LIVRE X. — LE RÉGICIDE
attendant, voici un écrit que je suis bien aise de vous communiquer. »
n II tira de sa poche un papier cacheté et en brisa le sceau : c'était son testament, qu'il avait fait depuis le mois de décembre , c*est«-è«dire à 'ime époque où il doutait encore si on lui permettrait d'avoir un prêtre catholique pour lassister dans son dernier combat. Tous ceux qui ont lu cette pièce si intéressante et si digne d'un Rot chrétien jugeront aisément de l'impression profonde qu'elle dut feire sur moi. Mais ce qui les étonnera sans doute, c'est que ce Prince eût la force de la lire lui-même , et de la lire jusqu'à deux fois. Sa voix était ferme, et il ne paraissait d'altération sur son visage que lorsqu'il rencontrait des noms qui lui étaient chers. Alors, toute sa tendresse se réveillait; il était obligé de s'arrêter un moment, et ses larmes coulaient malgré lui. Mais lorsqu'il n'était question que de lui-même et de ses malheurs, il ne paraissait pas plus ému que ne le sont communément les autres hommes lorsqu'ils entendent le récit des maux d'autrui.
» Cette lecture étant finie , et la famille royale ne descendant pas, le Roi se hâta de me demander des nouvelles du clergé, et de la situation de l'Église en France. Malgré la rigueur de sa prison , il en avait appris quelque chose. Il savait que les ecclésiastiques fidèles, obligés de s'expatrier, avaient été accueiUis à Londres; mais il ignorait tous les détails. Le peu que je me fis un devoir de lui en dire parut faire sur lui la plus profonde impression, et en gémissant sur les maux du clergé de France, il ne se lassait pas de rendre hommage à la générosité du peuple anglais, qui travaillait à les adoucir.
« Mais il ne s'en tint pas à ces questions générales, et, venant bientôt à des détails qui m'étonnèrent moi-même, il voulut savoir ce qu'étaient devenus plusieurs ecclésiastiques auxquels il semblait prendre un intérêt plus particulier, le cardinal de la tlochefoucauld , l'évéque de Clcrmont, l'abbé
de Floirac, etc. Mais son intérêt redoubla au seul nom de M. l'archevêque de Paris. Il me demanda où il était, ce qu'il faisait, et si j'avais des moyens de correspondre ayec lui. A Marquex-lui , me dit^il , que je meurs dans sa communion , et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas! je crains qu'il ne m'en veuille un peu de ce que je n'ai point fait réponse à sa dernière lettre. J'étais encore aux Tuileries; mais, en vérité, les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque, que je n'en trouvai pas le temps. Au surplus, il. me le pardonnera, j'en suis bien sûr, car il est bon I »
« Je ne sais par quel hasard la conversation tomba sur M. le duc d'Orléans. Le Roi me parut très-instruit de ses menées et du rôle afireux qu'il jouait à la Convention ; mais il en parlait sans ombre d'amertume, et avec plus de pitié que de courroux : « Qu'ai-je donc fait à mon cousin, me ditil, pour qu'il me poursuive ainsi?... Mais pourquoi lui en vouloir? Ah ! il est plus à plaindre que moi. Ma position est triste, sans doute; mais le fût-elle encore davantage, non, très-certainement je ne voudrais pas changer avec lui. »
A huit heures, la conversation fut interrompue par un municipal qui vint annoncer au Roi que sa famille' allait descendre. Louis XYI panit très-ému : n Si l'on ne m\i point permis de monter chez elle, dit-il aux commissaires, je pourrai du moins la voir seul dans ma chambre? — Non, répondit l'un d'eux, nous avons arrêté avec le ministre de la justice que ce sera dans la salle à manger. — Vous avez entendu , répliqua le Roi , que le décret de la Convention me permet de la voir sans témoins.' — Cela est vrai, dirent les municipaux, vous serez en particulier; on fermera la porte; mais par le vitrage nous aurons les yeux sur vous. — Faites descendre ma famille. »
Pendant cet intervalle , Louis XYI était entré dans la salle a manger ; Cléry l'y suivit ; il rangea la table de côté et plaça des chaises dans le fond , afin de donner plus d'espace. « Il