‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 195 sur 264 · LIVRE IX. — PROCÈS DU ROI. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — PROCÈS DU ROI. 3i

Plus libre dans ses allures que son camarade , Turg[y se servait de différents moyens pour lui faire parvenir les réponses. En les recevant, le Roi dit plus d'une fois avec une bonté reconnaissante : « Prenez garde, c'est trop vous exposer.»

La bougie que les commissaires faisaient remettre pour le service de Louis XVI était en paquets ficelés; Gléry eut la pensée de conserver la ficelle , et y lorsqu'il en eut une assez grande quantité , il annonça à son maître qu'il pouvait à l'avenir donner plus d'activité à sa correspondance. La fenêtre de la chambre de Madame Elisabeth répondait perpendiculairement à la fenêtre du petit corridor qui communiquait de la chambre du Roi à celle de Gléry'. La Princesse, en attachant les lettres h une ficelle, pouvait donc les laisser glisser de sa croisée à celle de l'étage inférieur ; un abat-jour en forme de hotte , placé à la fenêtre du corridor, ne permettait pas de craindre que les billets pussent tomber dans le jardin ; la ficelle qui descendrait la lettre pourrait aussi remonter la réponse; on pourrait également, par la même voie, faire parvenir aux Princesses un peu de papier et un peu d'ennre , ressources dont elles étaient privées. La seule difficulté était levée : Gléry possédait la ficelle! « Voilà une bonne combinaison, lui dit le Roi; nous en ferons usage, si celle dont nous nous servons devient impraticable. »

Depuis qu'il vivait séparé de sa famille, ce Prince refusait constamment de descendre, dans le jardin : « Je ne puis me résoudre à sortir seul , disait-il à ceux qui lui en fiiisaient la proposition ; la promenade ne m'était agréable qu'autant que j'en jouissais avec ma famille. » Quoique éloigné des objets chers à son cœur, quoique certain de sa destinée , il ne laissait échapper ni plaintes ni murmures : il avait déjà pardonné à ses oppresseurs. Chaque jour il puisait dans ses lectures les forces qui soutenaient son courage; et, aussitôt après, il retombait * sans humeur et sans rancune dans les mesquines tracasseries de sa vie espionnée. Il traitait les

< Voyez les plans, [Kigcs 330 et 338.

municipaux de g^arde auprès de sa personne comme s'il n'avait pas eu à s'en plaindre, et causait avec eux comaie autrefois avec ses sujets ; il les entretenait de leur femille, de leurs enfant», des avantages et des devoirs de leur profession. Ceux qui l'entendaient étaient étonnés de la justesse de ses remarques, de la variété de ses connaissances, et de la manière dont elles étaient classées dans sa mémoire. Bien*veillant pour ses ennemis, il était un père poiur ses servi* teurs. Le 18 décembre, il apprend que Marchand venait d'être volé au Temple : ce pauvre garçon-servant avait touché depuis peu ses appointements de deux mois, montant à la somme de 200 livres, et cette perte était considérable pour uh père de famille comme lui. Louis XVI, qui avait eu Toccasion de remarquer sa tristesse, en voulut connaître la cause, et chargea Cléry de remettre à Marchand la somme de 200 livres, en lui recommandant de n'en parler à personne, et surtout de ne pas chercher à lui témoigner de gratihide^ car, ajouta-t-il, il se perdrait. Marchand fut sensible au bienfait^ mais il le fut davantage encore à la défense de remercier le bienfaiteur. — Quant à M. Hue et à Cléry, on a vu avec quels sentiments affectueux le Roi les traitait; c'était justice : la fidélité au malheur élève autant la profession qu'elle honore le caractère : valet de chambre aux Tuileries, Cléry était un ami au Temple.

Le mercredi 19, on apporta, comme de. coutume, le déjeuner de Louis ; ne pensant pas aux Quatre-Temps, Cléry le lui présenta : « C'est aujourd'hui jour de jeune, » lui dit le Prince. Cléry repoila le déjeuner dans la salle, a A l'exemple de votre maître, vous jeûnerez sans doute aussi?» lui dit d'un ton railleur Dorat-Cubières ^ municipal de ser-

• Michel, chevalier de Cnbièreâ (frère du marquis de Cuhicres, écuyer de LouU XVI), connu souê le nom de Palmezaux et plu» oncore 9ou« cvloi de Dorat-CuLières (il avait pris ce dernier nom parce qu'il avait eu Dorât pour maître), a rempli de petits vers les Almanachs et Ètrennes fyriijues du temps^ et composé une foule de pièces de théâtre. Depuis 1789, aucxiii événement d« quelque importance n*avait échappé à sa muse banale. Après avoir, dans Ac* poèmes justement oubliés, encensé les États généraux et bafoné Tabbé Maury,

Page 1