa famille dans la tour du Temple ^ par Ch. Goret, ancien membre de la Gommane da ' 10 août 1792. — Paris, Maurille, 1825, in-S» de 71 pages.
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de la chambre du Roi et en dedans : « La guillotine est permanenie et attend le tyran Louis XVI. » Cién' fit un mouvement pour effacer ces mots , le Roi s*y opposa.
Parfois aussi , quand la garde nationale était mieux composée, elle était elle-même insultée par les guichetiers, qui prétendaient avoir le droit de l'inspecter, comme étant des révolutionnaires plus purs, et un des guichetiers, nommé Moustache, devint ainsi l'objet d'un rapport envoyé au ministre de l'intérieur Roland '.
Trouvant habituellement un encouragement dans les rires et les applaudissements de la garde, les deux portiers de la tour, principalement Rochez, s'évertuaient à inventer chaque jour de nouvelles injures i^ntre les grandeurs tombées. D'autres avaient renversé la royauté ; ces insulteurs de la dernière heure s'éjouissaient à fouler aux pieds ses ruines. Remarqua])le par sa hideuse figure, vctu en sapeur, avec de longues moustaches, un bonnet de poil noir sur la tète, un large sabre et une ceinture à laquelle pendait un trousseau de grosses clef^ , Rochez se présentait à la porte lorsque la famille royale voulait sortir, mais il ne l'ouvrait qu'au moment où le Roi était près de lui, et, sous prétexte de choisir dans ce grand nombre de clefs qu'il agitait avec un bruit épouvantable, il afiectait de faire attendre la famille royale, puis il tirait les verrous avec fracas. Il descendait ensuite précipitamment, se plaçait à côté de lu defnière porte, une longue pipe à la bouche, et, à chaque membre de la famille royale qui sortait, il soufflait une bouffée de tabac, surtout devant les Princesses. Attirés par cette insolence qui les égayait, quelques gardes nationaux se rassemblaient près de Rochez , riaient aux éclats à chaque bouffée de fiimée et se permettaient les propos les plus grossiers; quelques-uns même, pour jouir plus à l'aise de ce spectacle , apportaient des chaises du corps de garde , s'y tenaient assis, et obstruaient le passage déjà fort étroit. Pendant la promenade, les canonniers se rassemblaient pour
' Archives de TEmpire.
LIVRE VII. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE. 307 danser au son des chansons révolutionnaires. Les ouvriers qui travaillaient dans le jardin mêlaient leurs injures à ces injures. Il y en eut, un jour, un qui se vanta devantle Roi de vouloir abattre la tête de la Reine avec son outil * . Lorsque les détenus remontaient dans leur prison, ils avaient à essuyer les mêmes outrages ; la révolution faisait la haie , Tinsulte à la bouche, pendant que la royauté passait.
Souvent elle couvrait les murs d'apostrophes cyniques, écrites en assez gros caractères pour ne pas échapper aux regards. On y lisait : Madame Veto la dansera! — Nous sau~ rons meure le gros cochon au régime! — A bas le cordon rouge ! — A bas la louve autrichienne! — Il faut étrangler les petits louveteaux ! — On crayonnait tantôt une potence où était suspendue une figure sous les pieds de laquelle était écrit : a Louis prenant un bain dair; » tantôt une guillotine avec ces mots : « Louis crachant dans le sac y » etc. On changeait ainsi en supplice cette courte promenade que Ton accordait aux prisonniers. Le Roi et la Reine auraient pu se l'épargner; mais, nous l'avons dit, le père et la mère supportaient chaque jour sans se plaindre ces indignes traitements , afin .que leurs enlants prissent un peu d'air et un rayon de soleil, nécessaires à leur santé. On leur vendait au poids des injures ce souffle d'air et ce rayon de soleil.
Un soir, entre neuf et dix heures, un embarras de patrouilles, dont les chefs ne s'étaient pas entendus sur le mot d'ordre , jeta une vive alerte dans l'enceinte du Temple. On crie aux armes ! Municipaux, guichetiers et soldats croient que ce sont les armées étrangères qui arrivent. La bêtise humaine , qui grandit dans des proportions effrayantes en temps de révolution , venait ajouter aux périls de la famille royale. Les terroristes troublés par la peur ont toujours été les terroristes les plus implacables. Des cris d'elTroi, des cris de fureur se font entendre. Armé comme de coutume, Rochez escalade l'escalier, entre dans la diambre du Roi , où soupait
* Rccii de (a captivité du Temple , par Madame Royale.
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en ce moment la famille, et, la rage dans les yeux, il crie en dtcndant le point fermé Ters Louis XYI : « S*ils arrivent, je te tue ! »
A ces expressions de haine et de colère, opposons vite des témoignages de sympathie et de compassion. Un municipal^ pour la première fois de garde , arriva au moment où le Roi donnait à son fils une leçon de géographie. Interrogé dans quelle partie du monde se trouvait Lunéville, le Prince Royal répondit : «Dans l'Asie. — Gomment, dans l'Asie! dit en souriant le municipal ; vous ne connaissez pas mieux un lieu où vos ancêtres ont régné?» La manière dont le commissaire relevait Terreur plut beaucoup au Roi et à la Reine. Marie-Antoinette entama avec lui à voix basse une conversation qu'elle termina par ces mots : « Nous supporterions plus facilement nos malheurs, si la plupart de vos collègues vous ressemblaient. »
Un garde national était de faction h la porte de liwchambre de la Reine ; c'était un habitant des faubourgs, en habit de paysan , mais vêtu avec propreté. Gléry était seul dans la première chambre, occupé à lire; le factionnaire le considérait avec attention et paraissait ému, Gléry passe devant lui , le garde national lui présente les armes et lui dit d'une voix tremblante : a Vous ne pouvez pas sortir. — Pourquoi? — Ma consigne m'ordonne d'avoir les yeux sur vous. — Vous vous trompez, dit Gléry. — Quoi! monsieur, vous n'êtes pas le Roi? — Vous ne le connaissez donc pas? — Jamais je ne Tai vu, monsieur, et je voudrais bien le voir ailleurs qu'ici. — Parlez bas; je vais entrer dans cette cliambre, j'en laisserai la porte ii demi ouverte et vous verrez le Roi; il est avec ses enfants, assis près de la croisée, un livre à la main, v Gléry fit part ù la Reine du désir de ce factionnaire; elle en instruisit le Roi, qui eut la bonté de se promener d'une chambre à l'autre pour passer devant lui. Gléry s'étant de nouveau approché du garde national : «Ah! monsieur, dit ceUii-ci avec attendrissement, que le