LIVRE PREMIER. — VERSAILLES
avec toute sa famille. — «Que la Reine se montre I » demandent quelques voix. La Reine s'avance, tenant d'une main le Dauphin et de l'autre Madame Royale : h cet aspect les cris augmentent : a La Reine seule! point d'enfants! la Reine seule ! » Le Roi veut parler, les clameurs ne lui permettent pas de se faire entendre; il se retire emmenant la Reine et ses enfants. Les vociférations redoublent : « La Reine, point d'enfants! la Reine seule, la Reine! n Sans s'effrayer des intentions menaçantes que ce vœu annonce , la Reine, ayant remis ses enfants à leur père, s'élance sur le balcon , seule , intrépide , entre les menaces de la terre et le délaissement du ciel ; elle croise ses mains sur sa poi- . trine, et promène majestueusement ses regards sur la multitude : le peuple, frappé d'admiration , applaudit; la sédition demeure interdite.
Revenue auprès du Roi, Marie- Antoinette lui dit avec émotion , en serrant son fils dans ses bras : • Promettez-moi , Sire , je vous en conjure , au nom de ce que vous avez de plus cher, pour le salut de la France , pour le vôtre , pour celui de ce cher enfant, oh! promettez-moi que s'il se présente jamais une pareille circonstance, et que vous ayez les moyens de vous éloigner, vous n'en laisserez pas échapper l'occasion. » Ce discours affecta le Roi profondément; sans rien répondre, il passa dans la. chambre voisine.
Les préparatifs de départ se font à la hâte ; quand ces dispositions sont connues , l'Assemblée nationale décrète qu'elle est inséparable du monarque et qu'elle le suivra à Paris.
A une heure, Louis XYI, la Reine, le Dauphin , Madame Royale, Madame Elisabeth et la marquise de Tourzel montent en voiture, ayant pour cortège des trains d'artillerie ; des brigands armés de piques, couverts de boue, de vin et de sang; des femmes ivres, échevelées, à cheval sur des canons ou montées sur des chevaux de gardes du corps, les unes en cuirasse, les autres armées de fusils ou de sabres, vociférant des chants obscènes ou des imprécations féroces :
kê LOUIS XVII.
parmi eUes fifpire Reine Âiidn, qne la populace appelle la Reine de$ Halles. Les enfants du Roi s'ëtonoent de la fureur et de la méchanceté de ce peuple qu'on leur disait d*ninier. Puis viennent deux cents gardes du corps désarmés, sans chapeaux et sans bandoulières , conduits un à un entre deux grenadiers; quelques Cent-Snisses , des dragons et des soldats du régiment de Flandre; au mîKeu de tout cel% des canons chargés à mitraille. Les tètes livides de Deshuttes et de Varicourtf ces deux premières victimes du devoir et de l'boDneur militaire, tombées dans le palais même du Roi, sont portées au bout d'une pique par deux hommes qui an • village de Sèvres s'arrêtent pour en feire friser et poudrer la chevelure. Entre ces deux sanglants trophées on distingtie Nicolas Jourdan\ cet homme à la longue barii>e noire, qui servait de modèle a l'Académie de peinture et descnipture, et qui aujourd'hui, les bras nus, les yeux étincelants, le visage et les mains rouges du sang dans lequel il tes a lavés, marche en agitant sa hiiche, s'enorgueillissant du surnom de Coupe^Tétey que cette journée vient de lui donner.
Les événements se précipitaient toujours dans le même sens : à chaque engagement la royauté perdait de son terrain , de ses forces et de ses chances. Elle recule le 27 jnhi 1789, elle recule le 14 juillet, elle recule les 5 et 6 octobre, et rappelle M. Necker au po«^'oir ; et voilà qu'on la conduit à Paris, dans cette ville où non^seulement elle n'est pas en ipesure de résister à l'Assemblée , mars où l'Assemblée ellemême n'est déjà pas en mesure de résister aux forces de la révohitioB.
Ce n'est qu'au bout de près de sept heures de maiThe que le convoi de la royauté arrive de Versailles à Paris. Le peuple est aux fenêtres et contemple avec stupeur un spectacle qu'on ne décrira pas. « Ne craignez plus rien , criaient
1 Plusieurs écrivains, entre autres M. Delandine de Sainli-Esprit , ont confondu ce Nicolas Joiirdan avec Fauteur des massacres d'Avignon . Ces deux iiommes n'avaient de commun qne le nom et la scélératesse.