LIVRE VU. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE. 3S
tous deux en costume, et suivi de six gendarmes le sabre au poing.
Pensant que l'on Tenait chercher le Roi , sa famille , saisie de terreur, se leva. Louis XVI demanda ce qu'on lui voulait; mais le municipal, sans répondre, appela Gléry dans une autre chambre; les gendarmes suivirent, et le greffier lui ayant lu un mandat d'arrêt, on se saisît de lui pour le traduire au tribunal. « Il y a un mois, lui dit l'huissier, que j'ai déjà été chargé de vous arrêter; la Commune avait suspendu sa décision, mais j'ai ordre de la mettre enfin à exécution. — Permettez- moi d'en prévenir Louis XVI, dit Gléry. — Dès ce moment, répondit le commissaire, il ne vous est plus permis de lui parler; prenez seulement une chemise , cela ne sera pas long, » Gléry le suivit sans râlexion ; il passa à côté du Roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière dont on enlevait leur serviteur. La populace rassemblée dans la première cour du Temple accabla d'injures le. prisonnier, en demandant sa tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il était nécessaire de lui conserver la vie jusqu'à ce qu'il eût révélé les secrets dont il était seul dépositaire. C'était la seule manière, dans ce temps-là, de sauver les victimes; il fallait faire valoir les droits de l'échafaud. A peine arrivé au palais de justice, Gléry fut mis au cachot; il y resta six heures, occupé vainement à découvrir quels pouvaient être les motifs de son arrestation; il se rappela seulement que, dans la matinée du 10 août, pendant l'attaque du château des Tuileries, quelques personnes l'avaient prié de cacher, dans une commode qui lui appartenait, des papiers et des effets précieux; il crut que ces papiers avaient été saisis, et qu'ils aUaient causer sa perte.
A huit heures, il parut devant des juges qui lui étaient inconnus ; c'était un tribunal révolutionnaire établi le 17 août pour faire la part du bourreau parmi ceux qui avaient échappé à la fureur du peuple. Quel fut son étonne-
ment, lorsqu'il aperçut sur le banc des accusés ce jeune homme soupçonne de lui avoir remis une lettre trois semaines auparavant ^ et lorsqu'il reconnut dans son accusateur cet officier municipal qui l'avait dénoncé au conseil du Temple ! Gléry (ut interrogé ; des témoins furent entendus; le commissaire renouvela son accusation; Gléry lui répliqua que puisqu'il avait entendu le froissement d'un papier et cru voir qu'on lui remettait une lettre , il aurait dû immédiatement fouiller le coupable, au lieu d'attendre dix heures pour le dénoncer au conseil du Temple. Breton abonda dans ce sens. Les preuves manquaient; les juges passèrent aux opinions, et sur leur déclaration, les deux accusés furent acquittés. Le président chargea quatre municipaux présents au jugement de reconduire Gléry au Temple ; il était minuit. Gléry arriva au moment où le Roi venait de se coucher, et il lui fut permis de lui annoncer son retour. La royale famille avait pris un vif intérêt à son sort. G'est de cette .époque que Marie-Thérèse fait dater les bons services de Gléry ; elle a quelquefois raconté qu'en rentrant à la tour il s'expliqua loyalement devant le Roi; que les exhortations de Madame Elisabeth, les chagrins de la Reine et la bonté de Louis XVI l'avaient profondément touché, et que depuis il fut non-seulement fidèle mais dévoué.
Un grand changement avait eu lieu au Temple pendant cette même journée (vendredi 26 octobre) : la présence officielle des magistrats et de la force armée n'avait pas eu seulement pour objet l'arrestation de Gléry; elle devait aussi présider à l'installation de la Reine, de ses enfants et de sa sœur dans la grande tour. Ge moment si vivement désiré par les prisonniers, et qui semblait leur promettre quelques consolations, fut marqué, de la part des municipaux, par un nouveau trait d'hostilité contre Marie-Antoinette. Le conseil du Temple , comppsé de Roche , Jérosme , Massé et Gochois, et d'après l'avis d'un d'entre eux, ennemi per-
^ Alex. Fr. Breton.