LIVRE X. — LE. RÉGICIDE
Les commissaires se retirent, un d'eux descend à la chambre du conseil, et, après une demi-heure de délibération, on refuse les ciseaux. C'est Mercereau qui vient cette fois frapper à la porte du cabinet et qui annonce au Roi cette décision. « Je ne toucherai pas aux ciseaux , dit le Prince ; je désire que Cléry me coupe les cheveux en votre présence ; voyez encore vos collègues, monsieur : ma demande ainsi faite et expliquée, on ne peut la rejeter. — Oh! oh! tout cela était bon lorsque vous étiez roi , mais vous ne Têtes plus. » Louis ne réplique pas un mot; il referme la porte, et retournant à M. de Firmont, qui avait entendu les paroles de Mercereau, il se contente de lui dire : » Vous voyez comme ces gens-là me traitent; mais il faut savoir tout souffrir.^»
Quelques minutes se passent ; le Roi est de nouveau interrompu par un municipal qui lui annonce le refus persistant et formel du conseil. Il rentre dans son cabinet et dit en souriant à M. Edgeworth : a Ces gens-là voient partout des poignards et du poison. Ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal ! Me tuer serait un crime; j'aurai la force de bien mourir. »
Deux municipaux disent alors à Cléry qu'il fout se disposer à accompagner Louis XVI pour le déshabiller sur l'échafoud. Â cette annonce Cléry est saisi de terreur, mais rassemblant toutes ses forces il se prépare à rendre ce dernier devoir à son maître, à qui cet office foit par le bourreau répugnait, lorsqu'un autre commissaire arrivant de la salle du conseil vient lui dire : « Cléry, vous ne sortirez pas, le bourreau est assez bon pour lui ! »
Chaque fois qu'on était venu déranger le Roi dans son cabinet, M. Edgeworth, qui depuis sept heures y était renfermé avec lui, avait éprouvé un frisson inexprimable, tremblant à chaque fois que ce ne fiit la dernière. Chaque seconde en s'écoulant autorise et augmente ses terreurs. Il est près de neuf heures ; le mouvement des armes et des chevaux, le transport des canons qu'on place et qu'on
déplace «sans cesse , tout ce bruit jette dans la tour un sinistre avertissement. Les grosses portes de Tappartement du Roi s'ouvrent avec frac3as. M. Edgeworth firëmit encore, et cette fois avec juste raison : voici Santerre.
Acconipagnë de Jacques-Claude Bernard ' et de Jacques Roux*, officiers municipaux et préires assermerMs, que Tînfluehce d*Hëbert avait indiqués au choix de la Commune comme plus dignes de conduire le Roi à Téchafeud, le commandant général entre à la tête de dix gendarmes qui se rangent sur deux Hgnes. Cinq ou six municipaux se groupent aussi dans la chambre du Roi. Louis XVI ouvre la porte de son cabinet : « Vous venez me chercher? dit-il à Santerre. — Oui. — Je suis en affaire , dit le Roi avec autorité, je vous demande une minute, attendes-moi lit. » Il referme la porte, et se mettant à genoux devant Tabbé Edgeworth : « Tout est consommé, monsieur; donnez-iuoi votre bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'au bout. » Il se relève promptement , et , sortant de son cabinet , il s'avance vers la troupe, qui était demeurée au milieu de la chambre à coucher. Tous avaient le chapeau sur la tète ; le Roi s'en aperçoit et demande aussitôt le sien. Tandis que Cléry, baigné de larmes, court le chercher, le Roi dit : « Y a-t-il parmi vous quelques membres de la Commune? « Jacques Roux s'avançant : « Je vous prie, monsieur, continue Louis XVI, de déposer cet écrit entre les mains du président du conseil général. (C'était son testament.) — Je ne puis, réplique Jacques Roux, me charger d'aucun paquet; ma mission se borne a vous conduire à l'échafaud. — Ah ! c'est juste , » dit le Roi sans témoigner aucune indignation ; il adresse alors la même demande à un commissaire de garde au Temple, nommé Baudrais, qui se charge de son testa-
* Jacqnea-Claude Bernard, âgé de treikte-quaCre ans, est mort sor récbafaud de Robespierre le 10 thermidor an II.
2 Jacques Roux s*est j>ercé de cinq coups de couteau pour se soustraire au supplice qui l'attendait.