LIVRE VII. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE
A dix heures , d'autres municipaux amenèrent les ouvriers pour continuer les travaux de l'appartement. Un de ces commissaires dit au Roi qu'il venait d'assister au déjeuner de sa famille, et qu'elle était en bonne santé. « Je vous remercie, répondit le Roi , je vous prie de lui donner de mes nouvelles et de lui dire que je me porte bien. Ne pourrais-je pas, ajouta-t-il , avoir quelques livres que j'ai laissés dans la chambre de la Reine? Vous me feriez plaisir de me les envoyer, car je n'ai rien à lire. » Louis XYI indiqua les livres qu'il désirait. Ce municipal accueillit sa demande, mais ne sachant pas lire, il proposa à Cléry de Taccoltipagner. Gléry se Félicita de l'ignorance de cet homme et se hâta de descendre avec lui. Il trouva la Reine dans sa chambre, entourée de ses enfants et de Madame Elisabeth ; ils pleuraient tous, et leur douleur augmenta à sa vue; ils lui firent sur le Roi mille questions, auxquelles il ne put répondre qu'avec réserve. Marie-Antoinette, s'adressant aux municipaux qui étaient entrés avec Cléry, renouvela vivement la demande d'être réunie au Roi , au moins pendant quelques instants du jour, et à l'heure des repas. Ce n'étaient plus
des plaintes ni des larmes , c'étaient des cris de douleur
a Eh bien, ils dîneront ensemble aujourd'hui, dit un municipal; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la Commune, nous ferons demain ce qu'elle prescrira. » A ces mots , un sentiment qui était presque de la joie vint soulager ces tristes cœurs. La Reine, pressant ses enfants dans ses bras, Madame Elisabeth, les mains levées vers le ciel , remercièrent Dieu de cette faveur inattendue. Quelques commissaires ne purent retenir leurs larmes; Simon lui-même
fut attendri, et dit tout haut : « Je crois que ces b de
femmes me feraient pleurer. » Puis s'adressant h Marie- Antoinette, il ajouta : « Quand vous assassiniez le peuple, au 10 août, vous ne pleuriez point. »
Cléry prit les livres que le Roi avait demandés et les lui porta. Les municipaux entrèrent avec lui pour annoncer à
Louis XVI qu'il verrait sa famille. « Je puis sans doute continuer de servir le jeune Prince et les Princesses? » dit alors Cléry aux commissaires. Ceux-ci ne mirent point d^obstacle à sa demande , et le serviteur empressé trouva ainsi l'occasion d'apprendre ù la Reine ce qui s'était passé.
On servit le dîner chez le Roi, à l'heure ordinaire, et on lui amena sa famille. Aux transports qu'elle fit éclater on put juger des craintes qui l'avaient agitée. On n'entendit plus parler de l'arrêté de la Commune, et la famille royale continua de se réunir aux heures des repas ainsi qu'à la promenade.»
Après le dîner, on laissa visiter à la Reine et à Madame Elisabeth l'appartement qu'on leur préparait au-dessus de celui du Roi ; elles prièrent les ouvriers de se hâter, mais ils n'eurent fini qu'au bout de trois semaines. Durant cet intervalle, Cléry partagea son temps entre tous les prisonniers, faisant leur service , réglant leurs dépenses et trouvant le moyen de conserver entre eux quelque communication. Les soins que le Roi donnait à l'éducation de son fils n'éprouvèrent aucune interruption ; mais ce séjour de la famille royale dans deux tours séparées , en rendant la surveillance des municipaux plus difficile, la rendait aussi plus inquiète. Le nombre des commissaires était augmenté, et leur défiance laissait peu de moyens pour être instruit de ce qui se passait au dehors. Toute correspondance était interdite , même pour les objets religieux , et le vicaire de Fontenay-sous-Bois ayant écrit à Madame Elisabeth, sa lettre fut envoyée à la Commune '. Cependant, sous le prétexte de se foire apporter du linge et
* Extrait du registre des délibérations du conseil général du 19 octobre 179f .
« Le conseil général nomme le citoyen Léger, Tun de ses membres, quV»//e cbarge de se transporter au Temple sur-le-champ pour y prendre une lettre adressée à Madame Éiîsabeth par le vicaire de Fontenay-sous-Bois, et l apporter au conseil.
Signé : DAii?rAi7DERiE , vice-pré'sident,
CocLOMBEAU , secréRiire-grefHer par intcnm. » (Archives de l'Empire.)