‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 175 sur 264 · LIVRE VIII. — LA GROSSE TOUR DU TEMPLE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LA GROSSE TOUR DU TEMPLE

« Il importe cependant de savoir si vous avez à vous plaindre de quelque chose ou de quelqu'un. » La Reine le regarda d'un œil fier, et, sans répondre un seul mot, elle alla s'asseoir avec sa fille sur son canapé. Drouet, ouvrant et étendant les bras comme un homme étonné, mais qui a plus de dépit peut-être que de regret, s'inclina et sortit. Voyant l'émotion de sa mère, Marie- Thérèse la pressait dans ses bras et lui baisait les mains, lorsqu'elle l'entendit adresser ces paroles à Madame Elisabeth : « Pourquoi donc, ma sœur, l'homme de Varennes est-il remonté? Est-ce parce que c'est demain le jour des Morts? « ^

Dans la séance du samedi 3 novembre au soir, il fut question au conseil général du traitement annuel du valet de chambre d^ Louis XVI ; mais , considérant que le procès du ci-devani Roi allait s'instruire, le conseil se borna à accorder un traitement provisoire de 500 livres par mois. C'était la première fois que la Commune songeait à coter le dévoue* ment et à payer la fidélité.

Le mardi 6 novembre , après le dîner, la famille royale entendit un grand bruit au dehors : elle écouta aux fenêtres... C'était une nombreuse populace qui remplissait de cris les abords du Temple, et demandait la tête de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Le 8 , la femme de Cléry vint à la tour avec son amie ; Cléry put les voir comme de coutume dans la salle du conseil ; la famille royale , qui était à la promenade , les aperçut à travers les larges fenêtres du rez-de-chaussée. La Reine et Madame Elisabeth leur firent un signe de tête ; ce mouvement de simple intérêt fut remarqué d'un municipal; il n'en fallut pas davantage pour qu'il fit arrêter les deux visiteuses au moment où elles sortirent de la salle du conseil. On les interrogea séparément : on demanda à madame Cléry qui était la dame qui l'accompagnait, elle répondit : « C'est ma sœur. » Questionnée sur le même sujet, celle-<:i dit être sa cousine.

Cette contradiction servit de matière à un lonç procès* verbal et aux 'soupçons les plus g[raves ; un commissaire pré— tendit que cette dame était un page de la Reine déguisé. Enfin , après trois heures de «Tinterrogatoire le plus pénible, on leur rendit la liberté. Le municipal instigateur de cette enquête injurieuse n'était autre que Marinot.

Le bruit se répandait que les officiers municipaux de garde au Temple, tout en maintenant leur consigne sévère envers la famille royale, faisaient entre eux de gais festins et y admettaient des parasites qui en compromettaient les convenances. Ils crurent donc, dans Tintérét de leur dignité, devmr prendre l'arrêté suivant :

d Les membres composant le conseil de la garde du Temple, informés que les malveillants ont répandu dans plusieurs sections, et notamment dans celle des Arcis, c;i-devant des Incorruptibles, que le conseil du Temple se livrait à des orgies ; considérant qu'il est instant de relever ces traits mensongers, quoiqu'ils ne paraissent dignes que du plus profond mépris, pour ôter à l'avenir tout prétexte aux perturbateurs d'en répandi-e de semblables, ont arrêté ce qui suit :

» Personne ne pourra se présenter à la table que les commissaires de service et ceux chargés de commissions particulières et autorisés par le conseil général de la Commune ; et aussi les quatre officiers supérieurs de la garde nationale de service; en conséquence, les citoyens vétérans sont irrités à .ne laisser entrer, au moment du repas, que les personnes indiquées par le présent arrêté ;

» Arrête en outre que le présent arrêté sera affiché dans la salie des citoyens vétérans et dans la salle à manger. »

Dans sa séance du 9 novembre, le Conseil général delà Commune approuva cet acte, et arrêta que copie en serait envoyée aux quarante-huit sections.

Peu de jours après, 14 novembre, la maladie vint habiter au milieu de la famille royale ; Louis XVI , le premier, eut un gros rhume et une fluxion qui l'incommodèrent beaucoup.

LIVRE VIII. — LA GROSSE TOdR DU TEMPLE. 353 Sa famille demanda instamment qu'on fit appeler M. Dubois- Foucou, son dentiste; le conseil du Temple , après une longue délibération , rejeta cette demande.

Le lendemain , le conseil général de la Commune arrêta que le conseil du Temple enverrait tous les matins le bulletin de la santé des prisonniers de la tour; et» sur la nouvelle que l'indisposition du ci-devant Roi était augmentée ^ il nomma deux commissaires pour aller « instruire la Convention de la «anté du ci-devant. »

Le 22 novembre y la fièvre survint; la Commune, aveitie, s'inquiéta ; elle permit à M. Le Monnier, ancien premier médecin du Roi, d'entrer à la tour, accompagné de M. Robert, chirurgien , et elle réclama , chaque jour, un bulletin de la santé du malade. Cléry sollicita de nouveaux vêtements pour son maître, et il les obtint sur-le-champ ^ Il profita des bonnes dispositions qu'il rencontrait pour produire de nou-veau une liste d'auteurs classiques que Louis XYI lui avait dictée depuis plus d'un mois, et dont la demande n'avait pas été alors accueillie par la commission du Temple. Celle-ci , sans revenir sur sa première décision, transmit la pétition au conseil général de la Commune, qui consentit, non sans de vifs débats, à l'acquisition des livres réclamés^. Le royal prisonnier apprit cette décision avec d'autant plus de plaisir que la bibliothèque du Temple fournissait peu de ressources d'enseignement pour son fils et de lectures solides pour luimême.

La douleur de M. Le Monnier avait été grande en revoyant

' Le citoyen Rosquet, tailleur, fera pour Louis Capet, au Temple, une ' redingote de piqué de Marseille, une de drap pour le jour, et deux culottes de drap de soie noire. — Au conseil du Temple, ce 21 novembre 1798, Tan 1er de la République fram^aise.

Clrrt, de service à la tour auprès de Louis Capet père et fils. Le conseil autorise le citoyen Bosquet k foire les ouvrages ci-dessus. JoLLT Berthavlt, commissaire de service.

Maillet, officier de service au'Temple.

2 Voir à la fin du yolume, Documents et Pièces justificatives , n» VII. TOME I. 83

son maitre, auquel il avait voué la plus profonde aflection. Il lui oflBrit les soins les phis empressés ; il venait à la tour deux fois par jour. On le fouillait chaque fois, avant ses visites , dans lesquelles il était toujours escorté de plusieurs municipaux ; il ne lui était permis de parler qu'à haute voix ; ses ordonnances mêmes devaient être contre-signées par eux'. Marie-Antoinette, sa sœur et ses enfants, toujours présents auprès du Roi pendant le jour, le servaient avec tendresse , et enviaient à Gléry jusqu'au plaisir de fiaire le lit de ce cher malade.

Un jour, M. Le Monnier demanda à rester au ^Temple quelques heures, pour apprécier l'effet d'un médicament qu'il avait ordonné au Roi ; et, comme il demeurait debout , pendant que plusieurs conmiissaires étaient assis, le chapeau sur lu tète, Louis XVI l'engagea à s'asseoir. Le respectable vieillard ayant refusé de prendre dans la prison et devant le malheur une autre attitude que celle qu'il avait toujours gardée dans le palais et devant la puissance, les municipaux le traitèrent de courtisan et d'aristocrate. Il ne leur répondit

* Nous avons troiivjé le malade avec un peu de fièvre, comme un accès qui serait sur ses fins : le pouls plein et élevé, la chaleur un peu plus que natu*

relie. De plus, les veines sont routes et briquetées Ces symptômes nous

font croire que la bile commence à refluer vers le foie Nous espérons que

ces accidents se dissiperont par l'usage de quelques légères purgations, etc

A Paris, ce IB novembre 179Î.

Lb MoniitBR,d.>m. p.

RiOTTOT, commissaire.

TouLAR, commissaire. • Gremie, commissaire.

BelLCKT. LaMIBR. MlCBOSIS.

RoGBE, officier municipal comme secrétaire.

Sur un petit papier annexé à cet acte se trouve Tordonnance suivante de la main de M. Le Monnier :

Faites une pinte de petit-lait clarifié à prendre en. plusiears Terres, dans la matinée, pej)dant trois jours de suite, un {leu tiède.

Le Mokkibr.

Une infusion légère de safran coupée avec du lait pour Madame.

Le MoKifiER.

Ce 15 novembre 179Î.

BeLLtmT. RiOTTOT. TockAS.

LIVRE VIII. — LA CROSSE TOUR DU TEMPLE. 355 que par le silence du inéprîs. L'iadiapositian .du Boi dura huit jonrs ; il southmi lûen laams de son mol que de son inaction ; il prenait mieux en patience ses douleurs que Timp<i60ibiJitë d'étr« utile à ses «nfants. MarieriiDtoiuette avait demandé que, pendant la naaladîe du JHoi, il lui fût permis de transférer dans sa chaiobre le lit de 9Qm 61s; les municipaux le lui avaient oe&isé. Trois jours après, l'enâint jroyal tomba malade d'une forte coqueluche, aocon^puofnée de fièvre. Sa mève demanda encore, avec ia plus vive instance, de passer la nuit auprès de -son enfant : « Vous iui avez refusé la gràœ de monAer auprès de «oi, acoordee^moi ceUe de descendue auprès de im. » Sa prière fut inutUe ; iJ ne lui fut pemfris de prodiguer ses soins à sob fils que fiiendaut ie jour ; la Révolution ii*e& était plus à persécuter la Reine , elle per-* séoiitait la mère. Marie-Antoinette prit bientôt elle-«aéme le mal qu'elle cherchait à guérir. La maladie se conununiqua aussi à sa fille et à sa sœur. M. Le Monnier obtint .la permis^ sion de continuer ses vdaîies. Les geèliers et les médecins se renoentrèrent souvent. La onaladîe était aussi entrée dans eette priscm , afin qu au(mn geore 4e souffrance ne naanquàjt à ce martyre.

Gléry toeaba malade .à son tour. 8a cbamibre, sans cbemihée et dans laquelle lair pénétrait à.pei<ie, intercepté par Tabot^jour de la «croisée, était humide et sombre. La fièvre et une é!arte douleur au côté le iarcèrent de garder le lit. Le premier jour, il voulut se iefver -pour habiller son mattre ; Louis, voyant son état, refusa ses soins, lui ordonna de se concher, et fit Ini-^néme la tcÂleUe de son fils. Le petit « * Prince, rendu à la santé, ne quitta presque fuùnt Gléry pen* dant eette première journée ; lui-même il lui apportait sa tisane* Le sotr, Louis XVI pr4)fita d*un moment où il était moHM surveillé, pour entrer dans la chambre de son serviteir; U le fit boire, et lui dit avec une bonté qui le toucha jusqu'au fond de l'âme : « Je voudrais vous<donner moirméme des sûéns, mais vous savez combien nous sommes observés;

prenez courage, demain vous verrez mon lAédecin. » A l'heure du souper, la famille royale entra chez Clëry, et Madame Elisabeth, sans que les municipaux s*en aperçussent, lui remit une fiole qui contenait un looch. Cette prin* cesse , qui ëtait fort enrhumée , s'en privait pour lui ; il voulut refuser, elle insista. Après le souper, Marie- Antoinette déshabilla et coucha son fils, et Madame ÉUsatieth roula les cheveux du Roi.

Le lendemain matin, M. Le Monnier arriva et ordonna une saignée à Gléry; mais il fallait le consentement de la Commune pour faire entrer un chirurgien. On paria dé transférer le malade au château du Temple; craignant de ne plus rentrer dans la tour s'il en sortait une fois, celui-<!i ne voulut plus être saigné. Le soir arrivèrent de nouveaux commissaires , et il ne fot plus question de le transférer. Turgy demanda à passer la nuit près de lui , on le lui permit, ainsi qu'à ses deux camarades Chrétien et Marchand, qui, chacun à son tour, rendirent ce service au malade. Cléry resta six jours au lit, et chaque jour la royale famille vint le visiter; Madame Elisabeth lui apportait des drogues qu'elle demandait comme pour elle. Le malade retrouva une partie de ses forces, moins dans l'efficacité des remèdes que dans le sentiment de l'intérêt qu'on lui témoignait. C'était, en effet, un

* spectacle touchant que celur de cette vieille race souveraine suspendant le souvenir de ses infortunes pour s'occuper des souffrances d'un de ses serviteurs, et renouvelant à son chevet la tradition des exemples de saint Louis, dont les mains

# royales aimaient à servir, dans les infirmes et les malades, les membres mêmes de Jésus-Christ souffrant.

Nourri à l'école de la vertu et du malheur, le cœur du Dauphin s'ouvrait à tous les sentiments tendres et généreux. Un soir, après avoir couché l'enfant royal, Cléry se retirait pour faire place a la Reine , qui venait avec les Princesses embrasser son fils et lui donner le bonsoir dans son lit. Madame Elisabeth, que la surveillance des municipaux avait

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