‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 159 sur 264 · LIVRE VII. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE

d'autres objets nécessaires , Gléry obtint pour sa femme la permission de venir au Temple une fois la semaine. Elle était toujours accompagnée d'une amie qui passait pour une parente y et qui était fort dévouée comme elle à la famille royale. Â leur arrivée, on faisait descendre Gléry dans la chambre du conseil , placée à cette époque non plus dans le palais du Temple , mais au rez-de-chaussée de la grande tour ; il ne pouvait leur parler qu'en présence des municipaux ; aussi les premières visites n'atteignirent pas leur but. Il fit alors comprendre aux deux visiteuses qu'elles ne devaient venir qu'à une heure de l'après-midi : c'était le moment de la promenade , pendant laquelle la plupart des commissaires suivaient la famille royale; il n'en restait qu'un dans la salle du conseil, et lorsque c'était un honnête homme, il leur laissait la liberté de causer, sans toutefois les perdre de vue. Gléry, par cette médiation, fiit informé des nouvelles des personnes à qui s'intéressait la famille royale , et de ce qui se passait dans la Gonvention. Un ancien employé de la bouche, nommé Turgy, qui, par affection pour ses anciens maîtres, était parvenu à se faire employer au Temple avec deux de ses camarades, Marchand et Ghrétien, pouvait aussi lui fournir des renseignements précieux : sortant deux ou trois fois par semaine et courant par la ville pour des commissions d'approvisionnements, il recueillait toujours quelques nouvelles importantes ; mais la difficulté était de les communiquer a Gléry, qui seul était en contact avec la famille royale. Il était défendu à tous les employés de parler au valet de chambre , à moins que ce ne fût pour affaire de service , et toujours en présence des municipaux. Lorsque Turgy avait quelque confidence à faire à son honnête complice, il l'en avertissait par un signe convenu : Gléry cherchait a l'entretenir sous différents prétextes ; tantôt il le priait de le coiffer; Madame Elisabeth, qui était dans le secret, causait alors avec les municipaux et détournait leur attention ; tantôt il lui donnait l'occasion d'entrer dans sa chambre, et Turgy sai-

3tt LOUIS XVII.

sissait ce moment pour jeter sous son Ht les journaux ou

autres écrits qu'il avait à lui remettre*

Lorsque le Roi ou la Reine désiraient quelque prcMnpt éclaircissement, et que le jour où madame Gléry devait venir était éloigné, c'était encore Turgy qui se chargeait de la mission . Si ce n'était pas son jour de sortie, Gléry feignait d'avoir besoin de quelque objet pour le service de la famille royale. « Ce sera pour un autre jour, disait tout haut Turgy. — Eh bien, répondait Gléry d'un air indifférent, le Roi attendra. • Cette indifférence affectée avait pour objet et quelquefois pour résultat d'engager les municipaux à donner à Turgy la permission de sortir. Souvent il la recevait, et le même soir, ou le lendemain matin, il transmettait les détails désirés. C'est par ces voies détournées que ces deux ingénieux conspirateurs arrivaient souvent à leur but, en prenant soin de ne pas employer une seconde fois la même provocation devant les mêmes municipaux.

Gléry, contraint et surveillé comme l'avait été Hue, ne pouvait, nous l'avons dit, parler au Roi qu'à son coucher, et quelques minutes avant, au moment où l'on relevait les commissaires. Quelquefois cependant il parvenait à lui dire un mot le matin , quand ses gardiens n'étaient pas encore en état de paraître à son lever. Gléry affectait de ne pas vouloir entrer sans eux, mais en leur feisant sentir que Louis l'attendait. Les municipaux lui permettaient-ils d'entrer, il tirait aussitôt les rideaux du lit du Roi, et pendant qu'il le chaus<sait, il lui parlait sans être vu ni entendu. Le plus souvent cette tentative ne réussissait pas, et Gléry, trompé dans ses espérances, était Forcé d'attendre la fin de la toilette de ses surveillants, qui l'accompagnaient chez le Roi. Plusieurs d'entre eux le traitaient même avec dureté; les uns lui ordonnant le matin d'enlever leurs lits de sangle et le soir de les replacer, les autres lui tenant s^ns cesse des propos insultants; mais Gléry, en ne leur opposant que de la douceur et de la complaisance, les captivait presque malgré. eux, leur

LIVRE VII. ~ LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE. 323 enlevait insensiblement leur défiance , et, apprivoisant leur haine, parvenait souvent à savoir d'eux-mêmes ce qu'il voulait apprendre. C'est ainsi qu'il suivait avec soin le plan tracé par son devancier, lorsqu'un événement aussi bizarre qu'inattendu lui fit craindre d'être comme lui séparé de la famille royale.

Un soir, le vendredi 5 octobre 1792, vers six heures, après avoir accompagné la Reine dans son appartement, il remontait chez le Soi avec deux municipaux, lorsque le factionnaire placé à la porte du grand corps de garde, au premier étage de la grosse tour, l'arrêtant par le bras :' « Cléry, lui dit-il, comment te portes-tu? » Et baissant la voix : o Je voudrais bien t'entretenir, ajouta-t-il avec un air de mystère. — Parlez haut, répondît Cléry; il ne m'est pas permis de parler bas à personne. — On m'a assuré, répliqua la sentinelle, qu'on avait mis le Roi au cachot depuis quelques jours, et que tu étais avec lui. — Vous voyez bien le contraire, » dit Cléry en continuant sa marche. L'un des municipaux le précédait, et l'autre le suivait; le premier avait tout entendu. Le lendemain matin, deux municipaux attendaient Cléry à la porte de l'appartement de la Reine : ils le conduisirent à la chambre du conseil, et les commissaires qui s'y étaient rassemblés l'interrogèrent. L'accusé rapporta la conversation telle qu'elle avait eu lieu; celui des municipaux qui l'avait entendue confirma son récit; l'autre soutint que la sentinelle avait remis à l'accusé un papier dont il avait entendu le froissement, et que c'était une lettre pour le Roi. Cléry nia le fait, en invitant les municipaux à le fouiller et à faire des recherches. On dressa procès-verbal de la séance du conseil; Cléry fut confronté avec le factionnaire, et ce dernier, jeune homme vif et imprudent', fut, pour avoir parlé sous les armes, condamné à vingt-quatre heures de prison.

Toutefois, le civisme de Cléry fut mis en cause dans cette affaire et gravement suspecté, lorsqu'on apprit qu'il n'avait

^ Il s'appelait Alezandre-Françoù Breton.

tu

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pas encore prêté le serment exige le 14 août dernier par l'Assemblée nationale; il le prêta séance tenante ' devant les commissaires, et retourna ensuite à ses fonctions, croyant cette affaire terminée, et ne se doutant guère qu'elle revivrait plus tard, comme on le verra bientôt.

Le dimanche 7 octobre, à six heures du soir, Cléry fot mandé dans la salle du conseil, où il fîit sur|)ris et inquiet de trouver Manuel, qui, depuis sa nomination à la Convention nationale , n'avait point paru au Temple. Manuel était environné d'une vingtaine de municipaux qu'il présidait avec gravité. Il prescrivit à Cléry de dépouiller, dès le soir même, l'habit du Roi des ordres dont il était encore décoré, tels que ceux de Saint-Louis et de la Toison d'or \ Cléiy représenta qu'il ne lui appartenait pas de signifier à Louis XVI les arré-

1 Commune de Paris. — Sâreté du Temple.

Extrait du registre des délibérations du conseil des officiers municipaux de service au Temple du 6 octobre i79S, Van I*^ de la République française,

m Appert que le citoyen Jean-BaptUte-Cant-Hanet Cléry, attaché au service du ci-devant Roy, 8*est présente au conseil à TefFet de prêter en ses mains le serment prescrit par 1* Assemblée nationale le 1% août dernier, ne pouvant sortir de la tour du Temple pour aller le prêter à sa section ; que le conseil a reçu ce serment d*étre fidèle à la République, de maintenir de tout son |)ouvoir la liberté, Tégalité, et de respecter et faire respecter les personnes et les propriétés, et a signé J. B. C. Hanet Cléry.

» Duquel serment il lui a été délivré le présent extrait, pour lui servir et valoir ce que de raison.

» Fait au conseil séant au Temple, lesdits jour et an que dessus, et ont signé les commissaires de service Thouvenot, Lebois et Leclerc, officiers municipaux.

» Pour extrait conforme à Toriginal délivré le k novembre, audit an que dessus.

• Mbrmbssier, commissaire de service au Temple;

M THOMiS, commissaire de service au Temple;

» Destournbllbs , commissaire de la Commune de service

au Temple; » RocBB, officier municipal. »

a Depuis longtemps Louis XVI ne poruit plus Tordre du Saint-Esprit.

L Assemblée, qui, aans le mois de juillet 1791, avait supprimé les ordres de

^evalenê et les marques de distinction, avait décrété que le Roi et le Prince

oyal seraient les seuls qui pourraient porter le cordon bleu du Saint-Esprit.

oi avait répondu que cette décoration n'ayant d*autre prix à »e» yeux

que e pouvoir la communiquer, il était déterminé k la quitter.

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