LIVRE X. — LE RÉGICIDE
L'inconnu ajouta qu'il avait ordre de l'accompagner, et qu'une voiture les attendait dans la rue ; ils descendirent et partirent ensemble. Arrivés aux Tuileries, où le Conseil tenait ses séances , l'abbé £d£[eworth trouva tous les ministres réunis ; la consternation était sur leurs visages. Dès qu'il parut . ils se levèrent et l'entourèrent avec une sorte d'empressement. Le ministre de la justice prenant la parole : « Vous êtes, lui dit-il, le citoyen Ëdgeworth de Firmont? — Oui, monsieur. — Louis Gapet nous ayant témoigné le désir de vous avoir auprès de lui dans ses derniers moments, nous vous avons mandé pour savoir si vous consentez à lui rendre le service qu'il attend de vous. — Louis XVI ayant témoigné ce désir et m'ayant désigné par mon nom, me rendre auprès de lui est un devoir, «r— En ce cas, vous aller venir avec moi au Temple, car je m'y rends de ce pas. »
Le prêtre était en habit laïque, conmie l'était à cette époque tout le clergé catholique de Paris. Mais songeant en ce moment à ce qu'il devait, d'une part, au Roi, qui n'était pas familiarisé avec l'idée de voir un ministre de Jésus-Christ se présenter sous un pareil costume pour remplir une fonction de son ministère, — et, de l'autre part, à la religion elle-même, qui recevait pour la première fois une sorte d'hommage du nouveau gouvernement, il crut qu'il avait le droit, et que ce droit était un devoir, de reprendre en cette occasion solennelle les marques extérieures du sacerdoce. « C 'est fort inutile, répondit Garât à cette observation , ce serait vous e^iposer à une attention toute particulière, et d'ailleurs le temps nous presse. « £n disant ces mots, il prenait une liasse de papiers sur le bureau. Il conféra un instant à voix basse avec les autres ministres, et, sortant brusquement, il dit au prêtre de le suivre. Une escorte de gardes à cheval attendait ù la porte avec la voiture du ministre. Le prêtre monte le premier dans cette voiture , et Garât y prend place auprès de lui.
Le trajet des Tuileries au Temple se fit dans le plus morne
silence. Deux ou trois fois, cependant, le ministre essaya de le rompre. « Grand Dieu! s'écria-t-il après avoir levé les glaces de la portière, de quelle affreuse commission je me vois chargé! > Quelques instants après il ajouta : « Quel homme! quelle résignation! quel courage! Non, la nature toute seule ne saurait donner tant de force. Il y a la quelque chose de surtiimiain. » De pareils aveux offraient au prêtre une occasion bien nalurelle d'entrer en conversation. Il hésita un moment; puis, réfléchissant que son premier devoir était de procurer au Roi les secours de la religion qu'il lui demandait avec tant d'instance; pensant aussi qu'une conversation dans laquelle il aurait été nécessairement amené à juger sévèrement la conduite des chefs de la révolution, pouvait , en irritant le ministre , mettre obstacle à l'accomplissement de ce devoir, il prit le parti de garder le silence le plus absolu. Le ministre parut comprendre tout ce que ce silence lui disait, et il n'ouvrit plus la bouche durant le reste du chemin.
Arrivés au Temple, vers cinq heures et demie ^ la première porte leur fut ouverte ; mais les formalités d'usage les retinrent un quart d'heure dans le bâtiment du château , où les commissaires tardèrent à venir les recevoir. Enfin, leur mission constatée, ils traversèrent le jardin avec les municipaux , et montèrent avec eux dans la salle du conseil , où étaient rassemblée les autres commissaires de la Commune. L'abbé Edgeworth ne remarqua point, à beaucoup près, sur , leur physionomie cette consternation et cet embarras qui l'avaient frappé chez les ministres. Ils étaient à peu près douze, presque tous en costume jacobin. Parmi eux se trouvait Mercereau, qui avait dit en arrivant la veille pour prendre son service : « Tout le monde refusait de venir; je ne donnerais pas cette journée pour beaucoup d'argent ; « et un jeune homme, du nom de Bodson \ âgé de vingt-sept ans,
1 Bodson (Joseph), artiste graveur, demeurait quai de l'Horloge, n* 58, section du Pont-Neuf.