LIVRE IK — LES TUILERIES. 5r
» Mmlame Elisabeth occupa le pavillon de Fione, et Monsieur et Madame allèrent occuper le Luxembourg. Ils- venaient tous les jours* souper ayac le Roi , qui ne dtnait plus en public, mais en- particulier avec la (amilie royale, excepté M. le Dauphin, qui, trop jeune encore, dinait chez lui à midi ' i »
La présence de la famille royale semble un instant ra«mener le calme dans Paris. Louis.XYI mande près de lui le comité des subsistances, qui s'étonnede trouver dans le Roi, jointes à la sollicitude d'un père, les connaissances d'un sage administrateur; des jnesnres sont prises pour l'appro* visionnement de la capitale et pour le retour de l'ordre public. Louis XY I croit n'avoir à combattre qu'un égarement passager; ii s'efforce de regagner le cœur du peuple; il visite les établissements de charité , parcourt les faubourgs ë pied , annonce à la classe indigente le dégagement gratuit des; vêtements déposés au mont-de-piété.
Ces* espérances- durèrent peu. Il y avait des haines systé* matiques qui travaillaient dans l'ombre et attisaient les passions et les préventions contre la Famille royale; en outre , les masses étaient à la fois animées par cet esprit de révolte qui les faisait fermenter, et par la colère qui naissait du sentiment de leurs souffrances.
Elle^ regardaient le Roi comme la cause de leurs maux et comme 'Tobstacle à la réalisation de leurs espérances, par. suite de l'ancienne idée qu'on avait de la puissance royale en France : le Roi avait ainsi encore la re^onsabilité de l'autorité qu'il n'avait plus.
« Sa vie, comme celle de la Reine, était fort, triste. La Reine déjeunait seule tous les jours , voyait ensuite ses enfants, et, pendant ce temps, le Roi venait lui faire une visite. Elle allait à la messe, et s'enfermait ensuite dans ses cabinetB. Elle dinait à une heure avec le Roi, Madame sa fiUe et Madame ÉUsabeth. Après dîner, elle faisait une partie
^ Mémoires inédits,
5Î LOUIS XYll.
de billard avec le Roi , pour lui faire faire ud peu d'exercice , travaillait a la tapisserie, et rentrait ensuite dans ses cabinets jusqu'à huit heures et demie , heure à laquelle Monsieur et Madame arrivaient pour souper, et à onze heures, chacun se retirait.
» Il y avait cour le dimanche et jeu le soir, et cour encore le jeudi matin seulement. La Reine était trop afFectée pour penser à aller au spectacle, et son cœur trop affligé pour se livrer à aucune dissipation extérieure'. »
On le conçoit , des calomnies odieuses circulaient plus que jamais contre le Roi et surtout contre la Reine ; les factieux agitaient, soudoyaient, déchaînaient une populace qui venait d'heure en heure vomir sous les fenêtres du ch&teau les injures et les propos les plus obscènes. Ils osaient plus : ils faisaient arriver jusqu'au trône, sous le titre de députés, des gens de la dernière lie du peuple. Les ministres proposaient de leur refuser l'entrée, mais le Roi et la Reine voulaient que l'accès du palais restât ouvert à tous. Le digne orateur de cette troupe se permit un jour d'inculper, dans les termes les plus outrageants, la Reine, qui était présente avec son fils : « Vous vous trompez , dit le Roi , la Reine et moi nous n'avons pas les intentions que l'on nous prête; nOus agissons de concert et dans la seule vue du bien public. « La députation sortie, la Reine fondit en larmes : une mère est' deux fois outragée quand elle est outragée devant son enfant.
A ces insuites de tous les jours se joignait la gêne d'une véritable captivité : la fiimilie royale ne sortait plus de Paris et ne se promenait qu'à certaines heures dans le jardin des Tuileries; le public en étant exclu pendant ce temps, des gens du peuple et même des soldats de l'armée disaient grossièrement : « Le Roi est lâché. »
Quelques nobles cœurs s'indignèrent de cet état de contrainte et de cet avilissement de la royauté : on sait avec quelle rapidité le peuple passe de la haine à la pitié. Une
* Mémoires inétiits de madame de TonrzeL