LIVRE VIII. — LA GROSSE TOUR DU TEMPLE
rible tragédie qui allait s'y accomplir , l'architecte y en le faisant si lugubre y semblait l'avoir prédestiné à l'usage qu'il venait de recevoir.
Le plan que nous donnons à cette page complétera le tableau que nous venons d'esquisser du Temple et de son enclos y tels qu'ils existaient au moment où les travaux exécutés pour la captivité du Roi furent terminés.
La réunion de la famille royale dans la grosse tour amena peu de changements dans ses habitudes : les repas , les lectures, les promenades, l'éducation des enfants, tout resta réglé comme par le passé. A son lever, Louis XYI entrait dans la tourelle et lisait l'ofSce des chevaliers du Saint-- Esprit ; et comme on avait refusé dé laisser dire la messe au Temple , même les jours de fête , il avait prié Gléry de lui acheter un bréviaire à l'usage du diocèse de Paris. Aimant à s'instruire et sentant plus que jamais le besoin de prier, ce prince tenait , par l'esprit , du bénédictin , et , par le cœur^ du pieux solitaire de la Thébaïde. Il consacrait quatre heures de la journée à la lecture des auteurs latins, en prenant des notes au crayon; des livres de voyages venaient ensuite, puis tour à tour Montesquieu et BufFon , le Spectacle de la nature de Pluche, le répertoire des différents théâtres^ VHistoire d'Angleterre de Hume, en anglais, le Tasse en italien, et puis enfin et toujours V Imitation de Jésus-Christ en latin. C'est là qu'il puisait les vertus qui nous étonnent, et cette patience surhumaine qui ne pouvait venir que de la perpétuelle contemplation de la patience divine.
Plus émue que son royal époux , Marie- Antoinette faisait matin et soir de courtes oraisons; son âme, incessamment agitée, ne donnait à la prière que le temps où elle se sentait parfaitement recueillie devant Dieu. Quant à Madame Elisabeth, la méchanceté des hommes ne l'impressionnait plus. Souvent, dans la journée, au milieu des jurements et des blasphèmes qui l'environnaient, elle s'agenouillait près de son lit avec un calme imperturbable, et, s'isolant dans ses
méditations profondes, elle priait avec une ferveur angéli*
que. Cependant, *pareils à deux faons au milieu de leur
famille cernée par les chasseurs, deux tètes blondes d*en-
fants se dressaient éveillées par les aboiements redoublés de
la meute révolutionnaire et le cri fatal qui annonçait déjà
rhallali.
A neuf heures, on venait chercher Louis XVI et son fils pour le déjeuner; Gléry les accompagpnait; il arrangeait ensuite les cheveux des trois Princesses; et, par les ordres de la Reine, il montrait ùxoifFer a Marie-Thérèse. Pendant ce temps, le Roi jouait aux dames ou aux échecs, tantôt avec la Reine, tantôt avec Madame Elisabeth. Les heures d'étude du jeune Prince et de sa sœur ne furent pas changées, celles de la promenade non plus; toute la fanûHe descendait ensemble dans le jardin. Après le dîner, les enfants jouaient dans Tanticliambre, au volant, au siam ou à d*autres jeux. Madame Elisabeth, toujours présente, prenait un livre et s'asseyait près d'une table; Gléry restait dans f:ette pièce, et, se conformant aux ordres de cette Princesse, il s'asseyait lui-même un livre à la main. La famille prisonnière, ainsi dispersée, inquiétait souvent les deux municipaux de garde, qui ne voulaient ni laisser le Roi et la Reine seuls ni se séparer eux-mêmes , tant ils se méfiaient l'un de l'autre, à la fois surveillants et surveillés. C'était le moment que saisissait Madame Elisabeth pour entrer en communication avec Gléry; celui-ci l'écoutait et lui répondait sans détourner les yeux de son livre , pour ne pas être surpris par les commissaires. Le Prince Royal et sa sœur, d'accord avec leur tante, facilitaient ces conversations par leurs jeux bruyants, et souvent par quelques signes ils l'avertissaient de l'entrée des municipaux dans cette pièce. Les captifs avaient surtout à se défier de Tison , redouté même des commissaires, qu'il avait plus d'une fois dénoncés. C'était en vain que Louis XYI et Marie-Antoinette traitaient cet homme '^«c bonté, rien n'avait pu vaincre sa méchanceté naturelle.
LIVRE VIII. — LA GROSSE TOUR DU TEMPLE. 847 Le soir, a l'heure du coucher, les municipaux plaçaient leurs lits dans l'antichambre du Roi et dans celle de la Reine, de manière à barrer la pièce occupée par les augustes prisonniers. Ils avaient soin aussi de fermer les portes de communication entre la chambre de Louis XVI et celle de Cléry, et d'en emporter les clefs. Si le Roi appelait son valet de chambre pendant la nuit, celui-ci était obligé d'essuyer la mauvaise humeur des commissaires , et d'attendre qu'ils voulussent bien se lever pour lui livrer passage et pour l'accompagner.
Une recrudescence se révélait dans les sentiments haineux du plus grand nombre de ces commissaires; l'influence des journaux et autres écrits sanguinaires n'était pas étrangère à la conduite de ces hommes, qui jusque-là ne s'étaient montrés ni si durs ni si méfiants. Toute circonstance, la plus insignifiante, leur devenait un élément de soupçon, tout* soupçon un motif de vexation ou de tyrannie. Un jour, le dimanche 28 octobre, après diner, Gléry ayant écrit un mémoire de dépenses dans la salle du conseil , il le renferma dans un pupitre dont on lui avait donné la clef. A peine fut-il sorti qu'un municipal, du nom de Marinot' , dit à ses collègues, quoiqu'il ne fut pas de service, qu'il fallait ouvrir le pupitre et examiner ce qu'il contenait : » Je le connais bien , ajouta-t-il, et je sais qu'il est en correspondance avec les enneknis du peuple. » Puis , accusant ses collègues de ménagements, il les accabla d'injures et les menaça de les dénoncer tous au conseil de la Commune. Il sortit en effet pour exécuter ce dessein. Un procès-verbal de tous les papiers que contenait le pupitre fiit dressé et envoyé aussitôt à la Gom-
^ J. B. Marinoc, peintre en porcelaine, né à Sceaux, administrateur de police, fut euToyé à Lyon pour présider la commission temporaire établie après le siège de cette ville; dénoncé en avril 1794 pour avoir outragé la représentation nationale dans la personne de Pons (de Verdun), il fut destitué, arrêté, livré au tribunal révolutionnaire, condamné d*abord it la détention; pois, enveloppé dans la conspiration de Tétranger, il fut jugé de nouveau, et condamné à mort comme complice de Tassassinat de Collot d*Herbois. Il fut conduit à Téchafaud avec une chemise rouge. Il était égé de trente-sept ans*
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mune, où le fougueux commissaire avait d^ fait sa dénonciation. Deux jours après, on rapportait àClëry un damier dont il avait foit raccommoder les cases » avec la permission des municipaux; Marinot, de service ce jour-là, prétendit que le damier renfermait une correspondance ; il le défit en entier, et, ne trouvant rien, il fit recoller les cases en sa présence.
D'autres coDunissaires manifestaient leur haine ombrageuse et vexatoire par des traits bizarres, par des actes ridicules. Celui-ci faisait rompre des macarons pour voir si Ton n'y avait pas caché quelque billet. Celui-là ordonnait, dans la même appréhension, qu'on coupât des pèches devant lui et qu'on en fendit les noyaux. Un autre forçait Cléry de boire de l'essence de s^von destinée à la barbe du Roi, affectant de craindre que ce ne fÙt du poison. Â la fin de chaque repas , Madame Elisabeth remettait à Cléry un petit couteau à lame d'or pour qu'il le nettoyât; plus d'une fois les municipaux le lui arrachèrent des mains, afin d'examiner s'il n'avait pas glissé quelque papier au fond de la gatne. Madame ÉUsabeth l'avait prié de renvoyer un livre de piété à la duchesse de Sérent, les conunissaires coupèrent les marges de ce livre, dans la crainte qu'on n'y eût écrit quelque avis avec de Tencre sympathique. Un d'eux défendit un jour à Cléry de monter chez Marie-Antoinette pour la coiffer; il fallut que cette princesse descendit chez le Roi et qu'elle apportât ell&méme tout ce qui était nécessaire à sa toilette. Un autre voulut la suivre quand, selon l'usage, elle entrait à midi dans la chambre de Madame Elisabeth pour quitter sa robe du matin ; Cléry représentant à cet homme l'inconvenance de ce procédé, il insista ; la Reine sortit alors de la chambre et renonça à s'habiller.
Lorsque Cléry recevait le linge du blanchissage, les officiers municipaux le lui faisaient déployer pièce par pièce et l'examinaient au grand jour. Le livre de la blanchisseuse et tout autre papier servant d'enveloppe étaient présentés au