LIVRE VU. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE
Le même soir, Gléry fit part au Roi du besoin qu'avait son fils de rideaux et de couvertures pour son lit , le froid commençant à se faire sentir. Le Roi lui dit d*en écrire la demande, et il la signa. Gléry s*était servi des expressions qu'il avait employées jusqu'alors : « Le Roi demande pour son fils y etc. » — « Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles , de vous servir ainsi d'un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de l'entendre. — J'ai entendu une proclamation , répondit Gléry, mais je n'en sais pas l'objet. — C'est, reprit le membre de la Gommune, l'abolition de la royauté, et vous pouvez dire a Monsieur (en lui montrant Louis XVI) de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnaît plus. — Je ne puis , dit Gléry, changer ce billet , qui est déjà signé; Louis m'en demanderait la cause, et ce n'est pas à moi a la lui apprendre. — Vous ferez ce que vous voudrez , répliqua le commissaire , mais je ne certifierai pas votre demande. » Le lendemain , Madame Elisabeth recommanda à Gléry d'écrire à l'avenir, pour ces sortes d'objets, de la manière suivante : « // est nécessaire pour le service de Louis XVI,.. de Marie- Antoinette.., de Louis-Charles... de Marie^Thérèse... de Marie-Élisabeth... etc. »
Gléry était obligé de renouveler souvent ces demandes. Le peu de linge qu'avait la famille royale lui avait été prêté par lady Sutherland pendant le séjour aux Feuillants, et le Prince Royal n'avait eu, pendant quelques jours, d*autre habit que celui du fils de cette noble étrangère , enfant du même âge que lui. Gléry obtint cependant, après beaucoup d'instances, qu'on fit un peu de linge neuf; les ouvrières l'ayant marqué de lettres couronnées, les municipaux exigèrent que les Princesses ôtassent les couronnes : ce qui fut fait.
La colère de la rue contre le Roi vepait de recevoir un nouvel aliment. Ge malheureux Prince ayant vu son palais plus d'une fois envahi et violé , avait voulu du moins mettre en sûreté ses papiers les plus importants. Dans l'embrasure
d'une porte qui communiquait de sa chambre à celle de son fils, il avait lui-même, avant le 10 août» pratiqué à laide d'une vrille (seul instrument qu'il pût employer sans bruit) une ouverture de vingt-deux pouces de haut sur seize de large : il était parvenu à creuser insensiblement dans le mur, sur les mêmes dimensions , un trou de huit à neuf pouces de profondeur; chaque jour il lui avait fallu lever le. morceau qu'il avait détaché du lambris; et, le travail de la journée achevé, le rattacher avec quatre vis. L'opération terminée, il avait de sa main scellé en plâtre quatre tasseaux, sur lesquels il avait posé un double rang de tablettes en bois ; là il avait rangé ses papiers. Il avait fait appeler un serrurier pour doubler d'une feuille de tôle le moreeau de lambris qui recouvrait cette ouverture. Cet ouvrier, nommé Gamin , honoré de sa confiance et comblé de ses bienfaits, venait de dénoncer ce hiit à Roland, ministre de l'intérieur. La Convention nationale en fut immédiatement instruite ; la cachette éventée prit dans le public le nom d'armoire de fer, et devint une source inépuisable d'accusations. La nouvelle de cette découverte, qui, d'après le rapport de Roland, donnait le fil d'une vaste conspiration (et causa la mort de plusieurs personnes innocentes) , parvint jusqu'aux oreilles du Prince Royal , dont la vive attention ne laissait rien échapper. Un jour, on servit une brioche qu'il convoitait des yeux. » Maman, dit-il, voilà une belle et bonne brioche! il y a par ici une armoire, où, si vous le jugez à propos, je la mettrai, et elle sera bien en sûreté ; personne , je vous l'assure , ne pourra la retirer. » On se regardait, on promenait les yeux autour de la chambre pour y découvrir une armoire; on n'en voyait point. Les commissaires de la Commune formaient déjà de terribles soupçons, et préparaient sans doute une nouvelle dénonciation, a Mon fils, lui dit la Reine, je ne vois point l'armoire dont vous me parlez. — Maman , répondit l'enfant en montrant du doigt sa bouche , la voici. » Cette combinaison d'idées et de langage enfantin , qui avait