LIVRE PREMIER. — VERSAILLES
nels qui la maaaçaient dans 3on appartement , et comme on l'engageait o passer la nuit dans celui du Roi : « Non , ditelle, j'aime mieux m'exposer à quelques dangers et les éloi* gner de la personne du Roi et de mes enfants. »
Un calme apparent succède au tumulte; M. de la Fayette, satisfait de la ronde qu'il vient de faire, remonte au château, assure le Roi et la Reine qu'il n'y a plus rien à craindre, et se retire h l'hôtel de Noailles pour prendre luinnénle du repos. Quelques personnes envoyées dans les rues confii^ ment la tranquillité qui y règne, et, à deux heures du matin , la Reine fait dire à madame de Tourzel qu'elle va se coucher, et qu'elle lui conseille d'en faire autant.
Mais le crime ne dort pas. Les chefs du complot cherchent dans la garde nationale de Versailles une sympatliie qu'ils ont peine u y trouver. Par un mélange de superstition qui accompagne leurs sinistres proje|;s, ils se rendent avant le jour (6 octobre 89} chez le curé de Saint-Louis, dans l'église duquel ils ont passé la nuit, et le prient de leur dire la messe. De l'église, ils se portent sur le château, ils en forcent les grilles y envahissent l'escalier, massacrent Varicourt et Deshuttes, jeunes gardes du corps qui barraient le passage conduisant à l'appartement de la Reine. Un autre garde, M. Guéroult d'Huberville, grièvement blessé lui-même d'un coup de massue, court frapper à la chambre de la Reine. Madame Auguier avertit sa maîtresse de l'approche des brigands. Marie* Antoinette se sauve, à demi vêtue, dans l'appartement du Roi. Trompés dans leur rage, les visiteurs d^hirent do la pointe de leurs sabres le lit que la Reine vient de quitter. Tremblant pour les jours de son fils , le Roi avait couru par un souterrain à la chambre de ce précieux enfont; madame de Tourzel, de son côté, prévenue du danger par le comte de Sainte-Aulaire, chef d'escadron des gardes du corps , de service auprès du Dauphin , avait réveillé et habillé le jeune Prince : le Roi s'empare de son fils, l'emporte dans ses bras» et reprend son chemin , précédé de
M. d*Huberville, qui , malgi^é le sang qui coule de ses blessures , a encore la force d'accoinj>a{;ner son maître. Dans le trajet, la bougie qui les éclaire s'éteint ; ils arrivent à tâtons aux petits appartements*. Louis XVI y trouve la Reine, entourée de sa fomille, à laquelle se réunissent bientôt le comte et la comtesse de Provence et Mesdames, tantes du Roi. Le marquis de Digoine, député à l'Assemblée nationale, qui pénétra plus tard dans cette chambre du palais dont il trouva les portes ouvertes , a raconté que « la Reine se tenait » debout dans l'encoignure d'une fenêtre, ayant à sa droite » Madame Elisabeth, h sa gauche et tout contre elle, » Madame, fille du Roi, et devant elle, debout sur une chaise, » M. le Dauphin , qui tout en badinant avec les cheveux de « sa sœur, disait : Maman , j'ai faim ; h quoi la Reine ré* » pondit , les larmes aux yeux , qu'il (allait prendre patience » et attendre que le tumulte fiât passé*. » Ainsi réunie, la Famille royale attend avec moins d'effroi le sort qui la menace.
M.' de la Fayette se réveille et parait enfin; il (ait évacuer le château; il demande au Roi, au nom du peuple, de venir dès ce jour même fixer sa résidence à Paris , en lui peignant sous des couleurs alarmantes les dangers d'un refus. La foule des forcenés, chassée du palais, se replie en arrière, se rallie et bouillonne en vociférant dans la cour du château et appelant le Roi à grands cris. Les serviteurs, justement alarmés, conjurent le Prince de ne point céder à ce vœu; le Roi rejette tous les conseils de la pnidence, se montre sur le balcon , et annonce lui-même qu'il va partir pour Paris
^ Certiin que le Roi ét«iit sauvé, M. d^IIuberville s^éranouit. On fiit obligé de le faire trépaner à Finstaiu même. La famille de ce brave gentilhomme conserve religieusement le linge que la Heine fit remettre elle-même aux chirurgiens pour le pansement du blessé ; ce sont des mouchoirs portant en broderie le chiffre M. A. surmonté d'une couronne royale.
2 Procédure crîniiucUo instruite au Chàtelet de Paris sur la dénonciation des faits arrivés à Ver^alHei* dans la journée du 6 octobre 1789, imprimée par ordra de T Assemblée nationale. Paris, Baudouin, 1790. t vol in-8».