LIVRE VIII. — LA GROSSE TOUR DU TEMPLE
empéchëe de parler à Gléry, .profita de ce moment pour remettre à l'enfant une petite botte d'ipécacuanha, en lui recommandant de la donner au valet de chambre lorsqu'il reviendrait. Les Princesses remontèrent chez elles, Louis XY I passa dans sa tourelle, Gléry alla souper et ne rentra que vers onze heures pour préparer le lit de son maître. Gomme il était seul dans la chambre, le Roi étant resté dans son cabinet, le jeune Prince l'appela à voix basse. Gléry fut très-surpris de ne pas le trouver endormi, et, crai^jnant qu'il ne fût incommodé, il lui demanda pourquoi il ne dormait pas encore : « G 'est que ma tante m'a remis une petite boite pour vous, lui dit-il, et je n'ai pas voulu m'endormir sans vous la donner; il était temps que vous vinssiez, car mes yeux se sont déjà fermés plusieurs fois. » — « Les miens se remplirent de larmes, ajoute Gléry en racontant le trait que nous venons de rapporter. Le Dauphin s'en aperçut , m'embrassa, et deux minutes après il dormait profondément. »
Le jeune Prince joignait à la sensibilité dont nous avons parlé les gfràces et l'amabilité de son âge. Assez jeune pour sourire et jouer, mais assez raisonnable pour comprendre les larmes et les douleurs de sa fisimille, c'était toujours cet enfent espiègle qui jetait tant de gaieté dans le palais de Versailles; mais aujourd'hui moins étourdi et plus obéissant, il devinait pourquoi il devait plus de soins et d'égards à ses parents ; il sentait leur cruelle situation, que parfois leur faisaient oublier ses naïvetés et l'enjouement de son caractère. Lui-même il se reconnaissait prisonnier. Il est un sentiment que l'instinct du danger inspire à tout âge , cet enfent vif et léger. dévint réservé dans sa conduite, prudent dans ses paroles. Jamais il ne lui échappait un mot qui réveillât dans le cœur de sa mère un souvenir affligeant, un regret douloureux. Mais voyait-il arriver un municipal plus honnête que ses collègues, il courait au-devant de la Reine et s'empressait de le lui annoncer, en lui disant avec l'expression du contentement le plus expansif : « Maman , c'est aujourd'hui
monsieur un tel ! » Noble et royal enfant ! c'était ke niéme sentiment qui , au jour de ses courtes prospéritës^ l«i faisait devancer le réveil de la Reine pour déposer sur sa toilette im bouquet de fleurs iraicbewetit cueillies dans son jardin de Versailles ; il bornait maintenant son ambition à être le pr»* mier à faire retentir un nom moins désagréable à son oreille^ en lui annonçant tm geèlier moins inhumain.
« Pourquoi donc me regardez'-vous ainsi? ^ lut demandait un jour un commissaire sur lequel il tenait les yeux attachés : ft C'est que je vous connais bien, lui dit d'abord le Prince sans trop de réflexion. -^ Et où donc m'avea-vous vu? » L'enfant le regardait encore et ne répondait rien. A cette question, plusieurs fois renouvelée, il refusa constamment de répondre. « Tu ne le connais pas, » lui dit Marie- Thérèse ; mais lui, sé penchant à l'oreille de sa sœur : <t Taistoi donc , devant maman ; c'est dans notre voyage de Varennes ! »
Le trait suivant offre une nouvelle preuve de sa tendresse filiale :
Un tailleur de pierres était occopé à fieiire des trous à la porte de l'antichambre du Roi pour y placer d'énormes verrous; le jeune Prince, pendant que cet ovvrier déjeunait, s'amusait avec ses outils; Louis XVI prit des imimR de son iils le cfseau et le marteau pour kii montrer cowHneat il fallait s'y prendre; il s'en servit pendant quelques instants. Le maçon , attendri de voir ainsi le Roi à l'ouvrage : « Qvand vous sortirez d'ici, loi dit-il, vous pourrez dire que vous avez travaillé vous-même à votre prison. -*— Ah ! répondit le Roi, quand et comnaent en sortirai-je ?» A peine avaitwl acbevé ces mots , que le Dauphin , tout énm , se précipita dans ses bras en versant des lùrmes. Son père laissa tomber le marteau et le ciseau, et rentrant dans sa chambre, il s'y promena à grands pas.