LIVRE X. — LE REGICIDE. MT
de France; il la montre au peuple en faisant le tour de l'échafaud. Placé au-dessous de lui, M. de Firmont, toujours à genoux sur un degré de la guillotine, sent des gouttes humides arroser sa tète courbée : c'est le sang du martyr qui vient de sacrer une seconde Fois le front du préfet.
Bientôt quelques cris de : Vive la nation ! vive la République ! se font entendre. Peu a peu les voix se multiplient; en quelques minutes, ce cri devient le cri de la multitude. Une agitation immense se répand sur la place. M. Edgeworth parvient à percer les mille rangs de piques et de baïonnettes qui l'entourent, et va cacher dans l'ombre une vie miraculeusement conservée, marquée d'un rayon de gloire et remplie désormais d'un souvenir impérissable ' . Les deux commissaires du Conseil exécutif, les deux délégués du directoire du département, les deux mandataires de la municipalité, spécialement nommés et réunis à l'hôtel de la Marine pour assister, de ce lieu, au supplice de Louis Gapet, dressent aussitôt le,procès-verbal de son exécution >'.
1 L'abbé Edgeworth est mort à Mittau (Courlande), le 2S mai 1807, d'une maladie contagieuse, pendant laquelle il reçut les soins assidus de la fille de Louis XVI, qui lui ferma les yeux.
2 Procès-verbai,
u L'an mil sept cent quatre-vingt-treize, deuxième de la République française, et le vingt et un janvier;
N Nous soussignés, Jean-Antoine Lefèvre, suppléant du procureur général syndic du département de Paris, et Antoine- François Momoro, tous deux membres du directoire dudit département, nommés aux effets ci-après par le conseil général du département;
» Et François - Pierre Sallais, et François -Germain Fsabeau, tous deux commissaires nommés par le Conseil exécutif provisoire aux effets également ci-après énoncés;
1» Nous sommes transportés à l'botel de la Marine , rue et place de la Révolution , lieu à nous indiqué par nos commissions , à neuf heures du matin de ce jour, où étant , nous avons attendu jusqu'à dfx heures précbes les commissaires nommés par la municipalité de Paris, ainsi que les juges et le greffier du tribunal criminel du département de Paris, en l'absence desquels l'un tle nous a dressé le présent procès -verbal.
» Nous nous sommes rassemblés à l'effet d'assister, du lieu où nous sommes, à l'exécution du décret de la Convention nationale des quinze, dix-sept, dixneuf et vingt janvier présent mois, et de la proclamation du Conseil exécutif
Les cris de la place Louis XV retentissent jusque dans l'enceinte de la Convention. Pâles sur leurs sièges, les dépu« tés de la Montagne y répondent par leurs clameurs; et TAssemblée impatiente , tandis que le sang de la victime coule encore, décrète une adresse aux Français pour leur porter Tapologie du crime et le panégyrique du régicide.
Voici comment Prudbomme raconte cette scène, qu*il appelle une scène digne des pinceaux de Tacite :
« Un citoyen monte sur la guillotine, et, plongeant tout entier son bras nu dans le sang de Gapet , qui s'était amassé en abondance, il en prit des caillots plein la main et en aspergea par trois fois la ibule des assistants qui se pressaient au pied de Téchafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front. « Frères, disait le citoyen en faisant son aspersion, frères, on nous a menacés que le sang de Louis Gapet retomberait sur nos tètes, eh bien, qu'il y retombe ! Louis Gapet a lavé tant de fois ses mains dans le nôtre! Républicains, le sang d'un roi porte bonheur ' ! »
Le sang du roi Louis XVI ne devait point porter bonheur.
Peu à peu les rangs se débandent sur la place fatale. La
dudit jour, vingt de ce mois, dont les expéditions sont jointes au présent procès- verbal.
. » Et à dix heures un quart précises du matin sont arrivés les citoyens Jacques-Claude Bernard et Jacques Boux, tous deux ofBciers municipaux et commissaires de la munici|K)lité, munis de leurs pouvoirs, lesquels ont, conjointement avec nous, assisté aux opérations constatées par le présent procèsverbal ;
» El à la même heure est arrivé, dans la rue et place de la Bévolucion, le cortège commandé par Santerre, commandant général, conduisant Louis Gapet dans une voiture à quatre roues, et approchant de Téchafaud dressé dans ladite place de la Bévolutîon, entre le piédestal de la statue de ci-devant Louis XV et Tavenuc des Cliamps-Ëlysées.
» A dix heures vingt minutes, Louis Gapet, airivé au pied de Téchafaud, est descendu de iroiture; et ù dix heures vingt-deux minutes il a monté sur Téchafaud. L*exécution a été à l'instant consommée, et sa tête a été montrée au peuple.
«I Et avons signé :
» Lefèviie, Momoro, Sallais, Isabbau, Berïtard, Jacques Rocx. »
(Archives de TEmpire.)
* Révolutions de Paris y 15* trimestre, page 505.