LIVRE VÏI. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE
Roi est bon et comme il aime ses enfants! Non, continua-t-il en se frappant la poitrine, je ne puis croire qu'il nous ait fait tant de mal. » Cléry craignant que cet homme ne se compromit par son extrême agitation , le quitta.
Une autre sentinelle, placée au bout de l'allée de marronniers qui servait de préau, jeune homme d'une figure intéressante, exprimait par ses regards le désir de donner quelques renseignements à la famille royale. Madame Elisabeth, dans un second tour de promenade , s'approcha de lui pour voir s'il lui parlerait; soit crainte, soit respect, il ne l'osa point, mais quelques larmes brillèrent dans ses yeux, et il indiqua par un signe qu'il avait déposé à peu de distance un papier dans les décombres. Gléry se mit à la recherche de ce papier, en feignant de choisir des palets pour le Prince Royal; mais les municipaux le firent retirer, et lui défendirent d'approcher désormais des sentinelles. Les intentions de ce jeune homme sont demeurées un mystère.
Cette heure de la promenade oflfrait encore à la royale famille un autre sujet d'émotions. Un grand' nombre de royalistes profitaient chaque jour de ce court instant pour voir les Princes, en se plaçant aux fenéti*es des maisons situées autour du jardin du Temple, et il était impossible de se tromper sur leurs sentiments et sur leurs vœux. Gléry crut une fois reconnaître la marquise de Tourzel dans la personne d'une femme qui mettait une grande attention à suivre des yeux tous les mouvements du jeune Prince , lorsqu'il s'écartait de ses parents. Il fit part de cette observation à Madame Elisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes. « Quoi, dit-elle, elle vivrait encore! » Gléry s'était trompé; les renseignements qu'il obtînt le lendemain lui apprirent que madame de Tourzel était dans une de ses terres. Il apprit aussi que la princesse de Tarentc et la marquise de la Roche-Aymon, qui, le 10 août, au moment de l'attaque , se trouvaient dans le château des Tui-
leries, avaient échoppé a la mort. La certitude que ces personnes dévouées vivaient encore donna quelques instants de consolation à la famille royale, qui les avait pleurées. Ce fut pour elle comme la résurrection d'amis qu'on a crus perdus pour toujours; mais elle apprit bientôt le massacre des prisonniers de la haute cour d'Orléans , et cette nouvelle affreuse l'accabla de douleur. Le duc de Brissac et M. de Lessart étaient au nombre de ces amis du Roi qui ne furent pas jugés, mais assassinés à Versailles le 9 septembre 1792. La tête de M. de Brissac fut plantée au bout d'une des piques de la grille du château. M. de Brissac n'avait jamais voulu quitter le Roi depuis le commencement de la révolution. Dès la dissolution de son régiment, il aurait pu fuir, le Roi l'en avait prié; mais le cœur d'un sujet si dévoué était resté sourd aux instances d'un Roi si malheureux. « Sire, avait répondu M. de Brissac, si je fuis, on me dira coupable et l'on vous croira complice : ma fiiite serait pour vous une accusation, j'aime bien mieux mourir. » Il mourut.
Parmi les personnes qui venaient chaque jour aux environs du Temple pour épier le moment d'apercevoir la famille royale, nous devons aussi nommer M. Hue, qui , après avoir passé environ quinze jours dans les cachots de la Commune et dans leS angoisses de la mort, venait d'être rendu à la liberté. L'idée toujours présente de la captivité de son Roi ne laissait aucun instant de repos à ce fidèle serviteur. Porter ses pas vers le Temple était le seul adoucissement à ses peines. Tourmenté jour et nuit du désir de rentrer dans la tour, il fit des démarches auprès de Pétion , et celui-ci étant passé à la Convention nationale en qualité de représentant , il se détermina ii voir Chauraette , devenu procureur général de la Commune à la place de Manuel , nommé aussi député à la Convention. Il fut accueilli par lui mieux qu'il ne l'espérait. Chaumette voulut causer confidentiellement avec lui, et , ayant fait interdire sa porte , il lui parla d'abord de son origine obscure, de sa jeunesse besoigneuse et des rigueurs